Truman Capote. De sang-froid

Perry dit : « Est-ce que j’ai des regrets ? Si c’est ce que tu veux dire, non. Je ne ressens rien . Je voudrais bien. Mais ça me laisse complétement froid. Une demi-heure après que ce soit arrivé, Dick blaguait et moi, je riais. Peut-être qu’on n’est pas humains. J’suis assez humain pour m’apitoyer sur moi-même. Je regrette de ne pas pouvoir sortir d’ici qu’en tu t’en iras. Mais c’est tout.

D’avril

Sauront-ils que nous sommes d’avril 
Que nos yeux sont des yeux d’avril
Que nous rions de ces percées
D’hivers belliqueux
Qui tentent vainement
De nous accabler
Sauront-ils nous voir
Comme nous sommes
Aussi jeunes qu’ils le sont
Bien plus encore
Car morts plusieurs fois
Et revenus
Toujours par ce chemin
Qui mène à l’accident
Sauront-ils que seul compte
Ce chemin justement
Ce que nous y cueillons
Sauront-ils que nos prises
Ne sont pas périssables
Que le cœur ne s’arrête pas
Mais que simplement
On ne l’entend plus

En attendant, fuis.

Le temps s’élargit
À mesure que je passe
Me donnant l’illusion
Qu’il s’éloigne de moi
Alors qu’en vérité
C’est moi qui m’en écarte
Moi     Mon âme
– Qui laisse s’échapper
Dans ce champ variable
Ce qui lui tient à cœur –
S’accroche à la mémoire
Et c’est là son erreur
La mémoire s’accroche
À ce qui est perdu

Soliloque

De toutes mes possessions
Seule la solitude est restée intacte
Il est certain que cette vivace
Se jouant de la misère des âges
Me suivra jusque dans la mort
L’unique raison de sa fidélité tenace
Venant du désir de rejoindre sa source

Le fouet de Mikolka

Il n’y avait nulle part
Où il se sentait mieux
Quand tu le chassais
Il savait t’attendrir
Pour que tu le reprennes
Faible tu le reprenais
Et prestement il étendait
Sur ton pré d'aurore
Ses draps de novembre
Qu’il lui plaisait tant
D'entendre claquer
Tel le fouet que Mikolka
Abat sur sa jument
Et son chant de noroît
Te sortait par la bouche
Fouette-lui la tête,
Les yeux, les yeux !
Ah il aimait tellement
Les sons inhumains
La plainte suffocante
De ta détresse quand
Tu comprenais enfin
Que l’hiver n’est pas
Une saison passagère

Nancy Huston. Bad girl

Quatre-vingt-dix pour cent de ton œuvre littéraire est contenue dans ce seul après-midi, un peu comme l’énergie nucléaire est compressée dans une bombe atomique. S’ensuivra une longue, lente, et silencieuse explosion de mots, avec d’infinies tombées radioactives.

Le conte de Brett Meiler, souffleur de théâtre.

