Les rêves d'une vie
Qui ne s'est pas faite
Bousculent le réel
Le mettent à terre
Le piétinent
Mes jambes ont basculé
Du côté onirique
Ici je ne peux plus marcher
Je ne peux plus parler
C'est là-bas que ma bouche
Délivre les mots justes
Qui m'arrivent en cris
En silencieuses déflagrations
Ici mes mains froides
Donnent des coups
Contre la croisée
Qui borne les conjugaisons
Pour la faire céder
Ici je suffoque
D'être enfermée là-bas
Plaine blanche
Je suis devant une page blanche
J'attends
Se faisant je feuillette un livre posé là
« Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
…* »
Je suis là
Mais il me faut partir
Je suis seule
Et il me faut rester ainsi
Écrire
Ici et seule
Pourquoi ?
Être seule dans la plaine
Être seule dans la nuit
Plaine blanche
Nuit sans insectes
Il me faut être là
Souffrir du silence
Peine blanche
Nuit sans sentence
Il me faut rester ainsi
Attendre
Écrire c'est attendre
Et haïr la patience
Il me faut être seule
Muette dans le silence
Attendre de disparaître
Pour dire
*Léopold Sédar Senghor, Je suis seul dans Poèmes Divers, Œuvre poétique Éditions Points essais.
En écriture
J'y suis entrée seule
Quand le jour se levait
Premier jour de l'hiver
Accolé au cadavre
Du dernier jour d'automne
Qui avaient ses endeuillés
J'y suis entrée debout
En marchant crânement
Bien que morte de peur
Devant moi terre et ciel
Dans un corps concentrés
Sur lequel se trouvaient
Perles céruléennes
Qui firent ma Richesse
Nuages que je caressais
Non seulement du regard
Mais aussi de la paume
Jardin où je semais l'ortie
Pour que le papillon fleurisse
J'y suis entrée mélancolique
Solitaire par naissance
Tombée du firmament
Comme tombe la poussière
D'étoiles innommées
Comme cela est juste
Me disais-je alors
D'être ainsi oubliée
Comme c'est naturel
Qu'aucun son usiné
Ne puisse m'appeler
J'y suis entrée indélicate
Tel l'animal sauvage
Dans un champ cultivé
Sans vouloir faire mal
Sans intention de nuire
Bien sûr que j'ai nui
Bien sûr que j'ai fait mal
J'y suis entrée jeune
Mais il faut être vieux
Pour que ce temps chagrine
Et si je l'ai été
Je ne m'en souviens pas
J'y suis entrée nue
Ignorant que je l'étais
J'y demeure ainsi
À présent que je sais
Soliloquie
Mon corps mourait trop lentement
Pour que je puisse y croire
Mais il mourait comme tout ce qui vit
À part qu'alors je me trouvais hors de lui
Le savais jeune
Peut-être beau
Mais rien qui vienne l'affirmer
Aucune main qui s'y attardait
L'écrivait ou le peignait
Aucune bouche pour le lui dire
Ou dire le contraire
Je le poussais en avant
Toi d'abord !
Ce corps de femme
Désigné par le masculin
Toi tu sais où tu vas
Je lui murmurais
Moi non
Le vagin
Les seins
Le ventre
Moi je n'ai qu'une tête
Une pauvre tête
Et des jambes
Et des mains
Et une bouche
…
C'était une étrange chose d'aimer
Avec ce corps juste à côté
Qui mourait si lentement
Que plus tard je le croirais immobile
Immobilisé
Une étrange chose
De ne pas être dans ce corps
Au moment de mon désir
Et de voir dans l'air
L'exacte distance
Qui me séparait de lui
De moi
Je dirais aujourd'hui
A mani nude (FR -ITA)
Ici, la très belle traduction en italien du poème « À mains nues », par le poète et traducteur Marcello Comitini, dont les propres textes, qu’il traduit en français sur son site, sont d’une grande force et d’une grande beauté.




