poser ta tête tendrement contre l’utopique épaule de la dernière amie fabriquer son visage comme les visages qui t’ont fait du bien ses lèvres comme les lèvres qui t’ont embrassée véritablement qui ont laissé passer les mots durs nécessaires ses yeux comme les yeux qui t’ont regardée véritablement qui n’ont pas eu peur de toi qui osaient se détourner brusquement ou s’attarder sur d’autres vies que la tienne … poser ta tête tendrement contre l’utopique poitrine de la dernière amie modeler ses seins avec le poids des feuilles d’anciens arbres bronchiques écouter sans angoisse sa respiration caduque poser ta tête tendrement contre l’utopique cœur de la dernière amie entendre celui-là battre au rythme de ses paroles gamine je nageais aussi loin que possible de la côte et du large j’observais les femmes de la dune vieillir vieillir et devenir sable (Il s’agit de vaincre l’éternité* pour enfin se reposer) *Phrase empruntée au texte Demeure (2) du poète Yan Kouton
Chant XVII
telle une seule dormant seule tenant racine d’arbre dans une main terre noire dans l’autre trouvant dans le sommeil compagnie des absentes chaque fois éveillée par souffle de novembre celui-là seul qui soulève ses paupières telle une seule demeurant seule levant les yeux au ciel pour y déposer nuages et oiseaux comme elle le fait toujours baissant les yeux au sol pour y déposer consoudes et nigelles de Damas et cosmos et berces du Caucase portant loin ses yeux devant elle pour y déposer sangs sauvages ares et ares et horizon telle une seule composant seule paysage pour les absentes compagnes de sommeil
Chant XVI

ouvre-toi le ventre amour ventre lourd qui te monte à la gorge égorge cette digue empilement de ruines des villes invisitées où se cognent tes vagues a-mères étripe-toi égorge-toi étrangle-toi la tempête ravageuse amour gavera les artères de ta ville d’échouement d’écume bouillonnante foisonnant de créatures mortes ou suffocantes avec lesquelles amour tu te sustenteras sans apaiser ta faim car faim tu ne ressentiras pas mais tu suffoqueras des suffocations de ta nourriture écume bouillonnante foisonnant de coquilles coupantes sur lesquelles amour tu marcheras pieds nus sans savoir que tu marches à cause de douleurs endormies par cette douleur-ci sur le sol tu rejoindras les créatures marines amour tu nageras sur le flanc sur le dur dans la traîne de leurs convulsions crève-toi les yeux amour arrache-toi la pomme d’apostrophe arrache-toi le cœur essore-le de son sang arrache-toi les seins amour avec tes cheveux filés couds ta vulve couds ta verge couds ta langue attache serrés les doigts de tes mains les uns contre les autres étouffe-toi avec le reste de ta chevelure suffoque amour encore encore et prie la tête dans la boue saline la bouche emplie de boue saline la bouche emplie de pas anciens qui te descendent dans la gorge suivant un rythme martial un deux un deux one two one two eins zwei eins zwei prie déesse tempétueuse amour prie pour son inclémence fais-lui offrande de ton corps rompu de tes organes fibreux amour attendris autrefois par ta main enfantine empoignée à grands coups de cette pierre granitique ramassée sur sillon comme sillon de Talbert à une syllabe près amour attendris à grands coups de pierre à grands coups de pierre ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #19, 2021.
Chant XV

Elle Dit sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde colonisateurs vertuels de l’in-formation (qui est refus de former) auteurs de risibles bonds dans l’espace hadès et cerbères autoproclamés des enfers de surface ceux-là sous lampes scialytiques de leurs bunkers branchent des cordons sans matrices aux nombrils hypertrophiés des autres nous tous les in-formés identifiables aux os soudés de notre nuque formant courbure de soumission nous durant le court temps de notre unique vie abrégeons notre espace condensons notre langage esthétisons notre figure avec instrument de la mort que nous conservons dans la paume de notre main dont il ne reste que le pouce que nous conservons de nuit comme de jour car l’Objet est toute notre vie Elle Poétesse à grande gueule cynocéphale Dit sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde faire poésie poétique M’est amèrement impossible ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #18, 2021.
Et pourtant de glisser. Caroline Dufour
C’est vrai que c’est à fond et que sinon c’est pas. Comme c’est d’être tendre dans un monde à bascule et pourtant de glisser dans mille trous d’enfance. J’ai beau dire le contraire, j’aurais pu autrement. Ça prend si peu d’espace de prendre moins d’espace, d’ôter mes grosses bottines à moi. Mais les failles s’en mêlent et mes intérieurs blêmes. Je reste bête et encoffrée.
En attendant, gardes-y l’aube, elle sait si bien être à nous deux. Et dis-moi nos désirs, les tiens, les miens, là détournés. Et que dans la noirceur quand même, la beauté s’insinue.

