Le poète Marcello Comitini œuvre depuis longtemps à diffuser la poésie des autres en prenant le temps de traduire leurs textes. Sa propre poésie, parce qu’elle suit le cours du temps vécu et écoute le flux de son âme, est empreinte des maux et des désirs de beauté de chacun d’entre nous. Sa mélancolie possède ce son si particulier des mélodies tristes qui, paradoxalement, rendent heureux. Grazie, caro amico.
De deux nuits faire un jour

le corps musculeux du silence encombre ta chambre d’écriture il va et vient lourdement dirige l’air dès la sortie de ta bouche vers le bas ou vers l’extérieur il est bavard tellement bavard que tu ne peux rien écrire de quoi te menace-t-il ? toutes ses menaces n’ont-elles pas déjà été exécutées ? il parle et tu te tais ta table d’écriture est froide sous ta paume tu n’aimes pas sa matière souvent tu te bats contre elle et contre les reflets brutaux qu’elle te renvoie aujourd’hui elle se fait peau elle possède un nom ça te fait peur tu essaies de le dire à voix basse le nom à voix très basse un ton au-dessous de celui du silence au-dessous de celui de toutes choses présentes ici toutes inanimées toutes gardiennes de ton désir d’effacement désir qui a usurpé ce titre en te ravissant tes désirs véritables lors d’un seul jour répété comme un coup qui se donne toujours à la même heure l’effacement ce n’est qu’un ersatz de suicide en vrai un colossal acharnement pas à survivre non ! mais à vivre tu le dis à voix basse le nom et même sans voix comme lorsque tu écris tu l’enfermes dans le pli d’une chair en germination tu prends soin de ne pas le noyer dans ta salive au grand dam de ta langue tu as peur ah ça oui tellement peur que rien de ce qui t’entoure ne t’est plus familier tes yeux ne te montrent que de l’inédit même parmi les choses anciennes l’usure t’apparaît disons artistique porteuse de réponses c’est-à-dire de nouvelles questions et tu ne veux pas les savoir les voir là suffit comme un jour qui se lève suffit à ce qu’on se déclare vivant une fois sur deux c’est faux comme ce jour qui se lève asperge d’éclats solaires ta table d’écriture tu en déposes un dans la paume de ta main pour relier les distances entre ton obscurité et l’obscurité l’éclat te blesse (il est encore trop tôt pour que tu penses sans dégât) il te blesse en séparant tes deux lèvres jointes Et me voilà devant ma main ouverte vers le soleil encore une fois devant mon corps vivant qui ne demande que ça – tout de moi.* *Caroline Dufour Illustration Benita Koch-Otte, "La lune, la lune, comme les vagues, se refroidit comme les vagues creusent dans les crinières sombres de la nuit", 1920-1925, mine de plomb. © Photo Archives Bauhaus, Musée du Design, Berlin.
Hölderlinade

la poésie ne sert à rien ce qui est mort est mort ce qui est fait est fait elle n’œuvre pas pour la mémoire elle sait la mémoire n’est pas un remède collectif la poésie n’est pas une arme au mieux elle est une truelle une bobine de fil elle a les yeux au bout des mains alors elle est sans pouvoir on dit pour s’en défaire elle est la voix de demain demain qui ne vient jamais ou si furtivement qu’on ne peut s’y installer à demeure ou si lentement si lentement que ceux que l’on tue n’ont guère le temps d’en faire sépulture la poésie ne sert à rien elle sait être le résultat de l’échec mais elle s’entête elle s’entête inlassablement elle remonte les corps suppliciés à la surface elle réécrit les noms effacés des papiers administratifs elle recoud les vêtements percés et les peaux percées elle refleurit les allées elle caviarde des pages entières duRécit-Officiel elle verticalise ce que l’on a courbé relève ceux que l’on a couchés et depuis le début elle n’attend que ça mourir Photographie ©Sophie Ristelhueber, Eleven Blowups #10, 2006. Site de Sophie Ristelhueber https://sophie-ristelhueber.format.com/
Bord de malaise

il veut partir il faut faire vite il le veut si fort les yeux s’affolent ils cherchent pour lui quelque chose de jamais encore vu quelque chose de beau de simple d’évident ils butinent dans le jardin un trésor vite une merveille une petite chose toute bête qui ne finisse pas en isme avec des lèvres mais pas de langue ou une langue mais pas de bouche il veut partir il faut faire vite la main s’affole tremble devant la page retient non sans mal le stylo-plume attiré par la fenêtre ouverte l’infini voyage loin de la manufacture de papier la main tremble en écrivant elle sait qu’il sait écrire n’est pas un geste elle pense Peut-être il n’y verra que du feu regrette aussitôt d’avoir pensé au feu mais elle ne peut effacer le corps tout entier s’y oppose menace de prendre au mot chaque mot écrit la main lâche le stylo-plume qui oublie l’infini voyage sur-le-champ il veut partir il faut faire vite il dit il y a dans ma tête comme un effondrement il dit je ne suis pas moins autre que l’autre il dit je suis trop proche du distant il divague il faut faire vite les jambes s’affolent courent sur un chemin escarpé où elles comptent qu’il s’essouffle la mémoire s’affole il faut faire vite elle ne sait pas faire ça Peinture ©Anna Margit, Figure Shouting, 1956, huile sur papier. © collection privée.
Mal donné

