Faire ce voyage dont nul n'a rêvé Ni père ni mère Le faire comme prisonnier Observant sous l'arbre de la cour les espoirs qui entrent dans le fruit mort Lentement lentement Pour se donner le temps de désirer Cette chair amochée dont ils vont se repaître Le faire comme putain Qui parcourt à l'allée le chemin du retour Au retour le chemin de l'allée Du pareil au même Oui et non Il s'en trouve toujours pour dire ça Oui et non Oui et non Et ça annule absolument tout Bien qu'au départ ça ne soit pas l'idée Au départ il n'y a pas d'idée Pas la moindre Le faire seul et puis accompagné Et seul de nouveau Et puis accompagné par soi-même On pourrait se dire Enfin ! Mais ça n'est pas ce qu'on fait On se dit Dommage ou Hélas ou Tant pis Et il se peut qu'on rie De notre propre voix Pourtant triste à pleurer À ce moment précis Où la mélancolie nous fait sa demande Dommage On se dit encore Un mariage de raison Je m'attendais à… Quel est ce mot aussi creux qu'une conque Je m'attendais à mieux Faire ce voyage dont nul n'a rêvé Ni père ni mère Ni diable ni dieu Ni philosophe ni poète Ni même le chevalier à la triste figure Le faire en rêvant tout le temps Tout-le-temps Avec en fond le bruit De l'horizon qui remballe Sa ligne d'arrivée ou de départ Du pareil au même Oui et non Oui et non
La pendule

Ces heures Ce sont les tiennes Si elles t'attendent ? Il faudrait pour ça qu'elles soient faites d'autre chose Ce n'est que du temps que tu as bêtement laissé là en partant Qui a tourné en regrets de je ne sais même pas quoi Si tu voyais mon âme Toute penchée en avant par le poids de ce vide Peut-être que c'est ça l'éternité Du temps bêtement laissé là Dont on ne peut rien faire Cependant qu'il nous use Photographie de Cindy Sherman. Untitled # 305, 1994.
Clair obscur

Tu as dit L'aube ressemble à quelque chose d'autre Et tu admirais sa lumière assise près de la fenêtre dans une posture d'enfant sage Un ciel azurin tu as précisé Puis Toute lumière meurt à cause de nos gestes et du vent et de la mort elle-même et de toi et de moi Tu as dit L'aube est une condamnation mais je ne sais pas de quoi Et cette pensée à moitié vide t'a fait sourire avant de t'attrister Bien sûr la tristesse J'ai dit L'aube ressemble à un tourment tu ne trouves pas Un tourment tout juste débutant Tu as fait non de la tête Et répété pensivement Une condamnation Mais je ne sais pas de quoi et je ne sais pas pourquoi C'est à ça que je songe devant cette clarté remarquable Toile de PAVEL CHISTIAKOV Giovannina assise à la fenêtre, 1864. Musée Russe, Saint-Pétersbourg.
Les herbes hautes

Je te dis à toi qui annonce le jour qui vient N'écarte pas tant les rideaux Ne regarde pas tant dehors La nature est là sur les draps Comme un champ d'herbes hautes Impropre à nourrir les bêtes de somme Et vibrant d'insectes car parsemé de fleurs Qu'ailleurs on coupe Comme on coupe le soir la lumière dans les favelas Parce que c'est trop de voir La misère briller Et même sur les flancs d'une colline de boue Je te dis à toi qui annonce le jour qui vient Garde la nuit en toi autant que tu le peux Comble serrures orbites et fissures Pour faire le noir Et dehors jette en pluie cette cendre – Qui est la fin de toute chose Ou le commencement ou rien – Pour faire la saison
Tout un monde

Ce temps fini Qu'a t-il de plus Que ce jour où je suis Pour être ainsi chéri Sans mesure Et sans raison parfois Est-ce ce que je lui donne Mais je ne lui donne rien Ici et maintenant Je prends tout Je perds tout Je me gave d'ennui s'il le faut Je me gave d'amour Je ne lui cède rien Mais du peu qui m'échappe Il se fait tout un monde Là juste derrière moi Et même en plein soleil Sa grande maison s'éclaire Toutes les pièces peuplées Comme lors d'une fête Ou lors de funérailles Y célèbre-t-on l'inachevé Y pleure-t-on l'accompli Je n'en sais rien L'un et l'autre loués Comme une seule idole Quand le présent s'amollit
Manifesto