Les légendes naissent parfois de l’indifférence que l’on porte à certains. Et s’il existe un être qui échappe à notre vue parmi tous les êtres qui nous indiffèrent, c’est bien le souffleur de théâtre. Laissez-moi vous raconter l’histoire du dernier d’entre eux. Celui qui rendit véritable la légende que je vais vous narrer.
Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Brett Meiler, souffleur de théâtre, qui naquit à Broadway et ne mourut nulle part, par la grâce des mots qui l’en dispensa, par la grâce d’une passion qui lui épargna la froideur du trépas.
Brett Meiler vit le jour dans la loge d’une petite salle du quartier des théâtres de Manhattan. Un tragique soir de générale, sa mère le mit au monde entre le premier et le troisième acte d’une pièce de Shakespeare dans laquelle elle tenait un rôle mineur. Faute de soins, elle mourut dans l’heure. Et son amour du théâtre, refusant de la suivre dans l’abîme, se refugia dans le corps vigoureux du nourrisson, au cœur même de son cœur.
Fort de cette passion qui coulait dans ses veines, Brett n’éprouva pas, en grandissant, le désir de découvrir le monde, car le monde se trouvait là, dans les salles de Broadway, entre la cour et le jardin. Et la diversité des êtres s’y trouvait aussi.
Il s’essaya un temps au métier de comédien, mais ça ne lui convint pas. Cela ne lui amenait que le point de vue limité à son rôle et sa curiosité n’en fut pas satisfaite. Il préféra une vision plus absolue du monde que seul le trou du souffleur lui offrit.
Et il s’y blottit avec bonheur, dos au public, face à la scène. À l’affût du regard des acteurs, vivant sa vie au travers de celles qui foulaient les planches, connaissant de mémoire les répliques d’un vaste répertoire, les répétant pour lui-même durant les spectacles.
Hélas, il se trouve toujours un homme dont l’unique passion est de détruire la passion des autres.
Aussi, peu à peu, dans le quartier des théâtres de Manhattan, comme ailleurs, les souffleurs étaient remplacés par des machines que l’un de ces hommes avait créées.
Augurant de sa propre disparition, Brett cessa d’être heureux. Il attendait avec angoisse l’heure où on l’isolerait du monde et de la diversité de ses êtres. Il attendait de mourir. Car qu’y a-t-il après le théâtre ? « Il n’y a rien ! » lui dit une femme qu’il croisa un jour dans Times Square et auprès de qui il s’épancha. « Il n’y a rien. Mais le théâtre n’est pas mourant. » rajouta-t-elle en désignant du doigt les longues files d’attentes à l’entrée des salles. « Bien sûr. Le spectacle continue » lui répliqua tristement le souffleur.
La femme attrapa son visage à deux mains comme le ferait une mère, et ce geste était déplacé car Brett était maintenant un homme vieillissant. Elle lui dit, en le regardant droit dans les yeux : « Je vois que tu possèdes un amour immodéré pour le théâtre. Une passion brûlante. Méfie-toi d’elle. Quand ta dernière heure s’annoncera, elle cherchera la fuite par tous les moyens, pour ne pas te suivre dans les abîmes de silence, d’oubli et de froideur. Elle cherchera un autre cœur vif où installer sa flamme. Tu ne dois pas la laisser faire. Pour la conserver en toi au-delà de la mort et ne pas mourir tout à fait, tu devras t’isoler du reste des hommes quand le moment viendra. Promets-moi de le faire. » La femme serra les joues de Brett plus fortement et ne relâcha son étreinte que lorsqu’il acquiesça à ses propos.
Il y avait de nombreux déments qui erraient dans Times Square et leurs répliques n’étaient guère inspirées. Brett oublia vite l’événement et les mots que la femme avait prononcés.
Ça n’est que quelques mois plus tard, quand il s’effondra dans le trou du souffleur, anéanti par une douleur à la poitrine, que ses paroles lui revinrent à l’esprit. Et pour la première fois de sa vie, il regretta de se trouver au cœur de la salle, entre les comédiens et le public. Car, se dit-il, ma passion n’a que l’embarras du choix pour se trouver un nouvel hôte.
Mais celle-ci n’en fit rien. Car il n’existe pas d’homme plus isolé que celui qui vit dans le trou du souffleur. Un homme invisible aux yeux de tous. Et bien qu’il observe le monde et la diversité de ses êtres, il n’en est jamais l’acteur ni le spectateur. Il est celui qui connaît l’histoire. Le début et la fin. Et à cause de cela, il est celui que l’on ne désire pas connaître.
Aussi, la passion de Brett ne trouva alentour aucun cœur de remplacement, et de fait, elle se blottit dans son âme, attendant que sa flamme ne s’éteigne. Mais cela n’arriva pas. Car les âmes sont immortelles, si peu qu’un feu les anime. Le fantôme du souffleur apparut ce même jour. Qu’importe le flacon, se dit-il, pourvu qu’on ait l’ivresse.
Depuis lors, lorsqu’un régisseur de Broadway frappe le brigadier sur le sol, annonçant le lever de rideau, un éther frôlant les spectateurs, traverse le parterre pour rejoindre l’emplacement où se situait autrefois le trou du souffleur. Un éther qui porte l’essence des personnages jusqu’aux lèvres des comédiens. Un souffle d’air, sans plus, riche de la parole des livres et du savoir de leurs auteurs.

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