
Chant XIV
elles courent en déroulant dans le temps et l’espace le fil de vingt-neuf années d’une vie finie elles disent tuée tuée tuée elles courent sans cesser de le dire sans souffrir de la pente sans essoufflements elles ne peuvent pas s’arrêter de courir et de dire elles le disent aux croisés qui les désignent comme folles tuée tuée tuée tuée hier tuée dans le jeune temps de sa vie tuée bien avant sa venue tuée trois fois tuée elles ne peuvent que dire ça elles ne font pas son éloge elles ne pleurent pas elles ne se lamentent pas … on chuchote derrière leurs dos tuée par sa propre main non elles disent non non et non d’autres mains l’ont tuée des mains polyphobiques qui ne savent pas écrire ha ! qui ne le sauront jamais des mains juste bonnes à frapper des mains avec des langues pendues dans leurs paumes des mains brandissant des armes chimimétaldermiques de destruction massive tuée tuée tuée elles déroulent son fil depuis le lieu de sa mort jusqu’au lieu de la Forge où tout assassinat de l’une d’elles renforce l’acier de la Pensée et des Corps de toutes À la mémoire de Tal Piterbraut-Merx Auteure d’Outrages aux Éditions Blast https://www.editionsblast.fr/outrages et de La funambule, sous le nom de plume Cléo Dune, aux Éditions Maurice Nadeau https://www.maurice-nadeau.net/parutions/238/la-funambule
Persona
Écris ! Personne d'autre que toi ne peut te donner cet ordre. Va écrire ! Ne reste pas là à rien faire. Écrire, c'est faire ? Faire quoi ? Faire quoi ? Pas de réponse. Écrire, c'est défaire. Peut-être. Refaire ? Sûrement pas. Ni défaire, ni refaire. Écrire, c'est écrire. Enfermer entre deux couvertures bien chaudes la vérité sous forme de mensonge. La vérité ? Tu te prends pour qui ? Ta vérité. Et puis règle d'abord cette question : Tu te prends pour qui ? Tu n'y arrives pas ? Non, bien sûr. Écrirais-tu si tu avais la réponse ? Oui ? Écrirais-tu de la même façon ? Non. Tu écrirais pour te regarder écrire. Ignorant qui tu es, tu ne te vois pas écrivant. Tu ne te penses pas écrivant. Tu écris, c'est tout. Parfois, blocage, tu ne peux plus écrire. Plus du tout. Comme si tu ne l'avais jamais fait. Comme si ça n'avait jamais été en toi. Un prêt, pas un don. Quand ça t'arrive, alors oui, tu te penses écrivant. Quand ça t'arrive, tu n'arrêtes pas de tomber sur toi et tu te trouves mauvaise mine. Une mine de déterrée. Quand tu n'écris pas, te revoilà donc mise sur terre. Sur le dessus de la terre. Tu es trop voyante, trop bruyante. En-com-brante. Pour toi-même et les autres. Mais pour toi surtout. Alors tu t'ordonnes d'une voix molle : Va écrire ! Écris quelque chose. Quelque chose ? C'est mal parti. On ne peut pas écrire quelque chose. C'est vague, quelque chose. On ignore ce que c'est ou bien on ne veut pas dire ce que c'est. L'inverse de l'écriture. Vanité ! Écrire quelque chose, c'est exactement ça l'écriture. Tu ne comprends pas ? C'est normal, tu écris. Comprenant, tu n'écrirais pas. Tu ferais autre chose... des maths, de la philosophie, de la psychanalyse. Tu serais quelqu'un qui a appris des autres. Oui, évidemment, tu apprends de la littérature. Mais la littérature, c'est personne. Tu apprends seule et peut-être mal. Oui, sûrement mal. Aussi, la littérature t'intimide. Parce que tu écris. N'écrivant pas, elle ne t'apparaîtrait pas si effrayante, si dédaléenne. Tu la verrais sous son vrai jour. Comment est-elle sous son vrai jour ? Ça dépend des jours. Mais puisque c'est personne ? Personne au sens étymologique. Persona. Le masque de l'acteur. Qui est l'acteur ? L'écrivain ? Le lecteur ? Personne ? Tout le monde. Très amusant. Là, tout de suite, tu penses à Imre Kertész. Pourquoi lui ? Tu ne sais pas... comme ça. C'était un écrivain