
quand derrière la fenêtre
il n’y a plus de jardin
on regarde les oiseaux
ne faire que passer
Illustration du texte : ©Kay Sage, "South to Southwesterly Winds Tomorrow", 1957, huile sur toile.
"Je ne fais pas partie du mouvement de la rue, puisque je le contemple." Virginia Woolf

après tu verras les aiguilles de l’averse recoudre les écorces des vieux chênes le vent nu courir comme jamais nous n’avons su le faire tu verras partout laissées par moi des traces incomplètes qui attendent ta main ou ta voix pour me les expliquer tu marcheras encore tu feras tout encore assise sur la plage une compagne toujours à tes côtés tu te regarderas nager Illustration du texte : ©Lucile Passavant, "Baigneuse assise", sans date, bronze à patine brun foncé

Quelqu’une ailleurs
je veux dire hier
je veux dire là-bas
léchait le sel sur la peau
d’elles qui ont aimé s’élancer
au centre de ses cuisses
chuchoter au bord de ses lèvres
et même les ailes prises dans la lave durcie de l’île
l’oiselle ne cesse d’être une voleuse
aimer c’est
comme marcher longtemps
comme aller loin
et même c’est encore ici
dans un sens ou dans l’autre
je veux dire hier
je veux dire aujourd’hui
c’est encore ici
Illustration du texte : Bertina Lopes, "La vita è una eruzione volcanica", 1997, huile sur toile © Bertina Lopes.

nos yeux sont impuissants à trouver ce lieu où nul
où rien ne bouge
impuissants à rejoindre ceux qui l’ont atteint
ceux-là partis sans leurs yeux
(qu’on cherche du regard
parmi tout ce qui bouge)
Illustration du texte ©Anita Dube, Offering, 2000-2007, épreuve gélatino-argentique, ©Nature Morte Gallery, New Delhi.

Quand elle sort de l’eau
on dirait qu’elle vient de l’eau
dans l’eau on ne tombe pas comme sur la terre
on tombe sur du tendre
on ne s’écorche pas
dans l’eau on ne respire pas comme sur la terre
on se sent respirer
on est respirée
Illustration du texte : April Gornik, "Storm, Light, Ocean", 2014, huile sur lin, 2 x 2,7 m ©April Gornik et Miles McEnery Gallery, New York

I
à travers le trou d’une balle
dans un mur
un seul œil à la fois
voilà comme on regarde
ce n’est pas assez pour prendre
c'est plus qu’on peut en porter
II
le monde dépensé
n’est pas un endroit pour les yeux
pas un endroit pour la chair
et le tendre de la pensée
ce qui était beau
nous écrase en retombant
III
le volcan se fait terre
que faisons-nous
IV
je ne peux plus que des fragments
des ruines de poèmes
pas comme ces pierres que je ramasse
qui forment des phrases entières
— de leur place laissée vide
après mon passage
je m’en veux toujours —
mais il faut que je vole
pour qu’hier me suive
Illustration du texte : ©Ana Mendieta, Isla, 1981. ©Galerie Lelong, New York.

le vent fort poussait la nuit au large
nous venions du large
puis marchions sur le rivage
puis dans le désert
nos pas laissaient des traces sur la pierre
j’aimais penser
des traces d’intempéries séculaires
j’aimais penser
les oliviers s’inclinent sous notre souffle
mais regrettais cette pensée
nous étions regardées
autant que nous regardions
nous étions respirées autant que nous respirions
on ne pouvait craindre un désert qui va jusqu’à la mer
on pouvait craindre que nos jambes ne nous y portent pas
mais nos jambes comptaient aller beaucoup plus loin
durant notre sommeil elles s’emmêlaient
je ne savais plus qui des tiennes ou des miennes
décidaient du prochain voyage
l’onde de l’Ostriconi n’était pas encore mienne
pas encore à pouvoir se donner
à vouloir me prendre
non ma patience n’était pas patience
la nage en eaux sages pouvait attendre
que l’amour se bâtisse
tout ce bois flotté répandu sur la grève
plus qu’il n’en fallait
pour les murs et le feu
Illustration du texte : Colette Richarme, Vagues, 1988, gouache, 36 × 50 cm, Collection particulière, © Colette Richarme’s Estate

à cette heure il est vain
d’apercevoir l’horizon
tu la vois
tu l’entends
proche
elle n’est pas effrayante
si tu te souviens de
ce qui t’a effrayée
tu dis J’essaie encore
c’est à elle que tu t’adresses
proche
elle te ressemble un peu
tu le constates
elle te demande
Il t’a fallu combien de toi
tu ne sais plus
tu as cessé de compter
tu répètes dans un murmure
J'essaie encore
Illustration du texte : ©Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori, "Thundi", 2011, peinture polymère synthétique sur toile, 100,8 x 197 cm, ©National Gallery of Victoria, Melbourne.

Tu dirais qu’il n’y a rien d’immobile
même ce qui ne bouge pas avance
les yeux ne voient pas tout
le cœur dans la poitrine avance
certains diraient
seul l’amour se déplace
ceux-là qui ont aimé
comme on apprécie un paysage
par la fenêtre du train
les mêmes diraient
la main qui écrit efface le mouvement
tu dirais que c’est faux
tu dirais que tout bouge
avenirs
souvenirs
tu te demanderais Sommes-nous dans ou hors
la tête posée sur les seins de celle qui porte le voyage
Illustration du texte : ©Pan Yuliang, "Nu assis", 1953, huile sur toile, 33 x 46,4 cm, © Musée Cernuschi