Le conte du conteur, du canard et de Qui-Vous-Savez

Il était une fois, l’histoire vraie, si l’on y croit, du canard de bronze amateur de conte. Pourquoi ce canard est-il en bronze ? Jugez-en par vous-même.
Il y a de par le monde, vous ne l’ignorez pas, pléthore de conteurs. Hélas, ils meurent comme vous et moi. Et quand cela arrive, un grand vide se crée dans tous les endroits où ils ne déposeront plus le fruit de leur imagination. Comme des trous dans la couche d’ozone. Ça se passe dans nos maisons, sur la pelouse de Sheap Meadow, sur les bords de l’Hudson, sur les bancs du métro. Des trous gros comme ça qui aspirent notre fantaisie et nous laisse abattus et tristes.
Et malgré mes nombreuses prières pour épargner tous les conteurs, je n’ai pu obtenir de dispense que pour un seul : Hans Christian Andersen.
Je vous rapporte ici et sans omission la conversation que nous tînmes avec Qui-Vous-Savez, le jour où je me rendis à la cathédrale Saint-Patrick pour lui exposer ma requête.
— Pourquoi sauverais-je les conteurs ? me questionna Qui-Vous-Savez, après que je lui ai exprimé ma demande. Ces gars-là écrivent des choses insensées. Et ça se vend ! Le pire, c’est que ça se vend !
J’arguais que c’est son livre à lui qui se vendait le mieux depuis des siècles. Et j’allais mettre en cause la vraisemblance de certains de ses écrits, avec quelques exemples bien sentis, quand il me lança d’une voix de stentor :
— C’est normal ! Mon histoire à moi est crédible.
— Ha ! fis-je, malgré moi. Le regard qu’il me lança alors ne peut se décrire avec des mots inventés par les hommes.
Mais passons. Je ne vous rapporte ici que quelques bribes de notre interminable négociation. De guerre lasse, Qui-Vous-Savez accéda à ma requête et m’accorda de choisir parmi tous les conteurs le plus digne d’être épargné du trépas. À la seule condition que celui-ci ne s’y oppose pas, ne formule pas clairement de demande contraire.
— Tout de même, je leur offre rien de moins que le paradis après leur passage terrestre, s’emporta-t-il. La vie éternelle, Nom de Dieu ! Ce n’est pas rien.
Dans sa bouche, ce juron ne sonnait pas comme dans celle d’un quidam, je peux vous l’assurer.
Sans hésiter, je lui désignais Hans Christian Andersen. En souvenir de « la petite marchande d’allumettes », qui m’avait tant fait pleurer, et « du vilain petit canard », qui se trouvait être mon conte de chevet depuis ma plus tendre enfance et qui avait participé à mon développement personnel de manière étonnante.
— Votre Franz, me lança Qui-vous-Savez, quand est-ce qu’il va…enfin, vous voyez… mourir, quoi ?
— Le 04 août 1875.
Ma précision lui rabattit le caquet.
— Que ma volonté soit faite, dit-il sur un ton ampoulé avant de disparaître comme il était venu, non sans montrer son agacement par un coup de vent divin, bien placé sur l’échelle de Beaufort.
Muni de ma dispense celeste, j’allais sur le champ quérir Andersen. J’arrivais presque trop tard et trouva le conteur sur son lit de mort. Je lui fis part de la décision de Qui-Vous-Savez. Mais tout à son agonie, il ne m’entendit pas et pour le coup me prit pour un ange.
— Mène-moi au paradis, me chuchota-t-il, d’une voix souffreteuse. Je ne désire rien d’autre. Le bruit de l’eau, le bruissement des feuilles, les pas sur la terre meuble, et le chant des oiseaux.
Je vous assure qu’il m’a dit ça. À part que moi, avec tout le raffut que j’avais fait auprès de Qui-Vous-Savez pour lui obtenir son immortalité, je me refusais à rendre l’âme du conteur, fusse-t-elle consentante et dussé-je manquer à ma parole envers la plus haute autorité connue à ce jour.
Dieu merci ! si je puis dire, il existait, depuis une vingtaine d’années, un échantillon de paradis sur la presque île de Manhattan. On avait nommé l’endroit Central Park, puisqu’il était central et que c’était un parc. Lors de sa création, les journaux du monde entier en avaient fait l’éloge. Par la magie que m’octroyait ma dispense divine, j’y menais Andersen au plus vite et l’installais non loin du Conservatory Water, en l’assurant que nous avions atteint les jardins d’Eden. Dès lors qu’il découvrît le lieu, les forces lui revinrent. Le clapotis de l’eau, le tressaillement des feuilles, les pas dans l’allée et le gazouillis des oiseaux. Tout y était.
Convaincu d’avoir rejoint le paradis, le conteur s’assit confortablement et ouvrit son grand livre de contes. C’est alors que Qui-Vous-Savez, furieux que j’ai immortalisé une ouaille toute prête à passer l’arme à gauche, répandit sur elle un métal en fusion, qu’il extirpa à mains nues des Enfers et le conteur fut emprisonné dans le bronze, sans autre forme de procès.
— Ainsi nous sommes quitte, me dit Qui-Vous-Savez, de sa voix d’acteur des années quarante. Ni mort, ni vif, le Franz !
— Un peu comme vous ! lui rétorquai-je.
Mon problème, c’est que je n’ai jamais su me taire. Et sur ce coup-là, il est bien évident que j’aurais dû.
Bah ! Je n’avais échoué qu’à moitié. L’âme du conteur était vivace sous le bronze et elle colporterait sa fantaisie alentour pour l’éternité.
Et le canard, me direz-vous ? Vous savez ce qu’il vous dit, le canard ?

