Les soldats vert-de-gris

©Romaine Brooks
C’est effrayant la vitesse
où vont les choses

ce n’est pas nous qui allons vite
c’est quelque chose qui vient vers nous
à toute blinde
pourtant rien ne vient jamais vers nous
c’est plutôt nous qui allons vers

c’est effrayant de ne plus aller vers
à notre rythme

c’est effrayant
ces jours qui se comptent comme des secondes
d’une seconde à l’autre
les ruines
d’une seconde à l’autre
les bibliothèques brûlées
et avec les cendres de mots
d’une seconde à l’autre les ordres
les pensées difformes

c’est effrayant la vitesse
plus le temps d’oublier

plus le temps non plus de ne pas oublier



Illustration du texte : ©Romaine Brooks, "La France croisée", 1914, huile sur toile, ©Smithsonian American Art Museum.

En corps

©Lucile Passavant

Elle est un palindrome

©Bertina Lopes
Quelqu’une ailleurs
je veux dire hier
je veux dire là-bas
léchait le sel sur la peau
d’elles qui ont aimé s’élancer
au centre de ses cuisses

chuchoter au bord de ses lèvres
et même les ailes prises dans la lave durcie de l’île
l’oiselle ne cesse d’être une voleuse


aimer c’est
comme marcher longtemps
comme aller loin

et même c’est encore ici
dans un sens ou dans l’autre
je veux dire hier
je veux dire aujourd’hui
c’est encore ici



Illustration du texte : Bertina Lopes, "La vita è una eruzione volcanica", 1997, huile sur toile © Bertina Lopes.

D’une.

© Younousse Seye
quand mon regard a croisé ton corps voyagé
mes mains ont cherché dans mes poches de jean
un coquillage



Illustration du texte : Younousse Seye, "La Danse des cauris", 1974, huile sur toile et collage de cauris, 74 × 61 cm. © Younousse Seye.

La clébarde

©Françoise Pétrovitch
Elle Dit de toutes les femmes en moi
presque aucune n’est restée

celle-là qui demeure
n’est pas femme
mais caillou jeté dans les airs
vieille pointe aiguisée

Elle Dit j’ai été femme stérile
comme ma mère l’était

celle-là qui demeure
n’est pas femme
mais caillou qui frappe sur tous les fronts
voix qui donne à bouffer aux chiens sa douceur

Elle Dit j’ai été moins que rien
plus nue que nue
mon esprit comme un caillou enfoncé sous la terre

celle-là qui demeure
marche à grandes foulées sur la petite terre
enjambant de petits hommes écroulés
sous le poids de leurs langues blindées

Elle Dit
regardez-les finir

celle-là qui demeure
il n’y a pas de fin pour elle
elle arrive à l’instant

regardez-la venir 



Illustration du texte ©Françoise Pétrovitch, "L’Ogresse", 2021, bronze.

Carnet d’écriture, 28 janvier 2025

Il y a ce moment où ma main n’est plus reliée à ma pensée. Elle est reliée au monde. Elle ne peut pas dire le monde. Elle n’est pas le bon outil pour ça. Mais elle veut tout écrire. Elle m’oblige à d’autres pensées. 
Ma main écrit, Ils sont tous confortablement assis, bien couverts. Propres et probablement parfumés. Ils ont des attitudes bien solennelles sous le barnum. Ma main écrit, Les ouvriers qui ont monté le barnum, est-ce qu’ils avaient des gants et des bonnets ? Il fait très froid à Auschwitz en cette saison. Ma pensée lui répond, Il fait froid à Auschwitz en toutes saisons.
Ma main veut tout écrire. Tout. Je lui reproche de n’aimer que noircir. Elle écrit, Oui. Puis, Non. Elle écrit, C’est comme ça. L’écrit, c’est noir.
Elle écrit, A l’arrêt du tram, un homme a dit, ils annoncent 4 minutes depuis une heure. Elle écrit, La poésie est partout. Puis elle raye. Elle écrit, La vérité se trouve dans l’absurde. Je l'oblige à barrer la phrase. Ma main s'exécute. Elle griffonne, Voila,c’est toujours comme ça. Je tente de lui répondre quelque chose. Mais rien ne me vient.
Ma main écrit, Il y avait ce couple à El Cotillo. Assis à une table en terrasse face à l’océan. La femme n’aimait plus l’homme. Elle voulait qu’il parte, qu’il parte, mais que quelque chose de lui reste, reste. Pour toujours. Ça se voyait dans ses yeux à elle. Et dans ses yeux à lui, il n’y avait que du temps qui passe. Et une grande tristesse. Ma main écrit encore, Rien ne reste pour toujours. Ma pensée cherche à la contredire. La contredire. Ma main écrit, Il y a trop de choses à dire. La femme et l’homme sont partis ensemble. Ils ont croisé une connaissance, ils lui ont souri et fait un signe de la main. Ma main n’a pas vu ça. C’est un fait qu’on lui a rapporté. Elle écrit, Tout semblait normal. Ils remontaient la rue et tout semblait normal.
Ma main cesse d’écrire. Ma pensée te revoit dans le car qui va à Corralejo. Je regarde ta nuque. Tu regardes le désert. Mais ça je ne l'écris pas, je le garde pour moi. J’écris, Ici, le temps passe plus vite, à cause du vent incessant. Ma main écrit, Si vite qu’il nous oublie ?

Horsum, illic

©Anita Dube
nos yeux sont impuissants à trouver ce lieu où nul 
où rien ne bouge
impuissants à rejoindre ceux qui l’ont atteint
ceux-là partis sans leurs yeux
(qu’on cherche du regard
parmi tout ce qui bouge)



Illustration du texte ©Anita Dube, Offering, 2000-2007, épreuve gélatino-argentique, ©Nature Morte Gallery, New Delhi.

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