ce mot-trou mangeur de paroles il attire tous les autres mots dans son gouffre les bien dits les mal dits les retenus oui les retenus ce mot-trou dans lequel ne trébuche pas celle-là pourtant pressée pressée à juste titre d’arriver au tout début pas de mot pour le dire ce début flamboyant premier jour travesti en dernier par les fomenteurs de victoires défectueuses ce mot-trou fournissant la matière de ton écriture irraisonnable et de ces livres souterrains que tu lis comme ça penchée au-dessus du gouffre jugé par tous dangereux et c’est tout le contraire la chute c’était avant lui sur le plat sans mouvements pour la parer tes jambes et tes bras savais-tu qu’ils pouvaient faire ça pour toi ? non tu ne le savais pas tous ces mots comme mouches qui bloquaient ta vision qui te piquaient le corps jusqu’à l’insensibilité
Bel asile

oui ma tristesse pour cette histoire la dernière au vrai la première la seule la plus grande la plus admirable de toutes je sais tant de moi je veux tant pour toi mon bel asile à cette heure presque la dernière qui devra porter tant de délices comme si de rien n’était comme si la fatigue n’avait jamais fracturé nos os et notre cœur ©Alexis Hunter, Women in the Moon, 1983, lithographie. ©Richard Saltoun Gallery.
La peau aimée du texte bu à la fontaine du vieux village absent

tu as toujours peur de ne plus savoir parce que tu sais que tu n’as jamais su au jour quand tu t’assois là attendant que le texte vienne en toi qu’est-ce que tu entends un brouhaha de pensées folles de pensées dansantes indisciplinées noctambules qui refusent les chaînes la sentence le point du jour qui te refusent toi les pensées brouillent ton esprit de questions insolubles elles demandent quand tu écris où es-tu elles disent le poème ma vieille c’est la mort elles demandent encore quand tu penses où vas-tu au jour tu donnes à mordre à leur rage carnassière toute la surface de ta peau il n’y a que lorsqu’elles s’acharnent sur toi que tu peux saisir leurs forces et leurs faiblesses quand tu écris tu es dans leurs dents qui te mordent tu es dans la blessure aussi dans le corps de l’autre là tu ne vas rien bousculer rien ne va te bousculer là tes pensées se taisent seul murmure le flux continu de la fontaine du vieux village absent à la bouche de laquelle l’autre apaise sa soif Illustration du texte ©Jane Poupelet, Étude de femme nue assise, 1924, craie sur papier japonais. ©The Met Collection
Caroline Dufour – Dans les vrais poèmes les mots portent leurs choses (Poursuite)
j’inverse tout la caresse qui se fait mots et les mots, la caresse nos peaux offrent à l’émoi la blessure qui gicle et les murs qui la font j’inverse tout et la vie qui se sait se fait et nous à travers elle … Caroline Dufour https://carolinedufour.com/
Dans les vrais poèmes les mots portent leurs choses*

il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps pour qu’il jouisse des caresses et se sache aimé pour que l’être ainsi chéri se situe dans le cosmos à sa place juste qu’il reconnaisse tout qu’il sache dire le nom de toutes les choses même celles qu’il voit pour la première fois celles pas encore venues il faut avoir de vrais mots après les taire si on veut peut-être les oublier peut-être les écrire moi longtemps mes mains étaient de fausses mains et mes mots des pitons que je plantais dans la roche à l’insu de ceux qui m’imaginaient grimper à la force des bras la force de mes bras mon dieu la force de mes bras me voyant chuter vite je rebaptisais ma chute avec les mots tendus par cette force forcée il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps et qu’il se sache aimé il faut avoir un vrai corps et qu’il porte ses choses *Titre extrait du poème "La guerre sainte" de René Daumal Photographie Laure Albin-Guillot, Etude de Nu, vers 1925, épreuve à la gélatine argentique. ©Musée des Beaux-Arts du Canada.
Le souffle court

j’ai la certitude que là-bas c’est ici que la distance est amoindrie par ton pied qui foule le passé j’ai la certitude que l’empreinte de tes pas laissée sur le chemin est comme présent sous toutes ses définitions de mon bord je sens bondir ton existence celle-là parmi toutes les autres le monde que je recalcule à l’ère de ta danse j’entends par les lèvres de ton effort s’échapper toutes les sortes de cris toutes les sortes d’écritures et de souffles même ceux solitaires qui pourraient être miens ils ne se perdent pas dans la solitude mais vont comme un regain d’oxygène faciliter ta lutte nourrir tes muscles endoloris ta course fait aller la terre plus vite vers moi qui ne me montre pas en corps j’ai la certitude que tu reviendras à l’aube la même aube que lorsque tu es partie celle-là n’aura rien cédé au spleen qui a la sale manie d'engrisailler le jour Photographie Germaine Krull, Nu féminin, 1928, tirage gélatino-argentique. Centre Pompidou. © Estate Germaine Krull/ Museum Folkwang.
Caroline Dufour – À moi le silence (Poursuite)

là où quand je mords ça blesse et le creux laissé vide le mal à prendre ce qui se tend pour le désir et tout ce qui nous fait défaites durables comme le soleil C.D. Le site de Caroline Dufour Photographie Imogen Cunningham, "Two Callas", vers 1925, tirage gélatino-argentique. © The Imogen Cunningham Trust.
À moi le silence

lance-toi si lance-toi sur les versants déclives de tes poèmes massifs saisis-toi dans ta course d’épingles à cheveux que je puisse enfermer dans mes boucles le vent de ta vitesse que je puisse me souvenir que tout est allé trop vite que Tout n’a rien laissé du tout si des migraines au fond de mes yeux comme chaque fois que j’affronte le soleil ou bien que je libère des gouffres de mon cœur et de mes rêveries des amours tant habituées à leur réclusion qu’elles ne peuvent demeurer dans mes mains ouvertes sans aussitôt chercher l’ombre et le châtiment ce n’est pas sans dégât leur folie affecte mes jours durablement mais on ne fait rien de ça n’est-ce pas on ne sauve pas un cœur verrouillé un cœur avare un cœur affaibli par les privations qu’il s’impose lance-toi si lance-toi moi je suis et je ne peux que rester dans ce temps où le silence est fait de cris de toutes sortes aussi du cri de la poésie qui met au monde le poète Photographie Imogen Cunningham, "The Unmade Bed", 1957, impression gélatino-argentique. ©Museum of Fine Arts, Boston, © The Imogen Cunningham Trust.
Tu es l’Impromptue (et l’impromptu, c’est absolument tout)

un mouvement de danse improvisé une joie qui résiste au monde recouvrant toute ta peau de femme comme une robe d’été portée en toutes saisons parce que la neige la pluie qu’est-ce que c’est Qu’est-ce que ça fait ça s’évapore de toi en une brume caressante que crée ta propre chaleur la brume qu’est-ce que c’est un voile aérien qui t’a permis d’arriver jusqu’ici les mains et la tête vides de tout crime la tête pleine de ce que l'on a pas voulu t’apprendre les mains pleines de ce que l’on a cru te voler tu as tout appris tu as tout repris et même tu as fait plus tu as pris tu prends encore tout ce qui se trouve entre les fables et les balles en un mouvement de danse improvisé par l’amour et par lui seul Sculpture ©Maria Jarema, Dance, 1955, laiton. The National Museum, Cracovie.
