Le poids de l’existence

©Janina Green
dans la chambre bleue
tu es seule cernée par le silence
mettre de la musique réglerait le problème

le jardin grouille d’oiseaux
mais tu ne les entends pas
impossible d’ouvrir la fenêtre
à cause du froid
tu réfléchis à une musique
en essayant de retrouver le poème
qui t’est venu cette nuit

tu n’en tireras que des lambeaux
ça te déprime un peu 
mais c’est toujours comme ça

tu écoutes Emily Loizeau
parce que c’est possible la fenêtre fermée

le poème t’a frappé à l’estomac
comme n’importe quelle angoisse
tu t’es réveillée en sursaut
et vu le marchand de cendres
les mains chargées de poussière
qu’il menaçait de répandre alentour

durant cet intervalle d’incertitude affolante
tu as cherché le souffle de ta compagne
puis secoué son épaule parce que tu ne l’entendais pas

durant cet entre-deux tu as failli mourir

le poème parlait de l’amour
de l’invention de l’amour

il est perdu 


Photographie, ©Janina Green, Untitled. Série Vacuum, 1993. 

Tabula rasa

tu voudrais que tes yeux redeviennent des yeux 
tes mains des mains

n’être pas plus que nuage
mais pas moins


tu voudrais qu’elle existe
la page blanche
la page immaculée

et dessus ne rien écrire

que ce besoin d’écrire ne te soit même jamais venu

la laisser comme ça
la lire comme ça

libérée des sentences tardives
de tes beaux mensonges réanimateurs

de tes vains combats 
de résistance poétique

blanche comme drapeaux
des nations sans traumatismes

L’arbre-animal

Il y a un arbre
le dernier
un arbre qui n’est pas bêtement planté
sur le haut d’une colline
on ne le voit pas de loin
il faut marcher longtemps
si on veut l’atteindre
mais qui veut ça marcher
et comme on n’a jamais vu d'arbre
il se peut qu’on croie en avoir trouvé un
dans cet antique élément de décor urbain
ce pylône électrique
où se sont emmêlés des lambeaux de tissus
on se gausse d’avoir déniché un arbre
sans trop d’allées venues
on admire son envergure 
et on s’assoit dessous
comme roi ou reine sur trône à sa mesure
il n’y a plus personne
pour dire notre méprise
on est le dernier à connaître ce mot
ARBRE
à l’avoir entendu
d’une bouche ancienne
à cette heure évidemment tue
on prononce le mot à voix haute
pour que l'arbre se sache reconnu
mais plus que tout démasqué
le vent agitant les bouts d’étoffes piégées
ça nous va comme discours d’allégeance
et on attend 
on attend
on attend qu’il tombe des fruits de l’arbre


il y a un arbre
le dernier
un arbre qui se déplace
à rebours des saisons de guerre
un arbre-animal
avec ses racines plantées
dans le haut de son crâne
qui baignent dans le souvenir
de la demeure sans danger


Illustration, Cervidé, Grotte de Cosquer.  ©Cosquer Méditerranée

Le néant d’importance

©Romaine Brooks
je ne t’ai pas encore pleuré
je ne peux pas
il est encore tôt
ou bien il est trop tard

ou bien j’ai trop pleuré
sans économie
sûre que mon capital lacrymal
suffirait pour toute une vie

et je pleurais et je pleurais
tant de raisons
tu comprends
je ne forçais pas
ça coulait comme ça
d’un coup 
à la vue de
à la pensée que
au remords de n’avoir pas
tu remarques comme moi
que le remords est toujours
au singulier pluriel
ça coulait comme ça
ça me faisait mal à la tête
des migraines affreuses
les paupières tuméfiées 
comme celles des boxeurs
je n’y voyais plus rien
condamnée à tout imaginer
et tu sais que c’est pire
bien sûr tu le sais

pardon mais bien que ça me terrifie
je ne peux m’empêcher de songer à ta décomposition
parce que c’est encore toi
je me dis il faut de l’eau pour que tu te défasses
et des éléments organiques
et du temps
je me dis il faut cet art de la nature
de ne pas renier le pire
de le voir comme une étape

