©Alice Rahon
un jour nous nous aurons
nous nous tiendrons
nous saurons que nous ne savions rien
que tout était faux
nous regarderons la Loire
nous regarderons la Seine
nous regarderons l’Hudson
et nous ne nous souviendrons de rien
l’eau portera le ciel et les nuages
le ciel et les nuages porteront l’eau qui court
nous dirons À sa perte
un jour nous nous aurons
nous saurons quoi faire
il n’y aura rien à faire
faire n’existera plus
le verbe nous l’aurons bu
jusqu’à l’ivresse
jusqu’à presque mourir
presque n’existera plus
mourir pas encore
nous ne saurons plus
que nous avons eu peur
la peur existera encore
nous la boirons jusqu’à l’ivresse
nos langues
nos gorges
brûlées par son alcool blanc
nos lèvres trembleront
à l’évocation de nos mots
qui ne sortiront plus
qui ne sortiront plus
un jour nous nous aurons
nous nous tiendrons
toute vie sera vie
toute écriture s’écrira
les arbres survivants
ne nous en voudront pas
pour ça
la distance n’existera plus
nos mains existeront encore
comme derniers outils
et nous n’en ferons rien d’autre
que les plonger dans le ciel
qui courra
nous dirons À sa seule perte
©Alice Rahon, "Cristalización para una ciudad" 1961, pastel sur papier, Museo de la Solidaridad Salvador Allende, Santiago.