Si après mon départ
Je pouvais revenir
Ne serait-ce qu’une heure
Je choisirais celle qui les porte toutes
L’ultime heure de notre amour
L’infini poème

Ary SCHEFFER, vers 1855.
Dante, tu avais raison.
Il n’est pas de douleur plus grande
Que de se souvenir des jours heureux dans le malheur.
Il n’est pas d’été que le malheur ne glace,
Pas de lumière qui perce son obscurité.
Ah ! de Musset, sans doute tu as regretté tes vers
Quand cette vérité s’est imposée à tes propres yeux.
Et nombreux sont ceux à qui elle se dévoile.
Ou bien, dans un emportement de détresse,
Pensais-tu par le poème
Mystifier rien de moins que le cosmos.
Ou alors, étant de ces rares bienheureux
Épargnés par le si banal malheur,
Tu n’imaginais pas son infini pouvoir
Sur le temps.
Ni que son divertissement
Fût d’aller y quérir ses contraires
Afin que leur éclats
Blessent de pauvres cœurs.
Refus de l’aube
Je savais venir l’aube
Au chant du premier oiseau
Celui qui réveille le ciel
La nuit me caressait
Comme caresse l’amante
Pour que je sois dolente
Et n’aie plus de désir
À offrir au grand jour
Le grand jour disait-elle
Laisse-le à ceux-là
Qui croient que se lever
C’est se mettre debout
Je savais passer l’aube
Et le reste du jour
Au chant du dernier oiseau
Celui qui endort le ciel
Qui verra ?
Deux ombres s’éreintent
À devenir lumière.
De leur corps brisés
Par cet effort vain,
À leur fin, elle s’échappe.
Plan-séquence *1
Quatre porteurs
Menaient
À travers le village
Un cercueil ouvert.
Moi ça ne m’a rien fait.
C’était les vacances
D’été.
Ce jour-là,
Pas un nuage.
Ciel, bleu ciel.
Etincelles dans le mica
Des murs de granite.
Et quoi ! Plus tard l’océan
– Dont je disais à part moi
Qu’il serait gris perle –
Me laverait de tout.
C’était l’année où ma peau
Avait été reprisée
Grossièrement.
Ce n’est pas vrai.
Ça m’a fait quelque chose
De voir le vent
Echouer à soulever
Ne serait-ce qu’une mèche
Des cheveux du mort,
Qui semblaient fins pourtant,
Alors que dans le cortège,
Il décoiffait tout le monde.
De voir les fleurs blanches,
Disposées le long du corps,
Tellement accablées !
Et plus encore quand le cercueil est passé
Devant le bosquet d’où on les avait coupées.
Pour l’odeur, a dit la vieille
Qui s’en était chargée.
Mais c’est joli aussi,
Ça décore.
Ça m’a fait quelque chose
– Moi qui avais voulu mourir
Et lui certainement pas –
Quand nous nous sommes croisés.
Après tout, quoi?

J’ai vu deux paysages célestes
Parfaitement semblables
L’un alors que j’étais enfant
L’autre seulement hier
Me suis sans mal
Souvenue du premier
À l’observation du second
Pas d’impression de déjà-vu
Pas de magie
Pas un mensonge
Le même ciel
Passant deux fois
Au-dessus de ma tête
Si je n’avais pas levé les yeux…
Et pourquoi les ai-je levés
Précisément ces deux fois-là
Et toutes les fois où je ne le fais pas
Que se passe-t-il
Est-ce que ça arrive encore
Deux paysages célestes
Parfaitement semblables
Qui le sait
Qui peut le savoir
Personne, si ?
Deux ciels
Ou bien un seul qui revient
Après tout
Ecrire
La seule pensée juste
Qui me viendra jamais
Sera par moi ignorée
Puisqu’il ne m’est pas donné de voir
Ce que je pense
Puisque je peux souffrir
Sans douleur au point de souffrance
Mon temps se passe
À écrire
Entendez
Qu’il attend ce qui est déjà là
Composition de l’éternité
Morte je serai vue
Avec les yeux du temps
Qui inlassablement place
Le passé devant
Aussi ce jour arrivera
Qui me verra m’enfuir
Les bras chargés
De trésors enfantins