après que seras-tu
qu’aura-t-elle fait de toi
dans quoi ou qui te reconnaîtrais-je

je ne t’ai pas encore pleuré
aussi parce que de ton vivant
il m’est arrivé de le faire souvent
je te sentais fragile
comme marchant sur un fil mal tissé
et c’était égoïste 
oui je le sais
égoïste et cruel
et contre-naturel

tu vois toutes ces choses que nous dictent nos peurs
pour survivre
ces envolées poétiques
ces oiseaux de malheur
qui tournent au-dessus de nos têtes 
au sortir de nos bouches
ils nous offrent d’abord un beau spectacle

ces oiseaux de malheur
ils finissent toujours par nous crever les yeux

bien sûr que je les crève moi-même mes yeux
mais je te l’ai dit
il me reste les images

il ne reste que ça
de toi et des autres

vous ne vous croisez même pas
tous autant que vous êtes
et c’est à cause de moi

incapable de vous faire vous rencontrer
même dans l’absolu
l’absolu 
celui-là m’aura tué
bien avant que je meure
bien avant que j’en comprenne le sens
pourtant sans équivoque

je ne t’ai pas encore pleuré
aussi parce que je t’aime encore
et que ça n’est jamais triste d’aimer
ou bien ça l’est tellement
que quelque chose se casse
quelque chose se vide
et tout devient pierre

je ne sais pas.


Peinture Romaine Brooks, "Le Trajet", vers 1911. huile sur toile. ©Smithsonian American Art Museum

Désencyclopédie

©Bernice Bing
I
aujourd’hui n’a pas d’avenir
parce que c’est aujourd’hui 

II
parce que amputé 
dès l’aube de son i
jouir donne depuis lors
jour sans plaisir

III
le bonheur
est-ce trop d’ennui ?

IV
aujourd’hui n’a pas d’avenir
parce que c’est aujourd’hui 

demain la consolation


Peinture ©Bernice Bing Abstract Figure, c. 1960, peinture et encre sur papier. 

Le drame

©Raquel Forner
s’il y a dieu 
comprend-il
trouve-t-il explication

s’il y a dieu
il n’y a plus d’obligation de légendes
on peut dire 
le malheur nourrit 
ceux-là qui tuent pour faire de l’or
on peut dire
la pierre philosophale ha !
Simplement de la chair de l’os et du sang
on peut dire 
le courage
c’est pour les pauvres
ceux-là marqués dès la naissance
d’une tare de vétéran 
on peut dire
rien ne nous sauvera de nous-même
s’il y a dieu
il sait cela
il s’en désole
mais que peut-il 
quand les langues lichent l’encre 
encore humide de l’écriture
avant qu’elle atteigne les nervures 
de volte-face

s’il y a dieu
devinons sa prière 
parce qu’il n’est pas resté
parce qu’il ne le pouvait pas
ou ne le devait pas


nous sommes seuls


s’il y a dieu
il ne s’en désole pas
il se désole
que nous n’ayons pas appris
ce que ça signifie

s’il y a dieu 
il nous a donné du temps pour ça
peut-être son propre temps 
peut-être tout son temps


©Toile de Raquel Forner, El Drama,  1939-1946. Collection Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires.

Souvenir d’Enfant, vieux cheval.

©Sabine Weiss
un vieux cheval
il n’y a pas pire
qui tombe de son long
dans le pré de galops
qu’on dirait frappé à l’obus d’artifice
pacifiquement 
défoncé
comme crâne
par pensées insolubles
il n’y a pas pire étonnement
que celui de ses yeux pétrés
trouvés là sur le sol
lors de la mélancolique promenade de deuil
et ce rire – preuve d’éternité ?
fuyant de notre gorge pourtant étranglée
quand on trébuche vivant
dans une fondrière creusée par sa présence

il n’y a pas pire corps qui cesse
chutant au ralenti quand l’autour s’accélère
dans le bruit effroyable des machines de guerre


