Child’s drawing

Un soleil perché dans le ciel d’un dessin d’enfant. Une perspective approximative où le toit des buildings de l’ouest de la rue tombe sur le toit des buildings de l’est de la rue. L’énorme tache jaune lance des flammes jaunes sur la chaussée où file le bus scolaire. Derrière ses vitres, des têtes enfantines avec des yeux grands ouverts et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre securit. On pourrait croire qu’ils envoient des messages de détresse, mais c’est seulement pour faire les malins. Au fond du bus, il y a une zone réservée aux choses pesantes. Pour l’heure, la place est occupée par la présence et le silence pesants d’Emma F. qui a perdu sa mère il y a quatre-vingt-sept nuits et de la poussière.
Emma F. ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde l’hématome sur son genou gauche. C’est un bleu qu’elle s’est fait avant. Depuis que sa mère est morte, elle range tout dans deux catégories : avant et après. Tout ce qui vient après ne compte pas tellement. Elle donne des petits coups sur le bleu avec la boucle en fer de son sac à dos pour que l’avant ne disparaisse pas. Si peu qu’on tende l’oreille, mais personne ne le fait parce que c’est impossible de tendre l’oreille, on entendrait le fer taper contre l’os.
À cause du soleil, c’est l’été. Les bus scolaires sont à présent des bus tout-court et chaque jour ils déposent des cohortes de gamins devant le Met, le MOMA, le Guggenheim…Enfin bref, devant tous les lieux où l’on dispense de la nourriture à cervelle.
Pendant que les enfants comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, et dévalent les couloirs et les allées en hurlant, les chauffeurs, souvent noirs, somnolent sur la banquette du fond, la plus large, et dans leurs rêves, ils traversent l’océan. Toutefois, arrivés sur le continent africain, ils ne reconnaissent rien et ne sont reconnus par personne, aussi ils font demi-tour et se réveillent chiffons et encore plus tristes qu’ils ne l’étaient avant de s’endormir.
Le bus d’Emma F. a, pour sa part, une préférence marquée pour le Musée d’Histoire Naturelle, parce que les gosses oublient toujours un dinosaure sur un siège et que les objets perdus c’est pour bibi. C’est donc là qu’il se rend tous les jours que durent les vacances.
Aujourd’hui, à la fin de la visite, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin du bus. Un passager exceptionnel, volé au musée. Après quoi, ils s’assoient à leur tour et plus un mot ne sort de leur bouche, plus un mouvement de leur corps. Emma F. laisse son genou en paix parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le mammouth. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville. Mais qui, qui me les donnera ? Qui ? » A peine le I de qui dilué dans l’espace, qu’une meute de mômes le poussait dans le bus. « Nous, on connaît une réserve naturelle de silence. Parole de scout. Juré, craché, croix de machin, croix de truc, si je mens, t’iras carrément en enfer… »
Un quart d’heure plus tard, le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. Quarante index se collent aux vitres. « C’est là qu’elles crèchent, M’sieur, vos secondes de silence ! » Le bus redémarre, laissant Bernard Plotte au beau milieu de nulle part, un fabuleux sourire de satisfaction sur le visage.
Pendant ce temps-là, devant l’école fermée, les parents font les cent pas en attendant le retour de leur progéniture. Emma F. descendra du bus la dernière. Son père portera sa veste en jean délavé et ses baskets bleues toutes pourries. Le blanc de ses yeux sera rouge vif. Il fera un effort pour paraître gai quand il la verra, mais ça ne sera pas très réussi. Emma claudiquera à cause de la boucle en fer. Il ne lui demandera pas pourquoi. Plus tôt, elle aura fait le vœu de boîter jusqu’à la fin de sa vie, et même après, quand elle sera un ange.

Nuit de plein jour

Comme ce mot dénote
Sur les chemins de pierres
Coupantes
Pourtant c’est ainsi
Que je t’appelle
Ma douce
Quand
Curieuse
Tu soulèves l’une d’elles
Et me montres le dessin de ses veines
Exact plan de la sente empruntée
Pour disparaître
D’abord
Et apparaître ensuite
Ainsi que nous serions
S’il n’était besoin
De dissimuler nos cœurs
Dans les murs en pierres
Sèches
Je le murmure encore
Ma douce
Quand la ronce écrit
Des paroles végétales
Sur mes jambes nues
Reconnues comme tiges
D’une nature vraie
Langue que l’on sait d’instinct
Qui se lit en frôlant
Les berges de la plaie
Où pleurent
Quelques arbres
Pour cette seule raison
Que les fluides s’attirent

Imre Kertész. Le chercheur de traces

« Je vois une inscription au milieu », annonça-t-elle.
Ils étaient encore trop loin pour pouvoir déchiffrer l’inscription , formée de trois ensembles, vraisemblablement trois mots, placée au milieu de la décoration du portail dont elle semblait , à cette distance, n’être qu’une espèce de ramification.
« Je…Je… fit-elle, s’efforçant de la déchiffrer.
— Jedem das Seine, Chacun son dû », dit l’envoyé lui venant en aide.

