Cendre qui fait le feu

Ce que je perds
Chaque pas
Chaque expiration
Chaque effleurement
Ce que je perds en vivant
Ce que je soustrais
Malgré moi
Ce que je jette par-dessus mon épaule
Cette heure singulière
Cette chambre tiède
Ce que j’égare
Les clés de toutes les pièces
Et les pièces elles-mêmes
Ce que je perds
Là à ce moment précis
Autour de ce qui s’écrit
Poussière tu es
Poussière tu restes
Ce que je perds en vivant
Fait la demeure
Se voir

Approche-toi de moi,
Regarde.
Je ne suis pas que visage.
Là, je grimace
Pour me passer le temps,
Ou pour te ressembler.
Ne ferme pas les yeux
Comme à ton habitude,
Tu me perdrais.
Je ne mens pas,
Ta mémoire me fuit.
Vas-y, force tes souvenirs.
Nulle part en eux
Tu ne vas me trouver.
Là, Regarde.
Je me taille ce beau sourire
De tes quinze ans.
Non, bien sûr, il ne tient pas.
Je ne suis pas que visage.
Crédit photo C.F. 2019
Lunch Poem *13
L’heure se rapproche
Dangereusement de la nuit
Une nuit qu’on devine
Par son agitation
Le temps au carré rapetisse les corps
Les faisceaux lumineux
Transpercent les organes tendres
Plus rien ne subsiste d’éventuels épanchements
On frappe
On crie
On chute
On ne se relève pas
On se demande ce qui est arrivé
On interroge les passants : Qu’est-il arrivé ?
Ils haussent les sourcils
Accélèrent le pas
On abandonne nos mémoires
Sur les bancs lisses des cathédrales encastrées
Epaules contre épaules
Inutilement proches
Absurdement pressés que le jour se lève
On polit les trottoirs
On se croise dans les vitrines sales
Sans se reconnaître
On transporte avec nous des fragments de peinture
On cherche à se connaître
On se cherche dans les gravats des effondrements
Sur les draps tordus tout autant que froissés
Sur les rides de l’eau
Sur les rides de peau
On cherche à s’effondrer sans y parvenir
On s’effondre plus tard
Alors qu’on nous soutient
On a d’étranges pensées
Puis cessons de penser
On cherche à s’oublier
En se crevant les yeux
On se perd sans jamais s’égarer
La fin de la nuit
C’est la fin de la vie
Et ça recommence
Après tout, quoi?

J’ai vu deux paysages célestes
Parfaitement semblables
L’un alors que j’étais enfant
L’autre seulement hier
Me suis sans mal
Souvenue du premier
À l’observation du second
Pas d’impression de déjà-vu
Pas de magie
Pas un mensonge
Le même ciel
Passant deux fois
Au-dessus de ma tête
Si je n’avais pas levé les yeux…
Et pourquoi les ai-je levés
Précisément ces deux fois-là
Et toutes les fois où je ne le fais pas
Que se passe-t-il
Est-ce que ça arrive encore
Deux paysages célestes
Parfaitement semblables
Qui le sait
Qui peut le savoir
Personne, si ?
Deux ciels
Ou bien un seul qui revient
Après tout






