Étude de nu

Vanessa Bell
parfois le temps fait ça
il dépose sur la peau
en une seule fois
toutes les années mortes

ce que la peau dit alors
de la douleur
n’est pas la douleur
ce qu’elle dit de l’amour
n’est pas l’amour

la peau n’est plus du corps
elle est de la mémoire

ce qu’elle dit 
du temps passé
n’est pas le passé
pas non plus le présent
ce qu’elle dit du temps
ce n’est pas le temps

c’est ce qu’il oublie

alors la peau fait ça
elle prend ce qu’elle doit prendre
en dehors de lui



Vanessa Bell, "Nude with Poppies", 1916, huile sur toile. Swindon Museum and Art Gallery. © Estate Vanessa Bell.

Chant XIV

(scansion rapide comme suffoquée) les bras étreignent le corps féminin où ils sont rattachés puis s'écartent et tout le corps féminin s'étire comme pour s'élancer     comme s'il n'était plus retenu sur le sol par l'attraction terrestre    par aucune autre attraction    comme si les amours mortes mouraient à ses pieds pour de vrai cette fois  et qu'il ne fallait pas rester là    amours belles encombrantes  avec des pupilles blanches un cœur gris sauf une encore irriguée   faufilée dans un sillon du visage  du corps féminin  trace infime d'amour    celle-là qui va creuser jusqu'à l'os jusqu'à la moelle  pour retourner d'où elle vient    pas un lieu    un jour ainsi nommé PREMIER JOUR sur son calendrier de folie    pas un jour en vérité un corps plutôt    le sien ainsi nommé DESOLATION dans son carnet de projets suicidaires

le corps féminin se tend    jambes écartées bras écartés tête renversée d'un côté de l'autre organes gonflés par un sang bu à sa source      les bras étreignent le corps féminin où ils sont rattachés    oui mais la main au bout du bras le gifle aussi le cogne le caresse    quelquefois la main la droite ou la gauche empêche le corps féminin de respirer une seconde ou deux ou trois pour l'habituer doucement à la suffocation 

quelquefois les jambes refusent d'aller plus loin     le corps féminin où elles sont rattachées tombe sur les genoux à l'endroit où il se trouve et ça peut être douloureux   

une fois  les yeux du corps féminin se sont mis à scruter le ciel pendant vingt-quatre longues heures pour voir la terre tourner sur elle-même   ils n'ont pas cillé une seule fois simplement ils larmoyaient à cause des poussières qui se déposaient sur leurs cornées et à cause de rien d'autre    le corps féminin a fini par sentir le mouvement rotatoire     il s'est mis à tourner sur lui-même dans le sens inverse des aiguilles d'une montre puis les jambes du corps féminin ont entamé le deuxième mouvement  celui de la révolution    l'esprit du corps féminin a songé qu'absolument tous les corps sont concrétions de résidus cosmiques lointains et aussi que mouvements opposés entraînent révolution   la bouche n'a pas transmis ces pensées à voix haute comme une bouche est sensée le faire     le corps féminin n'avait pas encore de bouche       le corps féminin n'avait pas encore de corps     



©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #13, 2020.

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