Le temps s’élargit
À mesure que je passe
Me donnant l’illusion
Qu’il s’éloigne de moi
Alors qu’en vérité
C’est moi qui m’en écarte
Moi Mon âme
– Qui laisse s’échapper
Dans ce champ variable
Ce qui lui tient à cœur –
S’accroche à la mémoire
Et c’est là son erreur
La mémoire s’accroche
À ce qui est perdu
Soliloque
De toutes mes possessions
Seule la solitude est restée intacte
Il est certain que cette vivace
Se jouant de la misère des âges
Me suivra jusque dans la mort
L’unique raison de sa fidélité tenace
Venant du désir de rejoindre sa source
Le fouet de Mikolka
Il n’y avait nulle part
Où il se sentait mieux
Quand tu le chassais
Il savait t’attendrir
Pour que tu le reprennes
Faible tu le reprenais
Et prestement il étendait
Sur ton pré d'aurore
Ses draps de novembre
Qu’il lui plaisait tant
D'entendre claquer
Tel le fouet que Mikolka
Abat sur sa jument
Et son chant de noroît
Te sortait par la bouche
Fouette-lui la tête,
Les yeux, les yeux !
Ah il aimait tellement
Les sons inhumains
La plainte suffocante
De ta détresse quand
Tu comprenais enfin
Que l’hiver n’est pas
Une saison passagère
Interprétation
Le jour qui s’annonce
Semble revenu de tout
Méprise évidemment
Car où est la candeur
Que promet cette chimère ?
Rien ne se perd
Dans la vacuité de l’esprit
L’apparence du temps affleure
Aussi mon ennui
N’est pas du temps perdu
Mais du temps que j’observe
L’art de la course
Soit les mots l’atteignent
Ou ne le peuvent pas
Cet amour est distance
Entre toi et moi
Soit nos yeux le voient
Ou ne le peuvent pas
Distance fluctuante
Qu’on parcoure sans fatigue
Ou bien exténués
Au début du trajet
Nos pas vont se heurter
Contre l’amour de l’autre
Et résonnent longtemps
En sa foi intérieure
Ou ne mènent nulle part
Et c’est ça qu’on préfère
Nulle part c’est partout
Soit nos mains se lient
Ou ne le peuvent pas
Cet amour est distance
Qui ravit au destin
Son art de la course
Plurielles
Pourquoi ce singulier
La femme
Cela suffit-il à l’œil des hommes
De les fondre toutes en une
Et qui est cette femme
Qui m’est inconnue
Qui sommes-nous
Loin des regards
Existons-nous dans la solitude
Où disparaissons-nous
Comme nous disparaissons
Des pupilles
À l’automne de nos vies
Pourquoi ce singulier
Est-ce parce qu’il nous est donné de porter
Mais de même il nous est donné
De penser
De parler
De créer…
D’accomplir tous les verbes
Chacune à notre façon
Singulière
Et pour ma part
Je ne veux pas un jour
Car je suis tous les jours
Le corps-cosmos
Parfois rien n’existe
En dehors de la peur
De ne plus pouvoir être
En place du jour
Et de la nuit
Des crépuscules fébriles
Qui nous poussent du haut
D’aurores abruptes
Qu’on peine à gravir
Plus de chants d’oiseaux
Ni de paroles humaines
Rien n’existe
Sinon un attrait
Passager pour la mort
Possible terre d’exil
Mauvaise herbe
T’ai-je jamais appelé ainsi
Ma chère amie
Ai-je jamais éprouvé pour toi
La moindre tendresse
Non au lieu de ça
J’ai pointé tes faiblesses
Exposé tes erreurs
Obligé ton enfant
À me suivre partout
Si c’était à refaire ?
Oh lui lâcher la main
Le plus vite possible
Et courir
Courir loin d’elle
Loin de l’adolescente
Et de la jeune femme
Courir jusqu’à moi
Ma chère amie
Cette femme vieillissante
À la sagesse effondrée
À l’effondrement sage
Courir jusqu’à moi
Et tout me pardonner
Et ne rien pardonner
Et tanguer
Ma chère amie
Tanguer sur la terre
Comme en plein océan
Et croître comme le lierre
Admirable mauvaise herbe
Qui recouvre les ruines


