Par (nos) chemins

©Camilla Adami
une
toujours nue
désire pour elle seule
une autre nudité
qui couvrirait la sienne
une
désire pour elle seule
la chaleur
d’une autre nudité
qui aussi veut le chaud
d’avoir connu le froid
d’avoir connu les yeux
transperçant les tissus
de quels tissus je parle ?
je parle de la peau

en dehors de la peau
ce qui couvre le corps
est tissu de mensonges


Camilla Adami, "Nudo", 1985, 1986, crayon sur papier.  © Camilla Adami

Dans les vrais poèmes les mots portent leurs choses*

©Laure Albin-Guillot
il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps
pour qu’il jouisse des caresses
et se sache aimé
pour que l’être ainsi chéri se situe dans le cosmos
à sa place juste 
qu’il reconnaisse tout 
qu’il sache dire le nom de toutes les choses
même celles qu’il voit pour la première fois
celles pas encore venues

il faut avoir de vrais mots 
après les taire si on veut
peut-être les oublier
peut-être les écrire

moi longtemps mes mains étaient de fausses mains
et mes mots des pitons que je plantais dans la roche
à l’insu de ceux qui m’imaginaient grimper à la force des bras

la force de mes bras mon dieu
la force de mes bras

me voyant chuter
vite je rebaptisais ma chute
avec les mots tendus
par cette force forcée

il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps 
et qu’il se sache aimé 
il faut avoir un vrai corps et qu’il porte ses choses 



*Titre extrait du poème "La guerre sainte" de René Daumal
Photographie Laure Albin-Guillot, Etude de Nu, vers 1925, épreuve à la gélatine argentique.  ©Musée des Beaux-Arts du Canada.

Tu es l’Impromptue (et l’impromptu, c’est absolument tout)

©Maria Jarema
un mouvement de danse
improvisé

une joie qui résiste au monde
recouvrant toute ta peau de femme
comme une robe d’été
portée en toutes saisons
parce que la neige la pluie
qu’est-ce que c’est 
Qu’est-ce que ça fait

ça s’évapore de toi en une brume caressante
que crée ta propre chaleur 

la brume 
qu’est-ce que c’est 
un voile aérien qui t’a permis d’arriver jusqu’ici
les mains et la tête vides de tout crime
la tête pleine de ce que l'on a pas voulu t’apprendre
les mains pleines de ce que l’on a cru te voler

tu as tout appris
tu as tout repris
et même tu as fait plus

tu as pris 
tu prends encore
tout ce qui se trouve entre
les fables
et les balles
en un mouvement de danse 
improvisé par l’amour
et par lui seul


Sculpture ©Maria Jarema, Dance, 1955, laiton. The National Museum, Cracovie. 

En lisière

©Silvi Liiva
oui en lisière d’une forêt
couchée par les tempêtes
où quelques survivants percent les colonnes végétales gisantes
pour prendre la lumière

cette lumière-là

sans laquelle rien ne se peut sans mal
rien ne pousse assez fort
pour faire feuilles et fruits

sans laquelle rien ne mène à ce moment attendu 
où feuilles et fruits seront perdus
laissés à d’autres
détruits par ceux-là dans un but de poursuite

en lisière d’une forêt
couchée par le vent soucieux que tu la vois
comme la dernière
comme la première
la seule
l’ultime

enfin il n’en sait rien

il agit comme vent agit
selon l’ordre cosmique
où chacun dépend d’un autre
d’un inconnu
qu’aucun ne sait nommer
n’a même jamais vu

ne cherche pas à voir

mais tous brûlent de ce désir
car seul celui-là
l’inconnu
les mettra en mouvement
tempérera leur angoisse du vide

un parmi tous

dans les songes du vent
la forêt est debout
mouillée aux cuisses par le ciel
car le ciel touche l’humus
c’est même là qu’il débute

ou bien qu’il se cogne
car la Terre est un obstacle
peut-être



Illustration © Silvi Liiva, In The Winds II, 1991, gravure. 

Le sel et le sable, repousse-poussière

©Anna-Eva Bergman
le tuer
oser le faire
une bonne fois pour toutes
l’achever
debout sur l’aplomb de falaise qui retient sa férocité
d’où on peut le voir rugir sans crainte

vraiment sans crainte ?

le corps couvert de ses embruns
salé comme une peau prête à être dévorée

non il faut attendre
que nous pique une impatience d’enfant
de cet enfant ignorant que le tuer
le rendrait vorace 
plus qu’il ne l’était
ou en éveillerait d’autres lui ressemblant

l’enfant en ma demeure sait peu de verbes
et c’est bien
car il les sait vraiment

le tuer
effriter à mains nues la pierre de la falaise 
et le laisser couler au rythme de la fêlure
le long d’une fente tellurique
comme rivière se répand
dans le lit du temps de l’espace de l’esprit

et s’asseyant là en bordure de l’eau calme
comprendre – sans pensée aucune –  que tuer le désir
c’est lui donner la vie


Illustration ©Anna Eva Bergman, N°8-1969 Grand horizon bleu, 1969, Vinyle et feuille de métal sur toile. 

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