Tu échoues à échouer. Ta main toujours s’impatiente. Elle a ce travail à faire. Ta main gauche. Ta tête toujours fourmille de ces insectes noirs qui descendent jusqu’à elle. Rends-toi ridicule, passe pour une girouette. Tant pis. Tu ne peux y échapper. Et ce n’est pas grave. Cet endroit d’enfermement n’a pas de mur, pas de porte. Tu n’as pas à t’en échapper. C’est ton endroit. Ton en-droit. Tout le reste, oui peut-être une prison. Mais le reste, qu’est-ce que c’est quand tu écris ? Rien. Rien qui étrangle ou oppresse. Rien qui surveille. Quand tu écris, tu vis. Tu échoues à échouer. Ça te brûle, ça te tord le ventre. C’est un désir puissant. Passe pour une girouette, tant pis. Une a raison. Écris ! Va écrire. Ce n’est pas un coup à parer. Ta main le sait. Sa voix brutale, c’est une caresse. Des dates pointées sur le calendrier. Sur chaque page du calendrier. Va écrire ! Tu es de l’océan. Tu iras et tu viendras invariablement. Au gré du temps. Les vagues douces ou cinglantes. Tu échoues à échouer. Depuis toujours. Il y a une constance dans cette inconstance. Un message. Seulement, ce qui s’écrit en toi malgré toi, tu ne l’as jamais entendu. Aujourd’hui, tu écoutes. Passe pour une girouette, tant pis. Tu écoutes. Tu penses à Mandela, bien sûr. Un simple nom offert à ton esprit par Une autre. Une clé qui déverrouille les portes que tu as refermées derrière toi. Elles ne sont faites que d’air. Ou bien n’ont jamais existé.
#Sans titre

Le drame c’est l’heure tardive et quoi l’amour ce qui reste de peau ce qui reste d’eau c’est juste assez de surface pour les coups les larmes d’après coups le beau mensonge de la poésie de l’amour avec son fil noir qui recoud l’air et c’est tout il faut recevoir dignement cette solitude promise depuis le début il faut la vouloir pour soi à soi en soi n’aimer qu’elle non pas se contenter de la savoir là prendre ce qu’elle donne écouter ce qu’elle dit et se taire comme il est écrit qu’on doit se taire à ce stade de la vie et quoi l’amour quoi l’amour ©Toni Frissell, "Fashion model underwater in dolphin tank, Marineland, Florida", 1939, tirage photographique. Toni Frissell Collection (Library of Congress), Washington.
Allant vers

la terre tremble parce que la main tremble il n’y a ni vent ni averse pourtant les cheveux s’emmêlent la peau est mouillée la terre tremble on pourrait en mourir on en rit parce que le vent absent emmêle aussi les mots et qu’ils traversent les lèvres au contraire de leurs définitions à l’envers et là juste là au pied des guerrières enfin libérées de la guerre ils vont se déposer comme armes des vaincus ©Bertina Lopes, "La vita è una eruzione volcanica", 1997, huile sur toile.
Lettre de l’estran

Peut-être nous disons trop nous voulons prendre trop avec une trop grande hâte la faute à ce trop de rien que porte ma propre peur celle-là que je sens marcher à mon côté pour se moquer sans doute elle marche comme je marche haut du corps en avant comme pour plonger dans l’air moi qui refuse de plonger dans l’eau parce que ça me rappelle mes évanouissements si ta propre peur marche à ton rythme je l’ignore tu marches vite je crois j’aime penser Elle aime où elle va peut-être nous disons trop nous voulons prendre trop peut-être nos corps assoiffés mentent à nos lèvres ou bien c’est le contraire ou bien corps et lèvres disent vrai à cet instant c’est cela que j’écris mais à la prochaine marée aux prochaines déferlantes… ©Berni Searle, "Flight" issue de la série "Seeking Refuge", 2008, encre pigmentée d’archives sur papier de chiffon en coton.
De vivre sans

d’aimer rien ne prépare rien n’existe il y a ce vide par lui on sait l’organe manquant l’étourderie qui limite les âmes depuis le début d’aimer rien ne se dit de vrai rien n’en dit le simple ni les mains qui posent sur les corps bien des choses salement héritées ni le désordre de l’esprit qui n’est pas d’aimer qui est impuissance à aimer ici dans ce temps dans ce lieu occupés à faire de la place toujours plus de vide tant d’âmes mortes à enfouir à dégager de notre vue d’aimer les âmes mortes savent tout Photographie ©Donna Gottschalk, Donna and Joan, E. 9th St., 1970, tirage argentique.
Écrire au blanc

quand les sentiments occupent toute la surface de la peau tout ce qui se trouve derrière la peau écrire est impossible cependant quelque chose s’écrit quelque chose peut se lire à même la paroi du temps et de l’air qu’effleurent les émotions les mots justes d’avant l’invention de l’écriture et de leur ravissement à notre vue ©Kiki Smith,"Lying with a wolf", 2001, Encre et mine graphite sur papiers découpés et collés sur papier Népal. ©Centre Pompidou
Le petit os cassé

on ne sait pas ce que le corps peut on sait ce qu’il veut je crois dans le désir on sait jamais autrement jamais autre part le petit os cassé ? un cri cousu sous la peau à chaque pas rappelant ce que le corps veut pouvoir toujours plus qu’il ne peut pas par défi non par amour je crois pour le corps perdu dans son âme vivre d’elle seule ne suffit pas ©Lillian Cotton, huile sur toile (possiblement Natalie Barney & Romaine Brooks), 1930.
Oui, Duras.
ce mot-trou mangeur de paroles il attire tous les autres mots dans son gouffre les bien dits les mal dits les retenus oui les retenus ce mot-trou dans lequel ne trébuche pas celle-là pourtant pressée pressée à juste titre d’arriver au tout début pas de mot pour le dire ce début flamboyant premier jour travesti en dernier par les fomenteurs de victoires défectueuses ce mot-trou fournissant la matière de ton écriture irraisonnable et de ces livres souterrains que tu lis comme ça penchée au-dessus du gouffre jugé par tous dangereux et c’est tout le contraire la chute c’était avant lui sur le plat sans mouvements pour la parer tes jambes et tes bras savais-tu qu’ils pouvaient faire ça pour toi ? non tu ne le savais pas tous ces mots comme mouches qui bloquaient ta vision qui te piquaient le corps jusqu’à l’insensibilité

