Sans cette peur de perdre
Ce qui est impalpable
Mais capable de toucher
Les organes invisibles
Comme l’âme et le cœur
Sans cette peur
Qui taille dans le néant
Leurs contours justes
Je ne serais rien
Je ne verrais rien
Ni de l’autre
Ni de moi
Je serais plus tranquille
Sûrement
Mais proche de la mort
Les arbres-livres
Dans le ciel de janvier
Dont il faut fendre le métal
Pour faire couler un peu de jour
Les arbres peuplés de feuilles affamées
Semblent porter l’hiver
À bout de branches
Comme un quidam
À bout de bras
Le cadavre d’un frère
Ou n’importe quelle autre
Merveille éteinte
Ils semblent savoir
Faire ce qu’il faut
Savoir
Absolument tout sur tout
À l’inverse de moi
Qui ne fais que croire
En mon savoir
Qui ne fais que rarement
Ce qu’il faut
Ils semblent me le dire
Lorsqu’ils retiennent
Ce qu’ils peuvent de l’hiver
Hors de la terre peuplée
D’hommes furieux
Négatif
L’écrit sur la page
C’est le blanc
Autant que le noir
Et c’est le blanc
Qui m’attire
Le noir
– Matériau de la passerelle
Que je tends
Au-dessus du vide –
Il m’arrive
De ne pas l’aimer
Envers et contre tout
Ma liberté je la trouve là
Entre les quatre murs
De cet amour coriace
Cependant apeuré
Par sa propre lumière
Cet amour qui s’affole
Se débat
Veut sortir de là
Respirer
Mourir
Mourir ah ça oui
Souvent
Il tente d’en finir
Vivre c’est attendre la mort
Dit-il
Et ça je ne peux pas
Ma liberté je la trouve là
Dans le cercle parfait
Formé par la détresse
Où marcher signifie
Te rejoindre
Dans ma tête
Je suis nue dans le lieu
Où m'enferme l’ennui
Nue sous une pluie
D’images déchirées
Par ma seule présence
Sont-ils ce que j’en fais
Sont-ils ce qu’ils étaient
Résidus mémoriels
Sentiments
Fantômes
Entremêlés
Ne ressemblant à rien
Me traversant trop vite
Pour que je m’en saisisse
Sont-ils retenus
Malgré eux
Malgré moi je le jure
Dans ma tête encombrée
Sont-ils ce qui me fait
Seraient-ils sans moi
Ailleurs
Seraient-ils autres
Seraient-ils seulement
Sont-ils moi
S’ils le sont
Est-ce cela ma vie
Une solitude hantée
Par ma seule présence
En dépit de l’être
Je suis née sans elle
Cette mélancolie
Mais mes yeux grands ouverts
D’enfant
Affamée de lumière
Lui ont servi de passage
Toutes blessent
Ce goût de la vie qui persiste
Malgré l’impasse manifeste
Pourquoi n’est-il pas amer ?
Armée de douleur
De tout temps
La douleur de la perte
M’a accompagnée
Elle était là
Bien avant que le deuil
Ne me frappe
Aujourd'hui je sais
Cette douleur est celle
De ma propre perte
Mes yeux au fond
L’ont toujours su
Mes mains
Mon cœur
Mes mots
De tout temps
J’ai souffert
De voir la vie
Avec les yeux d’une morte
Si cela est possible

