Annie Ernaux. La honte

Et le temps de la vie s’échelonne en « âge de », faire sa communion et recevoir une montre, avoir la première permanente pour les filles, le premier costume pour les garçons avoir ses règles et le droit de porter des bas, l’âge de boire du vin aux repas de famille, d’avoir droit à une cigarette, de rester quand se racontent des histoires lestes de travailler et d’aller au bal, de « fréquenter »,de faire son régiment de voir des films légers l’âge de se marier et d’avoir des enfants de s’habiller avec du noir de ne plus travailler de mourir. Ici rien ne se pense, tout s’accomplit.

Paul Auster. L’invention de la solitude

Si la voix d’une femme qui raconte des histoires a le pouvoir de mettre des enfants au monde, il est vrai aussi qu’un enfant peut donner vie à des contes. On dit qu’un homme deviendrait fou s’il ne pouvait rêver la nuit. De même, si on ne permet pas à un enfant de pénétrer dans l’imaginaire, il ne pourra jamais affronter le réel.

Rien ne se perd

Dans la vacuité de l’esprit
L’apparence du temps affleure
Aussi mon ennui
N’est pas du temps perdu
Mais du temps que j’observe

L’art de la course

Soit les mots l’atteignent
Ou ne le peuvent pas
Cet amour est distance
Entre toi et moi
Soit nos yeux le voient
Ou ne le peuvent pas
Distance fluctuante
Qu’on parcoure sans fatigue
Ou bien exténués

Au début du trajet
Nos pas vont se heurter
Contre l’amour de l’autre
Et résonnent longtemps
En sa foi intérieure
Ou ne mènent nulle part
Et c’est ça qu’on préfère
Nulle part c’est partout

Soit nos mains se lient
Ou ne le peuvent pas

Cet amour est distance
Qui ravit au destin
Son art de la course

Marie Ndiaye.Trois femmes puissantes

Oh, certes, elle avait froid et mal dans chaque parcelle de son corps, mais elle réfléchissait avec une telle intensité qu’elle pouvait oublier le froid et la douleur, de sorte que lorsqu’elle revoyait les visages de sa grand-mère et de son mari, deux êtres qui s’étaient montrés bons pour elle et l’avaient confortée dans l’idée que sa vie, sa personne n’avaient pas moins de sens ni de prix que les leurs, et qu’elle se demandait si l’enfant qu’elle avait tant souhaité d’avoir aurait pu l’empêcher de tomber dans une telle misère de situation, ce n’était là que pensées et non regrets car aussi bien elle ne déplorait pas son état présent, ne désirait à celui-ci substituer nul autre et se trouvait même d’une certaine façon ravie, non de souffrir mais de sa seule condition d’être humain traversant aussi bravement que possible des périls de toute nature.

Le conte de la fleur noire et du pêcheur d’âmes

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de la fleur noire, d’Alicia Becker-Thomass et du pêcheur d’âmes qu’elle rencontra dans les profondeurs du fleuve Hudson.

Les évènements se déroulèrent comme si tout allait de soi. Comme si tout était écrit depuis longtemps dans un livre poussiéreux reposant sur un rayon de la bibliothèque municipale. Alicia ne se souvenait pas qu’un jour de sa vie fut plus heureux qu’un autre. Elle ne se souvenait que d’un seul jour néfaste qui se répétait à l’envi. Chaque matin, la misère la sortait brutalement d’un sommeil glacé et la poussait hors du tunnel où elle se réfugiait pour dormir. Agrippant Alicia de sa main rêche et brutale, elle l’entraînait vers la lumière des grandes avenues, et là, l’obligeait à mendier quelques pièces aux passants jusqu’au soir.

Tout allait de soi. Tout était écrit.

Le jour de l’Avent, alors que la riche Manhattan festoyait, une pensée nouvelle traversa l’esprit d’Alicia Becker-Thomass. Une pensée aussi furtive qu’une étoile filante. Tout au long du jour, l’astre passa et passa encore devant ses yeux, à chaque fois plus incandescent, à chaque fois plus proche. Une pensée incandescente. La seule qui valait depuis longtemps, depuis toujours. Alicia décida de la suivre.