Nous changeons Dans la vague voyons Autre chose que l'écume l'eau Et les coquillages évidés Par becs ongles ou lames Nous changeons N 'aimons La Terre Qu’éveillées Ses océans Qu'endormies Nous changeons Marchons pour prendre De la distance Oui mais pour aller où Nous l'ignorons encore Certaines effrontées : On saura quand on le verra Pour elles qui sont nos yeux nous ne cessons de marcher Qui pour nous l'interdire Personne d'assez semblable Aux occupants de nos rêves Personne d'assez adroit Pour séparer l'eau de l'écume L'écume du mouvement Le mouvement de la lame Ah nos pieds coupés Par les marches interrogatives Où est-ce Mais où est-ce donc Et comment cela s'appelle-t-il Astre Corps Continent Certaines effrontées : On saura quand on le verra Nous changeons Sous le sable enfouissons Les mots évidés Par becs ongles ou lames Nous changeons Dans la vague voyons Le mécanisme du cosmos Certaines effrontées : Silence ! ça tourne
Dès lors débutant
Songe à cet amour Débutant par sa fin Que nous avons vécu Nous l'avons détesté Lui et lui seul Jamais nous Jamais toi et moi Lui et lui seul Oh nous ne haïssons plus Ce qu'il a fait de nous Il n'a rien fait Nous le savons Nous le savons enfin Presque trop tard Pourrions-nous dire Si le temps avait sa place ici Mais il ne l'a pas Il ne l'a jamais eu Seulement toi et moi Seulement cet amour Allant de mort en vie Chaque jour un peu plus
Le boxeur. Partie IV

Elle se penche à la portière. Une pure fille de Harlem. 15 ou 16 ans. Bizarrement clean. De la tête, il lui fait signe de monter. Durant le trajet jusqu’à l’hôtel, elle parle vulgairement pour se donner confiance et mâche du chewing-gum comme une putain de cinéma.
Le boxeur ne la touchera pas. D’autres s’en chargeront. C’est à regretter, mais que peut-il y faire ? Bon sang ! que peut-il y faire ? Dans la chambre, il lui dit : Je veux juste rester là un moment. Elle s’y connaît en tordus, alors elle insiste. D’ordinaire, ces types-là, ce qui les fait bander, c’est qu’elle leur lise tout le menu. De l’entrée au dessert. Mais c’est non, toujours non. Je veux juste rester là. De guerre lasse, elle hausse les épaules et va se planter près de la fenêtre où elle fume des cigarettes pour se donner une contenance et parce qu’elle a peur. La lumière orangée d’un néon publicitaire projette sur sa peau des reflets de métal précieux. Une statue d’or. Allongé sur le lit, le Portoricain rêvasse. On pourrait croire qu’il a oublié sa présence si toutes les demi-heures il ne posait pas un billet de vingt dollars sur la table de chevet. Elle songe : Ce mec est un ange. Voilà ce qu’il est. Les traits de son visage s’adoucissent lentement jusqu’à redevenir enfantins.
La lumière terne de l’aube entre dans la pièce, et ôte, peu à peu, la matière aurifère du corps de la fille qui s’est endormie près du boxeur. Celui-ci prend le large sans mot dire en même temps que l’enchantement.
Quand on la retrouve, trois jours plus tard, dans une benne de l’avenue C, on pense d’abord à un suicide, à cause du mot retrouvé dans sa poche. Que pouvais-je faire d’autre ?
New York, 1989.
Mina Loy. Chant d’amour pour Joannes. XIII

Approche J’ai quelque chose
À te dire que je ne puis dire
Quelque chose prenant forme
Quelque chose au nom inédit
Une nouvelle dimension
Une nouvelle jouissance
Une nouvelle illusion
Cela est ambiant Et dans tes yeux
Quelque chose brillant Quelque chose pour toi seul
Quelque chose que je ne dois pas voir
Cela est dans mes oreilles Quelque chose de l’écho
Quelque chose que tu ne dois pas entendre
Quelque chose pour moi seule
Accordons-nous d’être vraiment jaloux
Vraiment suspicieux
Vraiment traditionnels
Vraiment cruels
Ou bien alors mettrons-nous un terme à la cohue des aspirations
Retournerons-nous à nos egos intacts
Si deux ou trois fusionnent
Ils deviennent divins
Oh tu as raison
Reste loin de moi Écarte-moi je t’en prie
Ne me laisse pas te comprendre Ne me satisfais point
Ou bien devrons-nous nous perdre ensemble
Dépersonnalisés
Identiques
Au sein du terrifiant Nirvana
Moi toi―toi―moi
Mina Loy, Chants d’amour pour Joannes, in Le Baedeker lunaire, Poèmes 1, L’Atelier des Brisants.
