Carnet d’écriture, 22 novembre 2023

Tu ne sais jamais le temps qu’il te faudra entre le Voir et l’Écrire. Tu ignores tout de ce travail préparatoire. De la transformation du réel en sur-réel. Quelque chose de la vie se prend, qui fera écriture. Impalpable sur l’instant. Mais dont tu sais la présence. Cela n’appartient pas au présent. Vient s’ajouter plus tard. Ou peut-être toute la matière, déjà là, à chaque instant.
Que prends-tu de ce que tu vis ? Ce que tes sens t’accordent, probablement. Et quel sens, et dans quelle proportion ? On dit, l’écrivain possède un autre sens et celui-là déchiffre les autres. Mais si cela est vrai, tu ne le maîtrises pas. Il décide seul du quand et du comment. Te garde loin de ta table d’écriture, en ne te donnant rien, ou bien t’y pousse brusquement, te fermant soudainement au temps présent et t’ouvrant au temps… comment le nommer ? Le passé ? Non, car alors, cela ne dégagerait pas autant de force vitale. Cela ne tordrait pas ton corps, comme ça le tord pour s’en extirper.
Comment nommer ce qui se crée ? Ce qui a pris tant de temps, et travaille d’ignorance tout autant que de savoir.
Écrire est juste. Tu en as la certitude. Une injustice est d’être née avec la nécessité d’écriture. Il t’arrive de vouloir t’en défaire. Il arrive qu’elle se défasse de toi. Qu’elle te refuse le marbre et te donne à tailler le stuc. En se moquant de toi. Parfois, elle prend si peu de place en toi, que tu la crois définitivement partie.
Tu vois, alors que tu écris, la folie de l’écriture ?
Cette injustice qui ne peut se réparer qu’un écrivant.
Illustration du texte : ©Julie Lluch Dalena, "Kairos I", sans date, marbre moulé à froid.
Dure la peau

tu ne sauras rien en dire de juste la justesse soutient les minutes de cette vie-là où tu n’es pas tombée amoureuse qui désire la chute dès le commencement qui s’enivre de la poursuite lorsque déjà des blessures sont à panser dont on ne sait encore rien du lieu tu te redresses lentement elle se dresse devant tes yeux dans tes mains laisse couler sa peau comme une eau de rivière dans le lit de laquelle tu marches sans prudence tombes sans chuter car le lieu est nommé Illustration du texte : Gabrielle Segal, "16 juillet 2023, 16h13", photographie, ©Gabrielle Segal.
A propos du recueil « Vers la mer » de Marielle Anselmo

Ma première intention a été d’extraire un ou deux textes de ce recueil de Marielle Anselmo. Un poème. Et le poser là. Je n’ai pas pu. J’ai lu « Vers la mer », du début à la fin, comme il se doit. Puis autrement. Ouvrant l’ouvrage au hasard. N’importe où. Pour l’éprouver. N’importe où n’existe pas dans ce livre. Je n’ai pu ôter un poème sans craindre d’atteindre l’ensemble. De corrompre la longueur de temps de cette abondante récolte mémorielle. Pourtant chaque phrase possède sa propre chair, chaque texte, son propre cœur et peut aller seul, c’est certain. Mais non, décidément, je ne pouvais morceler le paysage, galvauder le voyage. Il me semblait lire un seul poème. Et cela m’a frappée, avant même d’avoir achevé ma lecture.
Il est impossible que des yeux se posent identiquement où d’autres se sont posés. Mais, devant un poème véritable, on se souvient de ce que l’on a pas vécu. Et ce que l’on a vécu trouve sa vérité. Comme ici.
Les poèmes de Marielle Anselmo sont brefs. Mais c’est un tour, car le blanc est écrit et il se lit. Ces textes possèdent un autour, de battements, de bruits de pas, de moteurs, de froissements d’ailes, de feuilles et de draps… Le peu de matière fait le tout. La douleur, la beauté, la pensée, le mouvement.
« J’étais un lieu pourtant », écrit-elle. Oui, et il demeure.
G. Segal
« Vers la mer», Marielle Anselmo, Éditions Unicité, 2022.
Une bibliographie de l’auteure ici : https://www.m-e-l.fr/marielle-anselmo,ec,1303
Dernier avant

