Oui, Duras.

ce mot-trou
mangeur de paroles
il attire tous les autres mots
dans son gouffre
les bien dits
les mal dits 
les retenus
oui les retenus
ce mot-trou
dans lequel ne trébuche pas
celle-là pourtant pressée 
pressée à juste titre
d’arriver
au tout début
pas de mot pour le dire
ce début 
flamboyant premier jour
travesti en dernier
par les fomenteurs
de victoires défectueuses
ce mot-trou
fournissant la matière 
de ton écriture irraisonnable
et de ces livres souterrains
que tu lis comme ça penchée
au-dessus du gouffre
jugé par tous dangereux
et c’est tout le contraire

la chute c’était avant lui
sur le plat
sans mouvements
pour la parer

tes jambes et tes bras savais-tu qu’ils pouvaient faire ça pour toi ?
non tu ne le savais pas

tous ces mots comme mouches
qui bloquaient ta vision
qui te piquaient le corps jusqu’à l’insensibilité

La main-coquillage

©Dora Maar
l’inspiration
de l’air pris dans une autre bouche
autour de cet air
rien
la suffocation
le silence absolu
l’obscurité absolue
la vie froide


©Dora Maar, Sans Titre (ou La main-coquillage), 1934, négatif gélatino-argentique. © Centre Pompidou.

Bel asile

©Alexis Hunter
oui ma tristesse
pour cette histoire
la dernière
au vrai la première
la seule
la plus grande
la plus admirable de toutes

je sais tant de moi
je veux tant pour toi
mon bel asile
à cette heure
presque
la dernière
qui devra porter tant de délices
comme si de rien n’était
comme si la fatigue
n’avait jamais fracturé
nos os et notre cœur


 ©Alexis Hunter, Women in the Moon, 1983, lithographie. ©Richard Saltoun Gallery. 

La peau aimée du texte bu à la fontaine du vieux village absent

©Jane Poupelet
tu as toujours peur de ne plus savoir
parce que tu sais que tu n’as jamais su
au jour quand tu t’assois là
attendant que le texte vienne en toi
qu’est-ce que tu entends 
un brouhaha de pensées folles
de pensées dansantes
indisciplinées
noctambules
qui refusent les chaînes
la sentence
le point du jour
qui te refusent toi
les pensées brouillent ton esprit
de questions insolubles
elles demandent 
quand tu écris où es-tu 
elles disent 
le poème ma vieille c’est la mort
elles demandent encore
quand tu penses où vas-tu

au jour tu donnes à mordre à leur rage carnassière
toute la surface de ta peau
il n’y a que lorsqu’elles s’acharnent sur toi
que tu  peux saisir leurs forces et leurs faiblesses

quand tu écris tu es 
dans leurs dents qui te mordent
tu es dans la blessure

aussi dans le corps de l’autre

là tu ne vas rien bousculer 
rien ne va te bousculer

là tes pensées se taisent
seul murmure 
le flux continu de la fontaine 
du vieux village absent
à la bouche de laquelle 
l’autre apaise sa soif


Illustration du texte ©Jane Poupelet, Étude de femme nue assise, 1924, craie sur papier japonais. ©The Met Collection

Dans les vrais poèmes les mots portent leurs choses*

©Laure Albin-Guillot
il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps
pour qu’il jouisse des caresses
et se sache aimé
pour que l’être ainsi chéri se situe dans le cosmos
à sa place juste 
qu’il reconnaisse tout 
qu’il sache dire le nom de toutes les choses
même celles qu’il voit pour la première fois
celles pas encore venues

il faut avoir de vrais mots 
après les taire si on veut
peut-être les oublier
peut-être les écrire

moi longtemps mes mains étaient de fausses mains
et mes mots des pitons que je plantais dans la roche
à l’insu de ceux qui m’imaginaient grimper à la force des bras

la force de mes bras mon dieu
la force de mes bras

me voyant chuter
vite je rebaptisais ma chute
avec les mots tendus
par cette force forcée

il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps 
et qu’il se sache aimé 
il faut avoir un vrai corps et qu’il porte ses choses 



*Titre extrait du poème "La guerre sainte" de René Daumal
Photographie Laure Albin-Guillot, Etude de Nu, vers 1925, épreuve à la gélatine argentique.  ©Musée des Beaux-Arts du Canada.