Un conte de la Saint-Patrick. Le conte de la nuit, domaine de Foley McGoohan.

Il était une fois sur les terres d’Irlande, dans le comté de Monaghan, l’histoire vraie, si l’on y croit, de Foley McGoohan, dont on ne sait s’il était laid ou si les hommes avaient décidé de le voir ainsi.
Quoiqu’il en fût, aux yeux de tous, la laideur de Foley était telle que nul ne songeait qu’elle pouvait être fortuite. Et comme les êtres pensent avec leurs yeux et non avec leurs âmes, et comme leurs yeux ne percent pas les âmes, ils jetèrent sur lui l’opprobre et le chassèrent des heures comprises entre l’aube et le crépuscule. Ainsi, les nuits de Foley McGoohan devinrent ses jours. Les jours devinrent ses nuits. Et lorsqu’un quidam s’attardait le soir tombé sur la lande, il priait pour ne pas le croiser. Si cela se produisait, il perdait le sommeil, non pas, comme il le croyait, à cause de la disgrâce de Foley, mais de sa bêtise à lui, autrement effrayante.
Durant l’une de ses nuits d’errance, ses pas menèrent Foley devant la demeure de Meallán Callaghan, le conteur. On le disait mourant. On disait que lorsque la mort pétrifierait ses lèvres, ses contes disparaîtraient à jamais, faute d’héritier. Les hommes s’étaient bien pressés à son chevet, car le métier de conteur en séduisait plus d’un, mais Meallán n’en trouva parmi eux aucun qui fut digne de lui succéder.
Foley allait passer son chemin quand la porte s’ouvrit. Une vieille l’invita à entrer. Sedna Callaghan, l’épouse du conteur. Il hésita, mais l’insistance joyeuse de la femme le convainc. Elle attrapa sa main et le mena silencieusement vers la chambre de Meallán. Elle poussa une chaise près du lit et sortit de la pièce.
Foley McGoohan s’assit près du conteur qui se tourna vers lui et l’observa longuement. Par longuement entendez de longues heures. Le jeune homme baissa la tête pour ne pas exposer son visage disgracieux. Mais Meallán mit le poing sous son menton et l’obligea à la relever. Peu à peu, Foley oublia sa laideur, car elle ne transparaissait pas dans les yeux du vieillard. Il releva la nuque et se prêta à l’observation insistante avec un certain plaisir. À la vérité, Meallán Callaghan scrutait son âme. Et parce qu’il vit en elle la vivacité, la noblesse et la clarté des conteurs, il fit de Foley son héritier.
Durant les dix-sept jours suivants, il lui conta les mille histoires que renfermait sa mémoire. Et quand son trésor eut changé de cassette, il s’éteignit à l’aube d’un jour dont il n’avait plus que faire. Sedna scella alors les lèvres de son époux et raccompagna Foley à la porte. Voyant que celui-ci hésitait à la franchir, elle l’assura que plus rien ne subsistait du passé. Celui-ci était mort, aussi mort que Meallán Callaghan. Il était à présent le conteur du Comté de Monaghan et nul ne songerait à attenter aux jours d’un homme d’une telle importance. Elle se fourvoyait, bien sûr, comme on se fourvoie toujours sur les intentions humaines.
Foley McGoohan emprunta le chemin qui descendait au village. Fort des paroles de Sedna, il marchait d’un pas assuré, le visage découvert. Il portait le manteau du conteur mais cela ne le sauva pas. Les premiers hommes qui croisèrent sa route le rouèrent de coup et l’abandonnèrent gisant sur la lande, afin qu’il apprenne que le jour n’était pas son domaine. Il ne mourut pas. Mais son héritage s’échappa par le filet de sang qui coulait de sa tempe et se déposa sur le sol irlandais. Le vent lui ravit les mille contes hérités de Meallán Callaghan. Dès lors, Foley McGoohan erra toutes les nuits dans la lande balayée par les souffles puissants pour reprendre son bien. Mais le vent, se plaisant en conteur, refusa de le lui rendre. On dit que Foley erre encore et que tant qu’il en sera ainsi, les habitants du Comté de Monaghan ne passeront pas de nuits sereines, car l’ennui hantent leurs demeures et assèche leurs âmes.
Ce que je sais, c’est qu’il y a peu de chance qu’un être, aussi laid soit-il, effraie le vent. Peu de chance qu’une âme brisée de main d’homme trouve la guérison. Peu de chance que le jour devienne le domaine de Foley McGoohan.

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