pour rien elle ne reviendrait au monde à cause de cette forme humaine dans laquelle déjà elle vit en sachant si peu d’elle elle ne peut concevoir l’idée d’une âme neuve se cognant aux parois d’un corps prisonnier de lui-même et de tous les autres et de – quoiqu’on puisse en dégager quelques embellies – l’affreuse histoire humaine elle ne reviendrait pas à cause de cette énergie fabuleuse sur laquelle elle a cru pouvoir compter finalement gaspillée à la survivance dépensée en réparation des dommages et si rarement pour la vie à présent cette énergie circule en elle à la vitesse du sang carencé d’un animal encagé ruminant jours et nuits des pensées meurtrières qu’il retourne contre lui-même que faire d’autre quand ceux qui le regardent font si mal semblant de l’imaginer ailleurs ou bien ne voient rien tout paraît normal après tout l’atteste le billet d’entrée qu’ils tiennent dans la main aussi les installations attractives la musique exotique et la boutique du jardin zoologique Illustration ©Corinne Freygefond, #Sans titre, encre sur papier, 2021.
Avant les voix – Before the voices

une douleur apaisante la froideur de l’eau comme ne pas écrire comme savoir que ça n’arrivera plus que l’on a tout écrit en prenant bien son temps aussi ce n’étaient pas des pierres mais la roche toute entière recouvrant le Sussex qu’elle a glissé dans ses poches a soothing pain the coldness of water like do not writing like knowing that it won't happen again that we wrote everything by taking our time therefore these were not stones that she has slip into her pockets but the whole rock covering the Sussex county Photographie ©Gisèle Freund La Table de travail de Virginia Woolf, Rodmell, Sussex, 1965. Donation de l'artiste au Centre Pompidou
Caroline Dufour -Encore après plus rien (Poursuite)
et si dans l’anse même se trouvait le début de tous les temps déjà – ce mouvement du bras rattaché à l’instant qui ne passe jamais sinon que dans les mains et que devant les yeux et si dans l’anse même serrée entre mes doigts se trouvait le passage – le lieu même du temps mon café matinal à boire ou à laisser … https://carolinedufour.com/
Encore après plus rien


si ce n’était pas ça si ce n’était pas le temps qui passe si ça ne l’était plus à cause de nous qui nous croyons de passage piétinant cette destination avant d’en rejoindre d’autres toutes que l’on nomme destinées mais c’est faux n’est-ce pas il n’y a que ce temps-là ce lieu-là fixes et rien d’autre ni la mouvance du début ni celle de la fin ne sont signes de voyages entre les deux un éveil tardif vite le corps qui se campe par automatisme en position statique de défense presque toute la surface du corps presque toute la surface de la tête si ça n’était pas le temps qui usait s’il ne l’avait jamais fait si ce qui nous restait de mouvements nous apportaient seulement la preuve désarmante qu’il est presque impossible d’être la preuve que nous usons nos vies à ne vouloir que vivre un temps donné Photographies issues de l'ouvrage Parce que…, ©Sophie Calle ©Editions Xavier Barral, 2018.
Le poids de l’existence

dans la chambre bleue tu es seule cernée par le silence mettre de la musique réglerait le problème le jardin grouille d’oiseaux mais tu ne les entends pas impossible d’ouvrir la fenêtre à cause du froid tu réfléchis à une musique en essayant de retrouver le poème qui t’est venu cette nuit tu n’en tireras que des lambeaux ça te déprime un peu mais c’est toujours comme ça tu écoutes Emily Loizeau parce que c’est possible la fenêtre fermée le poème t’a frappé à l’estomac comme n’importe quelle angoisse tu t’es réveillée en sursaut et vu le marchand de cendres les mains chargées de poussière qu’il menaçait de répandre alentour durant cet intervalle d’incertitude affolante tu as cherché le souffle de ta compagne puis secoué son épaule parce que tu ne l’entendais pas durant cet entre-deux tu as failli mourir le poème parlait de l’amour de l’invention de l’amour il est perdu Photographie, ©Janina Green, Untitled. Série Vacuum, 1993.
Caroline Dufour – L’arbre-animal (Poursuite)

la neige était blanche et les cerfs dessus – et mon cœur qui battait plus fort à les y voir et parfois l’été mais comment savoir – un bassin de boue comme un bassin de peine Le site de Caroline Dufour https://carolinedufour.com/ Illustration, Cerf, Abri de Chimiachas, Haut Aragon, Espagne