
Mark pense à la boîte dans la poche intérieure de sa veste. Il se demande si c’est le moment de l’ouvrir. N’y aura-t-il pas de moments plus graves encore ? Il doit réfléchir vite. Le type qui le menace de son couteau, crie de plus en plus fort.
Le russe avait été clair. La boîte ne lui sauvera la vie qu’une seule et unique fois. Après qu’il l’aura ouverte, son pouvoir n’agira plus sur lui et il devra en faire profiter quelqu’un d’autre.
Le russe : Feliks Rastorgouïev. Mark n’a jamais oublié son nom, bien qu’il ne l’ait vu qu’une fois. Une rencontre de comptoir. Ce soir-là, il avait cru à son histoire de talisman sans tiquer parce qu’il était saoul et que le slave ne lui avait pas vendu la boîte, mais donné, alors que, de toute évidence, c’était un objet de valeur. Une femme, une française, accompagnait Feliks. Parfois, ils semblaient amants et parfois non. Elle s’appelait Sarah Morel. C’était une poétesse qui avait publié quelques textes dans deux ou trois revues de Manhattan. Elle vivait quelque part dans le Queens et pour des raisons « obscures », ne pouvait pas rentrer en France.
Du point de vue de Mark, Sarah n’était pas belle. Pourtant, il ne pouvait la quitter des yeux. Elle était grande et fine, avait des gestes lents, un timbre de voix presque grave et un regard capable de vous percer la chair jusqu’à l’âme. Certaines de ses expressions étaient en décalage avec le moment présent, comme si elle évoluait dans une dimension parallèle. Par exemple, elle se mettait subitement à rire, alors que la discussion ne s’y prêtait pas et qu’elle n’était pas ivre.
Après cette soirée, Mark était souvent retourné au pub dans l’espoir d’y revoir Sarah. Elle ne s’y montra jamais. Il acheta d’innombrables revues de poésies afin d’y trouver sa signature. Et durant des mois, il arpenta le Queens de long en large, de nuit comme de jour.
Peu à peu, sa quête se vida de sa substance. Le visage de la française finit par se confondre avec celui d’autres femmes croisées. Il renonça. Cependant, la conviction que Sarah était son âme sœur l’emplit d’une mélancolie qui ne le quitta plus. Et quelquefois il se retrouvait dans le Queens sans savoir comment il était arrivé jusque-là.
Le couteau frôle son cou. S’il met la main dans sa poche intérieure, le junkie va paniquer et lui trancher la gorge à coup sûr. S’il ne le fait pas, s’il n’ouvre pas la boîte, il mourra aussi, privé de son pouvoir.
Ça lui revient maintenant, Feliks la portait accrochée à une chaine autour de son cou. Mark avait alors trouvé l’emplacement incongru. Mais ainsi, elle était facilement accessible. Faire un geste pour s’en emparer n’avait rien de provocateur.
Il plonge brusquement la main dans sa poche intérieure.






