Il y a ce cri
Qui n’est pas un son
Une vibration qui tord mon âme
Nuit et jour
Une pulsation captive
De mon corps devenu
De sa chair sans ajour de ses os métalliques
Expression d’une existence mal tournée
Surgissant de mon corps véritable
Cependant qu’il frappe gratte creuse
Suffoque sous la fumée âpre des heures consumées
Bâties dès leur naissance selon des plans de ruines
Derrière mes os
J’ai vécu
Il m’a été donné
De voir et d’entendre
Je n’ai rien pu faire
De ce que j’ai vu
Je l’ai gardé là
Et cela a ruiné
Ce que je regardais
Ce que mes pas m’offraient
Ce que le jour éclaire
De tant de manières
Je n’ai rien pu faire
De ce que j’ai entendu
Et cela m’a fait regretter
Chaque mot écrit
Chaque phrase lue
Inutiles feuillages
D’arbres destinés
À l’ameublement
J’ai vécu
Je suis restée là
Devant une fleur
Pensant la chose simple
Et sachant que non
Ça ne l’était pas
En une heure seulement
Alors que devant elle
C’est moi que j’observais
Moi que je trouvais belle
Ou peut-être flétrie
Ou dans un de ces états
Intermédiaires
Qui fait entrer
La lumière et les bruits
Alentours
Dans les poumons
Et les écrasent
En une heure
Elle s’est gorgée du feu
De l’astre
Admirablement distant
Et je suis restée là
Cherchant des traces de vie
Derrière mes os
La crue
Cette nuit terminable
Il faut qu’elle se prolonge
Qu’elle soit digue qui retient
La crue de la mémoire
Jusqu’à la fin des temps
Que le temps soit donné
À l’arbre où l’on grimpait
De croître dans le désert
Qu’on rêvait d’arpenter
Qu’elle soit digue qui retient
Jusqu’au prochain jour
– Qui ne viendra pas
Car on dort –
Les souffles échappés
De lèvres entrouvertes
Cette nuit
Qu’elle dispose
Entre nos bras serrés
Ce que l’on a aimé
Ce que l’on aime encore
Et on irait mourir
Sans avoir cédé
Sous le poids et les pertes
Seulement quand le corps
Serait devenu planète
Poème domestique *6
Si j'avais eu de petits rêves
J'aurais pu les loger facilement
C'était une erreur logistique
D'en avoir eu de trop grands
La prochaine fois
Je mesurerai d'abord la pièce
Vōx fēminae senis est
Je ne serai ni usée
Ni rompue
Ni sage
Je serai emplie
De temps vécu
Transparent comme l'eau d'un lac
Au-dessus duquel
Nul n'ose se pencher
Tant il a l'air profond
Son « quand » à soi
Froisse ce maudit jour
Et glisse-le dans ta poche
Pour le lire plus tard
Beaucoup plus tard
Ferme les volets
Plie la maison dans le jardin
Et jette le tout dans la rigole
Couche-toi
Défroisse un coin du jour
Et mets un point de côté
Pour qu'il freine ton élan
Envers le jour d'avant
Un autre
Pour décider du quand
Promesse du jardin d’hiver

Inerte comme feuille
Dans un jardin d'hiver
Tu attends
Parfois regrettes la chute
Accomplie outre-temps
La lenteur de la chute
L'ivresse de la chute
Te souviens
Qu'en voyant le sol
Piqué d'heures amères
Prédisant
De fatales blessures
Tu avais à la hâte
Nommé ta descente
Vol
Tes membres
Ailes ou voiles
La vitesse
Distance
Inerte tu oublies
Le possible
Et terrifiant herbier
L'épingle
Et l'encre
De la science
Tu oublies
La jeunesse
Captive du rameau
Et de l'arbre
Inerte comme feuille
Dans un jardin d'hiver
Tu attends
Que l'on te méprise
Pour aller
Be(e)

Des mains ont ce pouvoir
De te faire venir
Je viens dis-tu
Sans l'avoir voulu
Et ces mains
Qui te savaient partie
Où vont-elles te chercher ?
Je viens tu le répètes
Sans l'avoir voulu
Tes lèvres comme pistil
Orné d'or poudreux
Ces mains comme abeilles
Qui le ravissent au lois
Pour prix de ta venue
Je viens tu le répètes encore
D'où viens-tu ?
La belle traduction en italien de ce poème est en lecture sur le site de Marcello Comitini
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/11/11/gabrielle-segal-bee-ita-fr/