Champ de chimère

Le ciel est sans cimetière
Si l’on peut y mourir
On ne peut y demeurer mort

Aussi levant les yeux
Vers ce champ sans dépouilles
Je m’accorde un instant
De paix absolue
Et respire

L’âme sœur

Mark pense à la boîte dans la poche intérieure de sa veste. Il se demande si c’est le moment de l’ouvrir. N’y aura-t-il pas de moments plus graves encore ? Il doit réfléchir vite. Le type qui le menace de son couteau, crie de plus en plus fort.
Le russe avait été clair. La boîte ne lui sauvera la vie qu’une seule et unique fois. Après qu’il l’aura ouverte, son pouvoir n’agira plus sur lui et il devra en faire profiter quelqu’un d’autre.
Le russe : Feliks Rastorgouïev. Mark n’a jamais oublié son nom, bien qu’il ne l’ait vu qu’une fois. Une rencontre de comptoir. Ce soir-là, il avait cru à son histoire de talisman sans tiquer parce qu’il était saoul et que le slave ne lui avait pas vendu la boîte, mais donné, alors que, de toute évidence, c’était un objet de valeur. Une femme, une française, accompagnait Feliks. Parfois, ils semblaient amants et parfois non. Elle s’appelait Sarah Morel. C’était une poétesse qui avait publié quelques textes dans deux ou trois revues de Manhattan. Elle vivait quelque part dans le Queens et pour des raisons « obscures », ne pouvait pas rentrer en France.
Du point de vue de Mark, Sarah n’était pas belle. Pourtant, il ne pouvait la quitter des yeux. Elle était grande et fine, avait des gestes lents, un timbre de voix presque grave et un regard capable de vous percer la chair jusqu’à l’âme. Certaines de ses expressions étaient en décalage avec le moment présent, comme si elle évoluait dans une dimension parallèle. Par exemple, elle se mettait subitement à rire, alors que la discussion ne s’y prêtait pas et qu’elle n’était pas ivre.
Après cette soirée, Mark était souvent retourné au pub dans l’espoir d’y revoir Sarah. Elle ne s’y montra jamais. Il acheta d’innombrables revues de poésies afin d’y trouver sa signature. Et durant des mois, il arpenta le Queens de long en large, de nuit comme de jour.
Peu à peu, sa quête se vida de sa substance. Le visage de la française finit par se confondre avec celui d’autres femmes croisées. Il renonça. Cependant, la conviction que Sarah était son âme sœur l’emplit d’une mélancolie qui ne le quitta plus. Et quelquefois il se retrouvait dans le Queens sans savoir comment il était arrivé jusque-là.
Le couteau frôle son cou. S’il met la main dans sa poche intérieure, le junkie va paniquer et lui trancher la gorge à coup sûr. S’il ne le fait pas, s’il n’ouvre pas la boîte, il mourra aussi, privé de son pouvoir.
Ça lui revient maintenant, Feliks la portait accrochée à une chaine autour de son cou. Mark avait alors trouvé l’emplacement incongru. Mais ainsi, elle était facilement accessible. Faire un geste pour s’en emparer n’avait rien de provocateur.
Il plonge brusquement la main dans sa poche intérieure.

La vie sauve

Je la percevrai
Comme Guibert
L’avait perçu dans son miroir
Elle m’observera
Ou plutôt
Fixera un point derrière moi
Elle ne sera pas dure
Ni froide
Un peu timide
Et grave
Peu loquace bien sûr
Mes yeux de plus en plus
S’habitueront à elle
Je percevrai
Son envie d’être ailleurs
Sa nostalgie d’un lieu
Dont je ne sais rien
Si longtemps dira-t-elle
Ou me fera-t-elle dire
Si longtemps partie
Puis elle rajoutera
Ou bien le ferai-je
L’être
Un si long exil

Sŏrōrĭo

Crédit photo CF 2019
Femme aux poches pleines de planètes
Va
Jette-les toutes dans l’océan
Regarde-les couler
Percées rouges
Percées noires
Ou bien
Fais-les rouler
Dévaler la colline
Et puis regrette ton geste
Toute femme regrette
Rattrape-les
Cours au-devant d’elles
Cours plus vite que les planètes
Se faisant tu perdras ce que toute femme perd
Tout
Tu perdras tout
Aussi
Déleste-toi
Des paroles
Des tissus
Du temps
Regarde les planètes chuter
Dans les bouches d’égout
Les failles
Les fentes
Regarde-les se faire broyer
Par l’inventeur de la roue
Femme aux poches pleines de planètes
Cours pour rien
Quand tu n’auras plus rien
Cours vite
Dévale la colline et crie
Fort et sans t’arrêter
Et rit de la même manière
La nature aime la danse
Le vide
Et les sons

Femme aux poches pleines de terre
Verse-la sous la plante de tes pieds
Et regarde éclore tes premières fleurs

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