de l'ombre. On a dit ça après qu'il était entré dans la lumière du Nobel. L'ombre est la condition sine qua non de l'écriture, non ? De l'intérieur d'une pièce obscure, tu distingues parfaitement ce qui se passe à l'extérieur. Si la pièce est éclairée, c'est l'extérieur qui voit ce qui se passe en toi. Ça te paralyse. Tu ne peux plus écrire. La lumière est dangereuse pour l'écrivain. Si tu le dis. Kertész l'a dit. Mais peut-être qu'il mentait. Pour cacher sa joie d'être enfin reconnu. De la fausse modestie, quoi. Ou de l'amertume. Son corps le lâchait. Son corps ayant survécu à Auschwitz et à Buchenwald le lâchait au moment précis où son œuvre commençait a être largement lue. Il y a de quoi voir là une forme de fatalité. Écrire n'est pas sans risque. C'est dans le corps que ça se passe. Dans tout le corps. Même à l'échelle microscopique du corps. Au niveau cellulaire. Tu divagues ! les cellules, c'est une autre planète. Elles ne savent même pas ce qui les entoure. Pas plus que toi tu le sais. Une vague idée, voilà. Pas plus. Allez, ça suffit ! ne reste pas là à rien faire. Va écrire ! Tu es en train de le faire ? Non, là tu n'écris pas. Tu triches. Tu fais le geste d'écrire parce que rien ne te vient. Kertész (encore lui!) se mettait devant son clavier et tapait n'importe quelle lettre quand il était en panne. Il noircissait la page blanche pour ne pas perdre le geste. Tu le sais bien, écrire n'est pas un geste. C'est quoi ? Ça, personne ne le sait.
Chant XVIII

la première regarda ses mains ses mains se détachèrent d'elle tant pis elle regarda d'elle tout ce que sa souplesse et ses yeux lui donnaient à voir chaque partie de son corps qu'elle regardait se détachait d'elle et se dispersant aux cardinaux allait servir à d'autres oui allait servir à d'autres la première entendait les débris de son être chuter oui ils chutaient longuement dans un conduit de paroles barbares avant d'être happés mais elle ne cessa pas de se regarder jusqu'à ce que sa souplesse et ses yeux n'aient plus rien à lui donner à voir aussi elle regarda sa tête dans un reflet quelconque mais sa tête ne se détacha pas d'elle ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #17, 2020.
Mécistée Rhea. Deux mois d’été et un chat perdu et un chat retrouvé.
Nomination pour le Prix du Meilleur Vidéo-poème 2020 de la Factorie https://www.factorie.fr
Chant XVII

toutes on s'aime secrètement mais on dit qu'on ne s'aime pas du tout quelquefois on désigne l'une ou l'autre parce que si ce n'est pas elle ça sera nous après comme ils nous l'ordonnent on va ramasser les branchages qui la mettront en cendres on profite dans le sous-bois d'une belle journée d'été car éloignées de tous et de toutes qui en cet instant préparent la place on se baigne dans un rai de lumière cascadant entre deux grands arbres morts ça chauffe nos joues aussi nos poitrines et nos pubis car on a soulevé l'étoffe qui les recouvre on est soudain libres dans ce rien de nature on bouche nos oreilles pour l'être encore plus on trouve par terre une coquille vide de petit-gris on se glisse à l'intérieur l'esprit du petit-gris mène la coquille avec nous dedans jusque dans la fente d'un hêtre on a la colonne vertébrale colimaçonée la tête toute proche de la vulve de l'autre ça sent la mousse bien verte ça nous endort nos rêves cassent la coquille élargissent la fente du hêtre on se réveille courbaturées on ramasse nos fagots sur la place on se les fait payer un bon prix parce qu'ils n'ont plus le temps de négocier il est tard ils doivent purifier avant la mi-nuit purifier purifier corps maudits et âmes maudites vite on retourne dans le bois pour ne pas voir ça la nuit n'est pas totale partout des escarbilles des