La poule noire de la nuit vient encore de pondre une aurore. Salut le blanc, salut le jaune, Salut, germe qu’on ne voit pas. Seigneur Midi, roi d’un instant au haut du jour frappe le gong. Salut à l’œil, salut aux dents, Salut au masque dévorant, toujours ! Sur les coussins de l’horizon, Le fruit rouge du souvenir. Salut, soleil qui sait mourir, Salut, brûleur de nos souillures. Mais en silence je salue la grande Minuit, Celle qui veille quand les trois s’agitent. Fermant les yeux je la vois sans rien voir par-delà les ténèbres, Fermant l’oreille j’entends son pas qui ne s’éloigne pas. René Daumal, in Poésie noire, poésie blanche , 1952, Gallimard.
Par les yeux de l’île

jamais une île ne demeure la même terre jamais ne ressemble à son seul peuple jamais ne se laisse couronner du sel de sa seule mer jamais une île n’est une île I le sais-tu tes yeux levés le vent les cherche pour les rabattre II tes lèvres entrouvertes le vent cherche à y déposer tout le silence restant III l’île chaque fois redessinée par tes souffles échappés lors de tes anciennes venues IV le vois-tu le vent toujours échouer ©Helen Khal, "The Shore", nd, huile sur papier cartonné, ©collection particulière.
Par les lèvres de l’île

il faut y être quand l’arbre de l’île donne ses fruits nager jusqu’à elle courir jusqu’à lui par les lèvres entrouvertes s’abreuver des chants de la Poétesse regarder sans tristesse les fruits délaissés qui jonchent le sol leur eau couronne l’île leur sucre forcit l’arbre Flor Garduño, "Con corona", 2000, © Flor Garduño.
Au quai

je te le dis c’est d’être encore tendue par la main absentée c’est cela cette attente toute peau dehors toutes larmes séchant au soleil de la nuit c’est cela sur la peau le pas vif du désir comme battant le pavé sombre et luisant du quai je te le dis l’algue noueuse tire vers le fond seulement les mortels il faut plonger pour savoir aussi s’il n’y avait pas de vent il n’y aurait pas de mots je te le dis à toi qui a plongé Batia Lishansky, "Movement", 1950, dessin au fusain. ©Rachel Yanait Ben Zvi album, Yad Ben Zvi archives.
L’effort de nos courses
seulement cette fois la voix s'entend la voix s'étend se laisse saisir laisse dans la bouche qui l'accueille le goût de l'autre à peine vue et toute une vie passe avec sur la langue l'encre de sa salive le sel de sa peau au devant de nous nos ombres courent et seulement cette fois nos corps à l'arrière en repos
Les lianes
d'où viennent-elles
elles font dans l'ombre
des percées ciselées
comme la lumière
entre feuilles des arbres
Il n'y a pas d'arbres autour
oui des souvenirs d'arbres
elles en parlent entre elles
durant leurs déplacements
elles disent se souvenir
des veines et des artères
avoir trébuché parfois sur l'une d'elles
elles disent rien n'est sombre pourtant
sous la terre
à cause de la course elles tombent
ça arrive
celles restées debout tendent la main à celles-là
qui gardent la main pour elles seules
jusqu'à la prochaine chute
de l'une ou de l'autre
au jour
à la nuit
elles disent
toujours ça arrive
toujours une main
elles ne rient pas de ça
mais elles rient
sinon comment ça tourne
elles disent
Pour la grâce. Caroline Dufour

y a une femme en colère dans la rue d’à côté t’allumes la machine à café et tu fuis, avec ou sans rivière l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là – de ta peau hématome à force de débouler l’escalier de ciment et ta mère qui disait que chaque maladresse cachait une absence de soi – le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre – mais qu’est-ce qu’on a pensé ? toi tu courais pour fuir la marmaille tu volais des ailleurs au fond des garde-robes des forêts au plus près de la grâce et là l’eau froide qui te prend sans retenue qui t’aime de toute son âme d’eau c’était ça tout du long ©Photo Caroline Dufour "Chemin faisant", Montréal, Juin 2022. https://carolinedufour.com/
L’enroulement du silence

je ne sais plus rien je n’entends plus rien sur ma peau ma peau nue ça tombe comme une pluie acide derrière derrière pas même craintive mon âme qui attend d’être cinglée par les averses drues des salives qui auront troué ma peau ©Leonor Fini, "Enroulement du silence", 1955, huile sur toile.
C’est

Ce n’est pas de vouloir
ce n’est pas ça
c’est de ne pas pouvoir
ne pas le vouloir
cet amour-là
et que cela soit pouvoir
et décide de tout
et combatte tout ce qui s’oppose
à cette force-là
et te combatte toi
surtout toi
accoutumée à ne pas pouvoir
souvent qui restes là
te nourris de patience
amaigrie par cette nourriture-là
qui croît dans l’air expiré
de tes souffles d’impatience
ce n’est pas de vouloir
ce n’est pas choisi
c’est là
c’est venu là
et cela ne bouge plus
oui cela remue
mais cela ne bouge plus
tu n’attends pas
tu ne te souviens plus de l’attente
presque plus de la faim
le fruit là
juste là
qui croît dans l’air expiré
des souffles incontrôlés
Séraphine Louis, "Orange et trois quartiers d’orange", vers 1915, ©Musées de Senlis.
Les draps lisses

qu’est-ce c’est ? qu’est-ce qui danse sur la mer ? le vent là renverse ciel et mer mais toujours la mer retombe toujours le ciel refuse le renversement et tout ce qui lui vient du vent qu’est-ce qui danse sur la mer ? de la chambre tu vois – qu’est-ce que c’est ? – que ça danse ça danse sur la mer froissée par le vent froissé et sur les draps non les draps lisses lisses tu les as secoués au-dehors depuis sur la mer ça danse qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qui danse ? Alison Watt, "Orion", 2014, huile sur toile, 122 x 122 cm, © Alison Watt