Par les lèvres de l’île

© Flor Garduño
il faut y être 
quand l’arbre de l’île 
donne ses fruits
nager jusqu’à elle
courir jusqu’à lui
par les lèvres entrouvertes
s’abreuver des chants
de la Poétesse

regarder sans tristesse
les fruits délaissés
qui jonchent le sol
leur eau couronne l’île
leur sucre forcit l’arbre


Flor Garduño, "Con corona", 2000, © Flor Garduño.

Au quai

©Batia Lishansky
je te le dis
c’est d’être
encore tendue
par la main absentée

c’est cela
cette attente
toute peau dehors
toutes larmes séchant
au soleil de la nuit
c’est cela sur la peau
le pas vif du désir
comme battant le pavé 
sombre et luisant
du quai

je te le dis
l’algue noueuse
tire vers le fond
seulement les mortels

il faut plonger pour savoir

aussi
s’il n’y avait pas de vent
il n’y aurait pas de mots

je te le dis 
à toi qui a plongé


Batia Lishansky, "Movement", 1950, dessin au fusain. ©Rachel Yanait Ben Zvi album, Yad Ben Zvi archives.

L’effort de nos courses

seulement cette fois
la voix s'entend 
la voix s'étend
se laisse saisir
laisse dans la bouche qui l'accueille
le goût de l'autre à peine vue
et toute une vie passe
avec sur la langue
l'encre de sa salive
le sel de sa peau 

au devant de nous
nos ombres courent
et seulement cette fois
nos corps à l'arrière  
en repos 

Les lianes

d'où viennent-elles

elles font dans l'ombre
des percées ciselées
comme la lumière
entre feuilles des arbres
Il n'y a pas d'arbres autour
oui des souvenirs d'arbres
elles en parlent entre elles
durant leurs déplacements
elles disent se souvenir
des veines et des artères
avoir trébuché parfois sur l'une d'elles
elles disent rien n'est sombre pourtant
sous la terre
à cause de la course elles tombent
ça arrive
celles restées debout tendent la main à celles-là
qui gardent la main pour elles seules
jusqu'à la prochaine chute
de l'une ou de l'autre
au jour
à la nuit
elles disent
toujours ça arrive
toujours une main
elles ne rient pas de ça
mais elles rient
sinon comment ça tourne
elles disent

Pour la grâce. Caroline Dufour

©Caroline Dufour
y a une femme en colère
dans la rue d’à côté

t’allumes la machine à café
et tu fuis, avec ou sans rivière

l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là –
de ta peau hématome à force de débouler
l’escalier de ciment

et ta mère qui disait
que chaque maladresse cachait une absence de soi –
le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs
on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre –
mais qu’est-ce qu’on a pensé ?

toi tu courais pour fuir la marmaille
tu volais des ailleurs au fond des garde-robes
des forêts au plus près de la grâce

et là l’eau froide qui te prend
sans retenue
qui t’aime de toute son âme d’eau

c’était ça tout du long


©Photo Caroline Dufour "Chemin faisant", Montréal, Juin 2022.
https://carolinedufour.com/

L’enroulement du silence

©Leonor Fini
je ne sais plus
rien
je n’entends plus
rien
sur ma peau
ma peau nue
ça tombe
comme une pluie acide
derrière
derrière
pas même craintive
mon âme qui attend
d’être cinglée
par les averses drues 
des salives
qui auront troué ma peau


©Leonor Fini, "Enroulement du silence", 1955, huile sur toile.

C’est

©Séraphine Louis
Ce n’est pas de vouloir
ce n’est pas ça
c’est de ne pas pouvoir
ne pas le vouloir
cet amour-là
et que cela soit pouvoir
et décide de tout
et combatte tout ce qui s’oppose
à cette force-là
et te combatte toi
surtout toi
accoutumée à ne pas pouvoir
souvent qui restes là
te nourris de patience
amaigrie par cette nourriture-là
qui croît dans l’air expiré
de tes souffles d’impatience

ce n’est pas de vouloir
ce n’est pas choisi
c’est là
c’est venu là
et cela ne bouge plus
oui cela remue
mais cela ne bouge plus
tu n’attends pas
tu ne te souviens plus de l’attente
presque plus de la faim

le fruit là
juste là
qui croît dans l’air expiré
des souffles incontrôlés


Séraphine Louis, "Orange et trois quartiers d’orange", vers 1915, ©Musées de Senlis.

Les draps lisses

©Alison Watt
qu’est-ce c’est ?
qu’est-ce qui danse
sur la mer ?

le vent là renverse
ciel et mer
mais toujours la mer retombe
toujours le ciel refuse
le renversement
et tout ce qui lui vient du vent

qu’est-ce qui danse
sur la mer ?

de la chambre tu vois
– qu’est-ce que c’est ? –
que ça danse
ça danse
sur la mer froissée
par le vent froissé
et sur les draps 
non
les draps lisses

lisses
tu les as secoués
au-dehors
depuis sur la mer ça danse
qu’est-ce que c’est ?
qu’est-ce qui danse ?



Alison Watt, "Orion", 2014, huile sur toile, 122 x 122 cm, © Alison Watt

Carnet d’écriture, 17 juin 2022

Écrire, c’est aller. Aller ici, là. Aller bien, mal. C’est marcher. Marcher vers, marcher un peu, longtemps. Aussi, marcher loin de ce qui s’écrit. Accomplir cette impossibilité. S’éloigner de ce qui s’écrit. Rester fixe, avant, après. Mais ça n’arrive jamais. Avant, après, ça n’existe pas. Quand tu écris, tout se situe pendant. Tout est mobile. Tu vas toujours. Bien, mal, ici ou là. États, lieux. Tu traverses, tu arpentes. La fatigue, souvent. Les organes, les membres. La tête. Tu songes à un repos bien mérité. Tu dis, ma tête, ma pauvre tête. Mais tu vas toujours. Où vas-tu ? Comment vas-tu ? En vérité, tu ne peux pas le savoir. Oui, tu peux, mais tu ne veux pas le savoir. Il ne faut pas. Pour aller, il ne faut pas. Pour aller. Pour marcher. Pour écrire. 

En fusil

©Alison Watt
tu parlais durant l’ancien sommeil
tu disais des absurdités
des absurdités

tu ne dors plus de lui
pas encore de l’autre

déjà
ça ne fait plus aucun bruit
ça ne raidit plus ta colonne

tu te demandes
depuis quand
c’était la guerre
depuis quand
j’étais braquée

il te tarde
le chien de fusil
sur les draps du vrai sommeil


Alison Watt, "Source III", 1995, huile sur toile. © Alison Watt

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