©Photo Sabine Weiss, cheval ruant, Porte de Vanves, Paris, 1952. 
https://sabineweissphotographe.com/

Théorie de l’antidote

©Jill Orr
Boire jusqu’au flacon de verre qui se liquéfie entre nos mains
boire ce que notre regard angulaire nous permet de voir
et qui se liquéfie derrière nos orbites
boire le sang de tout ce qui a vécu vit et vivra
et ça n’est pas assez
boire les rivières 
les océans
les cascades
les lagunes
les flaques
les gouttes de pluie dévalant les carreaux
boire la sueur des scientifiques qui 
portant Panákeia à bout de bras
s’entraînent à courir à vitesse surhumaine
afin de devancer un jour !
l’arrivée Gare-du-nord 
des dommagés humains
boire pour vider la terre 
de ce qui y circule
de ce qui hydrate à perte
depuis que nous sommes rois et reines
en vrai soir et sirènes
boire les fluides crachés à la face des garciennes du cosmos

et — sans poésie 
boire la rosée

boire les assoiffés
et ça n’est pas assez
les abeilles mellifères assoiffées
les virus assoiffés
les désirs assoiffés
essorer entre nos poings
les poumons des noyés
boire les éclaboussures cuivrées
des baignades pacifiques
boire notre propre soif
le souvenir de la soif
boire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fois
boire jusqu’à ce que l’incendie devienne sans remède
et encore et encore jusqu’à la déification du remède

et — sans poésie
boire les mots à blanc


©Photo Jill Orr, Bleeding trees 7 
https://jillorr.com.au/home

L’oiseau sans fermoir

©Wura-Natasha Ogunji
tu les as regardés
et tu n’as pas voulu dire
la lumière entrait comme tu aimes qu’elle entre
en fines lamelles qui hachuraient la scène
– pas cette scène-ci
celle d’avant –
en de menus morceaux
comme des morceaux de sucre roux
qu’ils ramassaient par terre pour doucer leur café

le chat est arrivé
un moineau dans la gueule
l’a déposé à leurs pieds
oh mais c’est un bon chat ça
ils l’ont félicité
où est sa tête
tu as demandé 
où est sa tête
‘sais pas quelqu’un a dit
elle est sûrement restée là-bas

les perles d’un collier brisé
gouttaient sur le parquet

dans la soirée
sous tes draps en cabane
tu as donné ta langue au chat
et d’autres bouts de toi
qui se détachaient tout seuls
en lui faisant promettre
de les ramener un peu avant là-bas

il y eut un temps
de ma tête coupée
et puis l’infinité
mise à la recoller*

*Poursuite, Caroline Dufour.

Illustration  ©'Phoenix Phoenix', Wura-Natasha Ogunji,  fil sur papier,2007. Collection privée.
https://wuraogunji.com/home.html

Mauvais poème

©Sibylle Bergemann
peut-être il y aura 
un jour neuf
devant ce jour
mais est-ce bien devant qu’il faut le chercher
pas plutôt à côté
où l’on se presse tous

peut-être il n’y aura rien
que des êtres défaits
qui progresseront vers la place centrale 
bien sûr sans jamais la trouver 

en agitant la tête d’avant en arrière

comme rideaux de fenêtres soufflées
qui s’agitent en tous sens 
et dehors et dedans
où aller
où aller

comme chevelure des corps
dégagés à bras d’hommes
des rues recommerçantes

ils expulseront par la bouche édentée des façades
des rires forts bien trop forts
comme ceux des putains aux blagues de la clientèle

peut-être il n’y aura rien
qu’un jour comme un autre
que l’on visitera avec un passe coupe-file
en y allant de nos larmes devant
la sainte phrase
‘N’oublie pas’
déclinée dans la langue des tueurs pardonnés
et celle des tués

peut-être un enfant de la guerre
à la peau fine comme une peau de chien
à qui l’on dictera les préceptes
d’une paix toute fraîche
copiera sans y voir de faute
il faut tirer sur les leçons de l’histoire


Photo Sibylle Bergemann, Mur de Berlin, 1990.

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