Mais avant cela, elle entra dans une boutique de l’Upper East Side, pour acheter une fleur, comme elle le faisait chaque premier janvier. N’importe laquelle dit-elle à la vendeuse, du moment qu’elle soit noire et coûte moins de deux dollars. La fleuriste, ne cachant pas sa répulsion envers cette cliente négligée, sortit de sa poubelle de coupe un hellébore oriental noir à demi fané et le lui tendit. Gratuit, lança-t-elle, sous le coup d’un reste d’esprit de Noël.

Au crépuscule, Alicia, serrant dans sa main cette fleur, alla se jeter dans l’Hudson pour suivre la pensée qui lui avait soufflé de le faire. La plus belle pensée de toutes.

Tout allait de soi. Tout était écrit.

Tout juste entendit-elle le bruit de l’eau qui se déchirait, le crépitement de l’astre qui se refroidissait brusquement. La pensée funeste qui s’éteignait.

Atteignant le lit du fleuve, Alicia vit un homme, nonchalamment assis sur la banquette arrière d’une carcasse d’automobile. Elle ne trouva pas la situation incongrue. Que savait-elle de l’au-delà ?

L’au-delà ! Tout de suite les grands mots, lui lança le pêcheur d’âmes qui lisait dans les esprits comme dans un livre ouvert.

Il tapota la banquette pour qu’Alicia vienne y prendre place. Quand on choit, fillette, lui dit-il d’une voix gentiment moqueuse, après qu’elle s’était assise, ça n’est jamais vers le haut ! C’est une question de bon sens. Tu ne crois pas ?

Sans attendre de réponse, il claqua dans ses doigts et l’âme d’Alicia, au fait du signal, quitta ce corps malmené par la vie sans regret et alla rejoindre le sac de cuir que le pêcheur ouvrait grand à son intention. J’espère, dit-elle en s’y engouffrant, être mieux lotie la prochaine fois ! C’est prévu ! lui répondit celui-ci en claquant de nouveau dans les doigts. Car les âmes, ce jour-là, abondaient.

Lorsque l’on remonta le corps sans vie d’Alicia Becker-Thomass sur la rive, un hellébore noir était comme agrippé à sa poitrine. Et, croyez-le ou non, mais ses pétales s’ouvraient et se fermaient au rythme d’un cœur qui bat. Tous le virent, tous se turent.

Tout va de soi. Tout est écrit.

Plurielles

Pourquoi ce singulier 
La femme
Cela suffit-il à l’œil des hommes
De les fondre toutes en une
Et qui est cette femme
Qui m’est inconnue
Qui sommes-nous
Loin des regards
Existons-nous dans la solitude
Où disparaissons-nous
Comme nous disparaissons
Des pupilles
À l’automne de nos vies
Pourquoi ce singulier
Est-ce parce qu’il nous est donné de porter
Mais de même il nous est donné
De penser
De parler
De créer…
D’accomplir tous les verbes
Chacune à notre façon
Singulière

Et pour ma part
Je ne veux pas un jour
Car je suis tous les jours

Le corps-cosmos

Parfois rien n’existe
En dehors de la peur
De ne plus pouvoir être

En place du jour
Et de la nuit
Des crépuscules fébriles
Qui nous poussent du haut
D’aurores abruptes
Qu’on peine à gravir
Plus de chants d’oiseaux
Ni de paroles humaines

Rien n’existe
Sinon un attrait
Passager pour la mort
Possible terre d’exil

Dolus

À la fin 
Ce que j’ai vécu distraitement
Ce que j’ai négligé
Apparaîtra si vif et flamboyant à mon esprit
Que je songerai à tort
Un jour clément se lève
Et j’ai beaucoup à faire
À voir et à chérir

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