Cendre qui fait le feu

Ce que je perds
Chaque pas
Chaque expiration
Chaque effleurement
Ce que je perds en vivant
Ce que je soustrais
Malgré moi
Ce que je jette par-dessus mon épaule
Cette heure singulière
Cette chambre tiède
Ce que j’égare
Les clés de toutes les pièces
Et les pièces elles-mêmes
Ce que je perds
Là à ce moment précis
Autour de ce qui s’écrit
Poussière tu es
Poussière tu restes

Ce que je perds en vivant
Fait la demeure

Une révolution

J’ai posé la bouteille sur la table. Otis était assis sur le lit, le dos voûté. Il ne m’a pas
salué, mais m’a montré la chaise d’un coup de menton comme il le faisait toujours. Un revolver était posé sur sa cuisse, près de l’aine. Il tenait le canon à pleine main, comme on tient son pénis. Après un moment de flottement, je me suis finalement assis près de lui. Côté crosse. Le sommier a fait un bruit qui m’a déprimé. Ce son était pour moi celui de la misère et je ne le supportais pas.

Il fallait que je dise quelque chose, parce qu’Otis n’était pas décidé. Je toussotais pour sortir de ma bouche les mots qui restaient coincés de l’autre côté de ma glotte, mais ma gorge était sèche. Je n’osais pas attraper la bouteille qui n’était qu’à quelques centimètres de moi. La pièce était étroite et rectangulaire. Une table couverte de restes de repas, une chaise, un lit, un frigo, une télé sur le frigo, un évier, une malle ouverte remplie de journaux, une lampe sur pied et une autre renversée sous le lit. Les deux étaient allumées. C’était le milieu de la matinée. Je pensais qu’Otis était resté assis-là toute la nuit et n’avait pas remarqué que le jour s’était levé.

J’allumais une cigarette que je lui ai tendue. Puis j’en allumais une pour moi. Je prenais de longues bouffées que je recrachais lentement en observant les volutes se déplacer dans l’air. Otis les observait aussi.

— Ça l’a refait, m’a-t-il dit.

Une lumière plus franche entrait maintenant dans la pièce. Otis s’est levé et a fait quelques pas, en tenant l’arme dans le prolongement de sa jambe. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil, mais plus ouverts que d’habitude. Si je m’étais donné la peine, j’aurai pu en distinguer la couleur. Mais je m’en foutais.

— Ça l’a refait, a-t-il répété.

Il s’adressait à moi comme si je savais de quoi il parlait.

La clarté m’embarrassait. Je me sentais coincé dans une heure inhabituelle. Le jour était une saloperie. Otis et moi le savions depuis longtemps. Une belle saloperie. Aujourd’hui, il se vautrait dans le carré de lumière, le flingue à la main, comme si tout ça était normal. J’ai commencé à boire pour me brouiller la vue et pour que tout redevienne obscur. Et pendant que je me saoulais consciencieusement, Otis m’a raconté l’histoire du revolver.

— Le flingue était à mon père, ce vieux cinglé de John Mayerbrick. Il suffit de me voir pour se faire une idée de lui à cette époque. De la graine tout droit sorti du mauvais sac. En 1997, décidé d’en finir avec sa vie merdique, le paternel a acheté une arme – cette arme – chez un fourgue de la 42e. Un dimanche matin, il s’est installé au volant de sa Crown Victorian de 80 et, à la fin d’un match des Yankees que la radio passait en différé, il a mis le canon dans sa bouche et a fait feu sans hésitation. Mais le coup n’est pas parti. Il a essayé une autre fois, et encore une autre… Autant de fois que sa rage le lui a commandé. Des dizaines de fois. La gâchette était souple, la balle engagée… Rien qui clochait. À la fin, le pauvre vieux n’était plus que larmes, cris et tremblements. Comme il était pas malin, ça lui a demandé un sacré moment avant de comprendre que c’était un signe. Quand il l’a enfin pigé, il a pas demandé son reste. Il a démarré la Ford en douceur et a rejoint la voie rapide. À peine arrivé sur le FDR drive, qu’il avait échafaudé un plan B. En bref, après ça, le vieux est devenu un modèle de sobriété et il est mort de sa belle mort… Une connerie de rédemption.

J’ai dit à Otis qu’il n’y avait aucun message à retenir de cette histoire. Le revolver familial était foireux, point barre. Il a haussé les épaules et m’a avoué qu’il venait de vivre la même expérience que son père. Puis sans prévenir, il a tiré une balle dans la malle à journaux. La détonation m’a explosé les tympans. Immédiatement après il a approché l’arme de sa tempe et a appuyé sur la gâchette avant même que j’aie le temps de l’en empêcher. Rien ne s’est passé. Une fois, deux fois… Une connerie de miracle.

Après ce jour-là, j’ai cessé de le voir. Je craignais qu’en fin de compte il réussisse à se cramer la cervelle et que, d’une manière ou d’une autre, ça me mette dans les embrouilles. J’ai appris, au hasard d’une conversation, qu’il avait quitté New York. Quelques années plus tard, on m’a livré un colis provenant de Presque Isle dans le Maine. Il contenait le revolver d’Otis et une lettre aux plis anciens signée John Mayerbrick. À ton tour de savoir si tu mérites une deuxième chance. Connerie de connerie de rédemption.

Lélelle

N’attend pas les ailes
Ni la mort
Vole maintenant
N’aie pas d’autre but
Que d’aller n’importe où
Contemple sans nommer
Tout ce que tu rencontres
Ne parle pas ou peu
Dis-toi quelques vers
S’il t’en vient en mémoire
Supposé que tu croises un oiseau
– Mais ça n’arrivera pas –
Ne fais pas ta fière
Passe ton chemin
Ne pense à personne
De mort ou de vif
Hurle s’il t’en prend l’envie
Et sanglote et rit et grimace
...
Garde bien à l'esprit
Que tu ne vas nulle part
Que tu y vas en volant
Et que tu n’as pas d’ailes

Henry David Thoreau. Marcher

Je voudrais me faire l’avocat de la Nature, de la vie absolue et de la vie sauvage qu’on y trouve, par contraste avec la liberté et la culture simplement policées. Je souhaite considérer l’homme comme un habitant ou une partie intégrante de la nature plutôt que comme un membre de la société. Je désire faire une déclaration extrême, fût-elle exagérée, car il y a suffisamment de champions de la civilisation : le pasteur, le conseil scolaire et chacun d’entre vous s’en chargent fort bien.

Arpenteur

Je vais les yeux ouverts
Les jambes mues par le temps
Je me nourris de l’iode
Que répandent dans les terres
Les frégates égarées
Et de l’air expiré
Par les vagabonds
Je ne veux rien
Qui ne pourrisse pas
Rien qui dure
Je veux mes pieds couverts
D’une crasse argileuse
Sentir le ver attendre sa nourriture
Je veux vivre ainsi
Sachant que je ne sais rien
Que je n’ai rien appris
Sauf que ce que l'on cherche
Est dans le temps perdu

Se voir

Approche-toi de moi,
Regarde.
Je ne suis pas que visage.
Là, je grimace
Pour me passer le temps,
Ou pour te ressembler.
Ne ferme pas les yeux
Comme à ton habitude,
Tu me perdrais.
Je ne mens pas,
Ta mémoire me fuit.
Vas-y, force tes souvenirs.
Nulle part en eux
Tu ne vas me trouver.
Là, Regarde.
Je me taille ce beau sourire
De tes quinze ans.
Non, bien sûr, il ne tient pas.
Je ne suis pas que visage.


Crédit photo C.F. 2019

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