feu-follets des lambeaux d'étoffes virevoltant comme des papillons qui auraient pris feu des chevelures roussies rampant tels des limaces des yeux cuits roulant dans les rigoles tout ça poussière incandescente et charbon de cœurs de foies de reins d'utérus de viscères de poumons de peau d'embryons quelquefois de langues de seins de rates... s'enfonce dans la terre la terre recrache les noms de ces choses humaines calcinées dont elle sait toutes les anciennes fonctions mais ne veut rien savoir de plus le vent sépare de la cendre les pierres de frayeur dont il ne sait jamais quoi faire en principe les sangliers les enterrent au bout d'un moment la nuit est totale on a pas sommeil on danse on chante on se donne du plaisir on caresse le pelage d'animaux adomestiques qui se couchent près de nous on rit on dévore des cœurs et des fœtus grillés on se recroqueville on met au monde des rêves qui mettront au monde des rêves qui mettront au monde des rêves sans arrêt sans arrêt jusqu'à celui-là qui mettra au monde nos corps et nos âmes *d’y creuser ce qu’on a enfoui les chemins sombres, les histoires maudites mille fois à se condamner aveugles à nos enfantements qu’on y crie tous les instants fastes les fentes qui ouvrent le monde les cendres chaudes qu’on ramasse et celles qu’on garde contre soi pour les sentir longtemps se rouler bruyamment dans nos étoffes d’âmes et doucement contre nos chevelures … *Poème de Caroline Dufour https://carolinedufour.com ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #16, 2020.
Chant XVI

elle faisait amour désolé et plaintif à l'ombre des quelques rues où hivers s'entassaient à la façon de chiens et chiennes se réchauffant comme ça peau glacée contre peau glacée elle obéissait à toute chose commandée à l'ombre d'architectures griffe-ciel conçues pour amoindrir la dimension des êtres ainsi quand les êtres s'écroulaient et ils s'écroulaient ça ne s'entendait pas des sommets ceux des Là-haut jetaient par dessus les garde-fous paroles trop sucrées trop grasses trop salées elle et tous ceux toutes celles des En-bas les mâchez avec dents langues et bouches amodiées faisant bouillie de la bouillie allant venant sur sol épaissi par leurs vomissures à la longue ils et elles disaient on s'habitue à tout cette fois où un non est sorti criant de sa bouche louée des yeux sont apparus sur son visage elle a pu voir qu'elle possédait bras et jambes et qu'ils étaient mobiles un moment transparente elle a pu voir à l'intérieur d'elle ses organes œuvrant pour la tenir en vie un nez des oreilles son apparus sur son visage elle a pu sentir la puanteur environnante elle a pu entendre ce qu'on lui donnait à manger sa propre bouche est apparue sur son visage ses propres dents et langue dans sa bouche immobilisant ses bras et ses jambes qui amorçaient mouvements pour déguerpir d'ici Je Reste elle a dit ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #15, 2020.
Tout tombe. Laura Vasquez
Le site de Laura Vasquez : https://lauralisavazquez.com
Barbara Polla. Femmes hors normes

« Autonomie » dans le langage courant, équivaut à « indépendant », mais stricto sensu et étymologiquement parlant « autonome » signifie « qui se donne ses propres lois » (autonomos). En se voulant « hors normes », l’individu ne cherche pas à se donner ses propres lois : il se plie volontiers, tout comme moi, aux lois de la société à laquelle il appartient et les respecte. Il s’agit d’autre chose : de résister de manière individuelle et motivée à la prescription sociale, aux stéréotypes de tous genres (et à ceux de genre en particulier) ; de se choisir ses propres normes (et son, ou ses propres genres).
Le site de Barbara Polla : https://barbarapolla.wordpress.com