Le souffle court

©Germaine Krull
j’ai la certitude que là-bas c’est ici
que la distance est 
amoindrie par ton pied qui foule le passé
j’ai la certitude que l’empreinte de tes pas laissée sur le chemin
est comme présent sous toutes ses définitions

de mon bord je sens bondir ton existence
celle-là parmi toutes les autres
le monde que je recalcule à l’ère de ta danse

j’entends par les lèvres de ton effort 
s’échapper toutes les sortes de cris 
toutes les sortes d’écritures
et de souffles
même ceux solitaires 
qui pourraient être miens
ils ne se perdent pas dans la solitude
mais vont comme un regain d’oxygène
faciliter ta lutte
nourrir tes muscles endoloris

ta course fait aller la terre plus vite
vers moi qui ne me montre pas
en corps

j’ai la certitude que tu reviendras à l’aube
la même aube que lorsque tu es partie

celle-là n’aura rien cédé au spleen 
qui a la sale manie d'engrisailler le jour



Photographie Germaine Krull, Nu féminin, 1928, tirage gélatino-argentique. Centre Pompidou. © Estate Germaine Krull/ Museum Folkwang.

Caroline Dufour – À moi le silence (Poursuite)

©Imogen Cunningham
là où quand je mords
ça blesse
et le creux laissé vide


le mal à prendre
ce qui se tend


pour le désir
et tout ce qui nous fait


défaites

durables comme le soleil

C.D.


Le site de Caroline Dufour

Photographie Imogen Cunningham, "Two Callas", vers 1925, tirage gélatino-argentique. © The Imogen Cunningham Trust.

À moi le silence

©Imogen Cunningham
lance-toi si lance-toi
sur les versants déclives de tes poèmes massifs
saisis-toi dans ta course d’épingles à cheveux
que je puisse enfermer dans mes boucles le vent de ta vitesse
que je puisse me souvenir
que tout est allé trop vite
que Tout n’a rien laissé du tout
si
des migraines
au fond de mes yeux
comme chaque fois que j’affronte le soleil
ou bien que je libère des gouffres de mon cœur
et de mes rêveries
des amours tant habituées à leur réclusion
qu’elles ne peuvent demeurer dans mes mains ouvertes
sans aussitôt chercher l’ombre et le châtiment

ce n’est pas sans dégât
leur folie affecte mes jours durablement

mais on ne fait rien de ça n’est-ce pas
on ne sauve pas un cœur verrouillé
un cœur avare
un cœur affaibli par les privations qu’il s’impose

lance-toi si lance-toi
moi je suis et je ne peux que rester dans ce temps 
où le silence est fait de cris de toutes sortes
aussi du cri de la poésie qui met au monde le poète



Photographie  Imogen Cunningham, "The Unmade Bed", 1957, impression gélatino-argentique.  ©Museum of Fine Arts, Boston, © The Imogen Cunningham Trust.

Tu es l’Impromptue (et l’impromptu, c’est absolument tout)

©Maria Jarema
un mouvement de danse
improvisé

une joie qui résiste au monde
recouvrant toute ta peau de femme
comme une robe d’été
portée en toutes saisons
parce que la neige la pluie
qu’est-ce que c’est 
Qu’est-ce que ça fait

ça s’évapore de toi en une brume caressante
que crée ta propre chaleur 

la brume 
qu’est-ce que c’est 
un voile aérien qui t’a permis d’arriver jusqu’ici
les mains et la tête vides de tout crime
la tête pleine de ce que l'on a pas voulu t’apprendre
les mains pleines de ce que l’on a cru te voler

tu as tout appris
tu as tout repris
et même tu as fait plus

tu as pris 
tu prends encore
tout ce qui se trouve entre
les fables
et les balles
en un mouvement de danse 
improvisé par l’amour
et par lui seul


Sculpture ©Maria Jarema, Dance, 1955, laiton. The National Museum, Cracovie. 

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