Tu ne sais jamais le temps qu’il te faudra entre le Voir et l’Écrire. Tu ignores tout de ce travail préparatoire. De la transformation du réel en sur-réel. Quelque chose de la vie se prend, qui fera écriture. Impalpable sur l’instant. Mais dont tu sais la présence. Cela n’appartient pas au présent. Vient s’ajouter plus tard. Ou peut-être toute la matière, déjà là, à chaque instant. Que prends-tu de ce que tu vis ? Ce que tes sens t’accordent, probablement. Et quel sens, et dans quelle proportion ? On dit, l’écrivain possède un autre sens et celui-là déchiffre les autres. Mais si cela est vrai, tu ne le maîtrises pas. Il décide seul du quand et du comment. Te garde loin de ta table d’écriture, en ne te donnant rien, ou bien t’y pousse brusquement, te fermant soudainement au temps présent et t’ouvrant au temps… comment le nommer ? Le passé ? Non, car alors, cela ne dégagerait pas autant de force vitale. Cela ne tordrait pas ton corps, comme ça le tord pour s’en extirper.
Comment nommer ce qui se crée ? Ce qui a pris tant de temps, et travaille d’ignorance tout autant que de savoir.
Écrire est juste. Tu en as la certitude. Une injustice est d’être née avec la nécessité d’écriture. Il t’arrive de vouloir t’en défaire. Il arrive qu’elle se défasse de toi. Qu’elle te refuse le marbre et te donne à tailler le stuc. En se moquant de toi. Parfois, elle prend si peu de place en toi, que tu la crois définitivement partie. Tu vois, alors que tu écris, la folie de l’écriture ? Cette injustice qui ne peut se réparer qu’un écrivant.
Ma première intention a été d’extraire un ou deux textes de ce recueil de Marielle Anselmo. Un poème. Et le poser là. Je n’ai pas pu. J’ai lu « Vers la mer », du début à la fin, comme il se doit. Puis autrement. Ouvrant l’ouvrage au hasard. N’importe où. Pour l’éprouver. N’importe où n’existe pas dans ce livre. Je n’ai pu ôter un poème sans craindre d’atteindre l’ensemble. De corrompre la longueur de temps de cette abondante récolte mémorielle. Pourtant chaque phrase possède sa propre chair, chaque texte, son propre cœur et peut aller seul, c’est certain. Mais non, décidément, je ne pouvais morceler le paysage, galvauder le voyage. Il me semblait lire un seul poème. Et cela m’a frappée, avant même d’avoir achevé ma lecture.
Il est impossible que des yeux se posent identiquement où d’autres se sont posés. Mais, devant un poème véritable, on se souvient de ce que l’on a pas vécu. Et ce que l’on a vécu trouve sa vérité. Comme ici.
Les poèmes de Marielle Anselmo sont brefs. Mais c’est un tour, car le blanc est écrit et il se lit. Ces textes possèdent un autour, de battements, de bruits de pas, de moteurs, de froissements d’ailes, de feuilles et de draps… Le peu de matière fait le tout. La douleur, la beauté, la pensée, le mouvement.
« J’étais un lieu pourtant », écrit-elle. Oui, et il demeure.
G. Segal
« Vers la mer», Marielle Anselmo, Éditions Unicité, 2022.
L’affreuse sensation
de ne pas me pouvoir là où je me trouve
qui me jette à la rue
et je n’y fais rien qu’idiotement marcher
m’attachant aux visages détachés
à la pâle poésie d’une fleur coincée
dans la fente d’un pavé
l’affreuse sensation
comme n’être qu’élément
sans membres ni conscience
de ne pas vouloir me garder assise
alors que je viens de m’asseoir
vite je me lève
et marche encore marche
sans plus rien regarder
le cœur se traînant
en demandant réponse
en demandant asile
tu ne peux pas l’écrire
le sol ne te tiendra plus
les murs et la nuit même
auront perdu leur opacité
il y aura bel et bien un lieu charnel
mais tu ne pourras t’y poser
l’amour viendra alors que tu te seras envolée
devenue trop légère pour qu’une main te happe
si résolue soit-elle
tu ne peux pas l’écrire
de là où tu te trouveras
commencement et fin seront semblables
le bel entre-deux piégé derrière leurs bords rassemblés
seule je parle haut le cœur sur ma langue avec la voix battante
mes mains durant ce temps ne veulent pas écrire
mais je ne me dis pas tout — dans la pièce meublée de sourires massifs Melanie bêtement songe à la Californie — non je ne peux pas tout me dire
après que j’ai fait mon tour nocturne mon terrible tour nocturne quelques paroles amères se disent malgré moi qui me viennent du ventre Ici et maintenant c’est où c’est quand
mais au jour les mots se baignent dans ma salive comme les femmes dans la mer Égée — tu as nagé jusqu’au rocher et retour (l’empreinte de tes lèvres a mis du temps à sécher sur mes yeux malgré le dérèglement climatique) —