tu voudrais que tes yeux redeviennent des yeux tes mains des mains n’être pas plus que nuage mais pas moins tu voudrais qu’elle existe la page blanche la page immaculée et dessus ne rien écrire que ce besoin d’écrire ne te soit même jamais venu la laisser comme ça la lire comme ça libérée des sentences tardives de tes beaux mensonges réanimateurs de tes vains combats de résistance poétique blanche comme drapeaux des nations sans traumatismes
L’arbre-animal

Il y a un arbre le dernier un arbre qui n’est pas bêtement planté sur le haut d’une colline on ne le voit pas de loin il faut marcher longtemps si on veut l’atteindre mais qui veut ça marcher et comme on n’a jamais vu d'arbre il se peut qu’on croie en avoir trouvé un dans cet antique élément de décor urbain ce pylône électrique où se sont emmêlés des lambeaux de tissus on se gausse d’avoir déniché un arbre sans trop d’allées venues on admire son envergure et on s’assoit dessous comme roi ou reine sur trône à sa mesure il n’y a plus personne pour dire notre méprise on est le dernier à connaître ce mot ARBRE à l’avoir entendu d’une bouche ancienne à cette heure évidemment tue on prononce le mot à voix haute pour que l'arbre se sache reconnu mais plus que tout démasqué le vent agitant les bouts d’étoffes piégées ça nous va comme discours d’allégeance et on attend on attend on attend qu’il tombe des fruits de l’arbre il y a un arbre le dernier un arbre qui se déplace à rebours des saisons de guerre un arbre-animal avec ses racines plantées dans le haut de son crâne qui baignent dans le souvenir de la demeure sans danger Illustration, Cervidé, Grotte de Cosquer. ©Cosquer Méditerranée
Le néant d’importance

je ne t’ai pas encore pleuré je ne peux pas il est encore tôt ou bien il est trop tard ou bien j’ai trop pleuré sans économie sûre que mon capital lacrymal suffirait pour toute une vie et je pleurais et je pleurais tant de raisons tu comprends je ne forçais pas ça coulait comme ça d’un coup à la vue de à la pensée que au remords de n’avoir pas tu remarques comme moi que le remords est toujours au singulier pluriel ça coulait comme ça ça me faisait mal à la tête des migraines affreuses les paupières tuméfiées comme celles des boxeurs je n’y voyais plus rien condamnée à tout imaginer et tu sais que c’est pire bien sûr tu le sais pardon mais bien que ça me terrifie je ne peux m’empêcher de songer à ta décomposition parce que c’est encore toi je me dis il faut de l’eau pour que tu te défasses et des éléments organiques et du temps je me dis il faut cet art de la nature de ne pas renier le pire de le voir comme une étape après que seras-tu qu’aura-t-elle fait de toi dans quoi ou qui te reconnaîtrais-je je ne t’ai pas encore pleuré aussi parce que de ton vivant il m’est arrivé de le faire souvent je te sentais fragile comme marchant sur un fil mal tissé et c’était égoïste oui je le sais égoïste et cruel et contre-naturel tu vois toutes ces choses que nous dictent nos peurs pour survivre ces envolées poétiques ces oiseaux de malheur qui tournent au-dessus de nos têtes au sortir de nos bouches ils nous offrent d’abord un beau spectacle ces oiseaux de malheur ils finissent toujours par nous crever les yeux bien sûr que je les crève moi-même mes yeux mais je te l’ai dit il me reste les images il ne reste que ça de toi et des autres vous ne vous croisez même pas tous autant que vous êtes et c’est à cause de moi incapable de vous faire vous rencontrer même dans l’absolu l’absolu celui-là m’aura tué bien avant que je meure bien avant que j’en comprenne le sens pourtant sans équivoque je ne t’ai pas encore pleuré aussi parce que je t’aime encore et que ça n’est jamais triste d’aimer ou bien ça l’est tellement que quelque chose se casse quelque chose se vide et tout devient pierre je ne sais pas. Peinture Romaine Brooks, "Le Trajet", vers 1911. huile sur toile. ©Smithsonian American Art Museum
Désencyclopédie
I aujourd’hui n’a pas d’avenir parce que c’est aujourd’hui II parce que amputé dès l’aube de son i jouir donne depuis lors jour sans plaisir III le bonheur est-ce trop d’ennui ? IV aujourd’hui n’a pas d’avenir parce que c’est aujourd’hui demain la consolation Peinture ©Bernice Bing Abstract Figure, c. 1960, peinture et encre sur papier.
Le drame

s’il y a dieu comprend-il trouve-t-il explication s’il y a dieu il n’y a plus d’obligation de légendes on peut dire le malheur nourrit ceux-là qui tuent pour faire de l’or on peut dire la pierre philosophale ha ! Simplement de la chair de l’os et du sang on peut dire le courage c’est pour les pauvres ceux-là marqués dès la naissance d’une tare de vétéran on peut dire rien ne nous sauvera de nous-même s’il y a dieu il sait cela il s’en désole mais que peut-il quand les langues lichent l’encre encore humide de l’écriture avant qu’elle atteigne les nervures de volte-face s’il y a dieu devinons sa prière parce qu’il n’est pas resté parce qu’il ne le pouvait pas ou ne le devait pas nous sommes seuls s’il y a dieu il ne s’en désole pas il se désole que nous n’ayons pas appris ce que ça signifie s’il y a dieu il nous a donné du temps pour ça peut-être son propre temps peut-être tout son temps ©Toile de Raquel Forner, El Drama, 1939-1946. Collection Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires.
Souvenir d’Enfant, vieux cheval.