Crédit Photo ©Caroline Dufour. LES ARMES BASSES, Le 28 novembre, Montréal 2021.
Chant XVIII

la première regarda ses mains ses mains se détachèrent d'elle tant pis elle regarda d'elle tout ce que sa souplesse et ses yeux lui donnaient à voir chaque partie de son corps qu'elle regardait se détachait d'elle et se dispersant aux cardinaux allait servir à d'autres oui allait servir à d'autres la première entendait les débris de son être chuter oui ils chutaient longuement dans un conduit de paroles barbares avant d'être happés mais elle ne cessa pas de se regarder jusqu'à ce que sa souplesse et ses yeux n'aient plus rien à lui donner à voir aussi elle regarda sa tête dans un reflet quelconque mais sa tête ne se détacha pas d'elle ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #17, 2020.
Mécistée Rhea. Deux mois d’été et un chat perdu et un chat retrouvé.
Nomination pour le Prix du Meilleur Vidéo-poème 2020 de la Factorie https://www.factorie.fr
Chant XVII

toutes on s'aime secrètement mais on dit qu'on ne s'aime pas du tout quelquefois on désigne l'une ou l'autre parce que si ce n'est pas elle ça sera nous après comme ils nous l'ordonnent on va ramasser les branchages qui la mettront en cendres on profite dans le sous-bois d'une belle journée d'été car éloignées de tous et de toutes qui en cet instant préparent la place on se baigne dans un rai de lumière cascadant entre deux grands arbres morts ça chauffe nos joues aussi nos poitrines et nos pubis car on a soulevé l'étoffe qui les recouvre on est soudain libres dans ce rien de nature on bouche nos oreilles pour l'être encore plus on trouve par terre une coquille vide de petit-gris on se glisse à l'intérieur l'esprit du petit-gris mène la coquille avec nous dedans jusque dans la fente d'un hêtre on a la colonne vertébrale colimaçonée la tête toute proche de la vulve de l'autre ça sent la mousse bien verte ça nous endort nos rêves cassent la coquille élargissent la fente du hêtre on se réveille courbaturées on ramasse nos fagots sur la place on se les fait payer un bon prix parce qu'ils n'ont plus le temps de négocier il est tard ils doivent purifier avant la mi-nuit purifier purifier corps maudits et âmes maudites vite on retourne dans le bois pour ne pas voir ça la nuit n'est pas totale partout des escarbilles des feu-follets des lambeaux d'étoffes virevoltant comme des papillons qui auraient pris feu des chevelures roussies rampant tels des limaces des yeux cuits roulant dans les rigoles tout ça poussière incandescente et charbon de cœurs de foies de reins d'utérus de viscères de poumons de peau d'embryons quelquefois de langues de seins de rates... s'enfonce dans la terre la terre recrache les noms de ces choses humaines calcinées dont elle sait toutes les anciennes fonctions mais ne veut rien savoir de plus le vent sépare de la cendre les pierres de frayeur dont il ne sait jamais quoi faire en principe les sangliers les enterrent au bout d'un moment la nuit est totale on a pas sommeil on danse on chante on se donne du plaisir on caresse le pelage d'animaux adomestiques qui se couchent près de nous on rit on dévore des cœurs et des fœtus grillés on se recroqueville on met au monde des rêves qui mettront au monde des rêves qui mettront au monde des rêves sans arrêt sans arrêt jusqu'à celui-là qui mettra au monde nos corps et nos âmes *d’y creuser ce qu’on a enfoui les chemins sombres, les histoires maudites mille fois à se condamner aveugles à nos enfantements qu’on y crie tous les instants fastes les fentes qui ouvrent le monde les cendres chaudes qu’on ramasse et celles qu’on garde contre soi pour les sentir longtemps se rouler bruyamment dans nos étoffes d’âmes et doucement contre nos chevelures … *Poème de Caroline Dufour https://carolinedufour.com ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #16, 2020.
Chant XVI

elle faisait amour désolé et plaintif à l'ombre des quelques rues où hivers s'entassaient à la façon de chiens et chiennes se réchauffant comme ça peau glacée contre peau glacée elle obéissait à toute chose commandée à l'ombre d'architectures griffe-ciel conçues pour amoindrir la dimension des êtres ainsi quand les êtres s'écroulaient et ils s'écroulaient ça ne s'entendait pas des sommets ceux des Là-haut jetaient par dessus les garde-fous paroles trop sucrées trop grasses trop salées elle et tous ceux toutes celles des En-bas les mâchez avec dents langues et bouches amodiées faisant bouillie de la bouillie allant venant sur sol épaissi par leurs vomissures à la longue ils et elles disaient on s'habitue à tout cette fois où un non est sorti criant de sa bouche louée des yeux sont apparus sur son visage elle a pu voir qu'elle possédait bras et jambes et qu'ils étaient mobiles un moment transparente elle a pu voir à l'intérieur d'elle ses organes œuvrant pour la tenir en vie un nez des oreilles son apparus sur son visage elle a pu sentir la puanteur environnante elle a pu entendre ce qu'on lui donnait à manger sa propre bouche est apparue sur son visage ses propres dents et langue dans sa bouche immobilisant ses bras et ses jambes qui amorçaient mouvements pour déguerpir d'ici Je Reste elle a dit ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #15, 2020.
Tout tombe. Laura Vasquez
Le site de Laura Vasquez : https://lauralisavazquez.com