tu enlèves les mauvaises herbes autour d’elle que tu aimes sans dire est-ce lui donner est-ce lui prendre n’est-ce pas le plus grand désespoir tu ne peux laisser aller le Jardin des Plantes lui vouloir d’autres nuits tombantes que la nuit de novembre où ton cœur a germé tu ne peux pas le rendre au temps au plein jour aux autres sinon quoi vos yeux quoi vos pieds usés Illustration du texte © Petrona Viera, "La petite histoire", vers 1926, huile sur toile. ©Musée National des Arts Visuels, Montevideo.
S’écrire

Faudra-t-il que je sorte de cette vie pour y demeurer je ne suis pas fragile je suis mortelle tout est circulaire à présent comme pour éviter la fin rester est un désir tardif Illustration du texte : © Christine Annie Boumeester, "Sans titre", 1958, huile sur toile. © Galerie Clémence Boisanté
Écriture en forme de clou

Je n’ai pas entendu ma voix il aurait pourtant fallu que je l’entende que je la reconnaisse qu’elle ne me semble pas si étrange étrangère des mots tombaient de ma bouche en me cassant les dents les os cunéiformes de mes pieds mes yeux me montraient tout qui ont violé ma bouche avant qu’elle ne se scelle je ne suis pas qui je devrais être je suis autre l’autre enfermée Illustration du texte Zoe Leonard, "Wall", 2002, épreuve gélatino-argentique. © Zoe Leonard
La morsure

sur ton morceau de banquise tout est froid aussi tu écris le froid sans lâcher la main froide de la solitude après tout elle t’étreint mais à la poétesse tu as menti cette solitude te mord celle de l’écriture elle te mord comme une amante qui s’élançant vers toi pour un baiser songe au mal que tu vas lui faire et ne parvient jamais à t’embrasser Illustration du texte : Jessie Kleemann "Arkhticós dolorôs", 2019, performance vidéo au glacier Sermeq Kujalleq, Ouest Groenland, photogramme © Jessie Kleemann.
Le corps est le pays
L’affreuse sensation de ne pas me pouvoir là où je me trouve qui me jette à la rue et je n’y fais rien qu’idiotement marcher m’attachant aux visages détachés à la pâle poésie d’une fleur coincée dans la fente d’un pavé l’affreuse sensation comme n’être qu’élément sans membres ni conscience de ne pas vouloir me garder assise alors que je viens de m’asseoir vite je me lève et marche encore marche sans plus rien regarder le cœur se traînant en demandant réponse en demandant asile tu ne peux pas l’écrire le sol ne te tiendra plus les murs et la nuit même auront perdu leur opacité il y aura bel et bien un lieu charnel mais tu ne pourras t’y poser l’amour viendra alors que tu te seras envolée devenue trop légère pour qu’une main te happe si résolue soit-elle tu ne peux pas l’écrire de là où tu te trouveras commencement et fin seront semblables le bel entre-deux piégé derrière leurs bords rassemblés
La muselle

Oublie que tu entends que tu vois oublie les nerfs du bout de tes doigts songe au blanc plus que tu ne le vois assieds-toi contre le chambranle d’une porte rongée de ta tête sans toiture laisse le vent dévaler tes os creux comme un chien détaché seulement pour la saison de chasse pense que tu penses pense à tes pensées rognées qui s’ébattent laissent de petites taches rouges sur le blanc oublie la quantité limitée de sang oublie que tu ne peux pas oublier cela se voit si on te touche ta peau qui affiche complet derrière ta peau le blanc le chien qui mord sa propre peau le chien qui court qui court loin du chien Illustration du texte: ©Pamela Levy, "Girl and Dog", 2003, gravure sur bois sur papier, 65,5 x 89 cm. ©Collection Helena et Yuval Levy, Tel Aviv.