un vieux cheval il n’y a pas pire qui tombe de son long dans le pré de galops qu’on dirait frappé à l’obus d’artifice pacifiquement défoncé comme crâne par pensées insolubles il n’y a pas pire étonnement que celui de ses yeux pétrés trouvés là sur le sol lors de la mélancolique promenade de deuil et ce rire – preuve d’éternité ? fuyant de notre gorge pourtant étranglée quand on trébuche vivant dans une fondrière creusée par sa présence il n’y a pas pire corps qui cesse chutant au ralenti quand l’autour s’accélère dans le bruit effroyable des machines de guerre ©Photo Sabine Weiss, cheval ruant, Porte de Vanves, Paris, 1952. https://sabineweissphotographe.com/
Chant XX

infernal grincement de la machinerie poulies essieux et chaînes qui verticalisent le signe de l’Infini pour en faire symbole de l’Interminable après le dépose tout redressé dans la paume fraîchement lavée du dieu des guerriers telle une oiselle que l’on veut entendre chanter que l’on aime entendre chanter une fois l’an tant il est miraculeux le constat que c’est encore possible sans ciel sans ailes sans lendemains qui chantent d’extraire le jus de son espérance avec une poigne martiale oui mais qui serre à peine et quand le dieu des guerriers remet l’oiselle dans sa jolie cage argentée Ailleurs c’est pire il dit Oh oui bien pire ©Toile #Sans titre, huile sur toile, Corinne Freygefond, 2019 https://freygefondcorinne.home.blog/
Théorie de l’antidote

Boire jusqu’au flacon de verre qui se liquéfie entre nos mains boire ce que notre regard angulaire nous permet de voir et qui se liquéfie derrière nos orbites boire le sang de tout ce qui a vécu vit et vivra et ça n’est pas assez boire les rivières les océans les cascades les lagunes les flaques les gouttes de pluie dévalant les carreaux boire la sueur des scientifiques qui portant Panákeia à bout de bras s’entraînent à courir à vitesse surhumaine afin de devancer un jour ! l’arrivée Gare-du-nord des dommagés humains boire pour vider la terre de ce qui y circule de ce qui hydrate à perte depuis que nous sommes rois et reines en vrai soir et sirènes boire les fluides crachés à la face des garciennes du cosmos et — sans poésie boire la rosée boire les assoiffés et ça n’est pas assez les abeilles mellifères assoiffées les virus assoiffés les désirs assoiffés essorer entre nos poings les poumons des noyés boire les éclaboussures cuivrées des baignades pacifiques boire notre propre soif le souvenir de la soif boire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fois boire jusqu’à ce que l’incendie devienne sans remède et encore et encore jusqu’à la déification du remède et — sans poésie boire les mots à blanc ©Photo Jill Orr, Bleeding trees 7 https://jillorr.com.au/home
L’oiseau sans fermoir

tu les as regardés et tu n’as pas voulu dire la lumière entrait comme tu aimes qu’elle entre en fines lamelles qui hachuraient la scène – pas cette scène-ci celle d’avant – en de menus morceaux comme des morceaux de sucre roux qu’ils ramassaient par terre pour doucer leur café le chat est arrivé un moineau dans la gueule l’a déposé à leurs pieds oh mais c’est un bon chat ça ils l’ont félicité où est sa tête tu as demandé où est sa tête ‘sais pas quelqu’un a dit elle est sûrement restée là-bas les perles d’un collier brisé gouttaient sur le parquet dans la soirée sous tes draps en cabane tu as donné ta langue au chat et d’autres bouts de toi qui se détachaient tout seuls en lui faisant promettre de les ramener un peu avant là-bas il y eut un temps de ma tête coupée et puis l’infinité mise à la recoller* *Poursuite, Caroline Dufour. Illustration ©'Phoenix Phoenix', Wura-Natasha Ogunji, fil sur papier,2007. Collection privée. https://wuraogunji.com/home.html
Mauvais poème

peut-être il y aura un jour neuf devant ce jour mais est-ce bien devant qu’il faut le chercher pas plutôt à côté où l’on se presse tous peut-être il n’y aura rien que des êtres défaits qui progresseront vers la place centrale bien sûr sans jamais la trouver en agitant la tête d’avant en arrière comme rideaux de fenêtres soufflées qui s’agitent en tous sens et dehors et dedans où aller où aller comme chevelure des corps dégagés à bras d’hommes des rues recommerçantes ils expulseront par la bouche édentée des façades des rires forts bien trop forts comme ceux des putains aux blagues de la clientèle peut-être il n’y aura rien qu’un jour comme un autre que l’on visitera avec un passe coupe-file en y allant de nos larmes devant la sainte phrase ‘N’oublie pas’ déclinée dans la langue des tueurs pardonnés et celle des tués peut-être un enfant de la guerre à la peau fine comme une peau de chien à qui l’on dictera les préceptes d’une paix toute fraîche copiera sans y voir de faute il faut tirer sur les leçons de l’histoire Photo Sibylle Bergemann, Mur de Berlin, 1990.
