Barbara Auzou. Fugacité CXXXIV

Un astre se souvient encore sans amertume de l’escale passagère de ces enfants aériens conviés à la vie sous un ciel d’étoiles posthumes

Sans livre de bord combien le front haut cabré et criblé de lunes furent blessés d’être devenus des hommes

Et épuisèrent leur souffle à ras de de sable sur les roseaux courts de leur vie qui ne leur rendit rien de l’énigme première ?

Barbara Auzou

Crédit Photo ©Julie

Chant XIV

Une histoire de traces. Comme dans une forêt blanche.
L’immaculé du temps et tout le bleu de l’ombre au beau milieu du jour.*

tu es partie

à chacun de tes pas réflectifs
la matière-miroir de ta peau
a imprimé en toi part de toute chose
gestes animalesques de tout être

course
nage
vol
mouvements disant mieux que paroles
ça tu l’aurais juré
l’involontaire suicide
closant tes amours saccagées

tu es restée

la matière-miroir de ta peau a masqué ton visage
avec figures anciennes 
et figures de passage
aimantes ou non
tu n’as pas su le dire

tu n’as pas su aller

le temps ?
il t’a aimée
il t’a aimée
et puis tu l’as déçu


*Caroline Dufour

Chant XVIII

poser ta tête tendrement contre l’utopique épaule
de la dernière amie
fabriquer son visage comme les visages
qui t’ont fait du bien
ses lèvres comme les lèvres qui t’ont embrassée véritablement
qui ont laissé passer les mots durs nécessaires
ses yeux comme les yeux qui t’ont regardée véritablement
qui n’ont pas eu peur de toi
qui osaient se détourner brusquement
ou s’attarder sur d’autres vies que la tienne
…
poser ta tête tendrement contre l’utopique poitrine
de la dernière amie 
modeler ses seins avec le poids des feuilles d’anciens arbres bronchiques 
écouter sans angoisse sa respiration caduque 

poser ta tête tendrement contre l’utopique cœur 
de la dernière amie
entendre celui-là battre au rythme de ses paroles
gamine je nageais aussi loin que possible de la côte 
et du large j’observais
les femmes de la dune vieillir 
vieillir et devenir sable 

(Il s’agit de vaincre l’éternité*
pour enfin se reposer)


*Phrase empruntée au texte Demeure (2) du poète Yan Kouton

Chant XVII

telle une seule dormant seule
tenant racine d’arbre dans une main terre noire dans l’autre
trouvant dans le sommeil
compagnie des absentes 

chaque fois éveillée par souffle de novembre
celui-là seul qui soulève ses paupières

telle une seule demeurant seule
levant les yeux au ciel pour y déposer nuages et oiseaux
comme elle le fait toujours
baissant les yeux au sol pour y déposer consoudes et nigelles de Damas et cosmos et berces du Caucase
portant loin ses yeux devant elle pour y déposer sangs sauvages ares et ares et horizon

telle une seule composant seule 
paysage pour les absentes 
compagnes de sommeil 

Chant XVI

ouvre-toi le ventre amour
ventre lourd 
qui te monte à la gorge
égorge cette digue
empilement de ruines des villes invisitées
où se cognent tes vagues a-mères 

étripe-toi égorge-toi étrangle-toi 

la tempête ravageuse amour
gavera les artères de ta ville d’échouement
d’écume bouillonnante
foisonnant de créatures mortes ou suffocantes
avec lesquelles amour
tu te sustenteras                                   
sans apaiser ta faim
car faim tu ne ressentiras pas
mais tu suffoqueras des suffocations de ta nourriture 

écume bouillonnante
foisonnant de coquilles coupantes sur lesquelles amour 
tu marcheras pieds nus
sans savoir que tu marches                                                
à cause de douleurs endormies par cette douleur-ci

sur le sol tu rejoindras les créatures marines amour
tu nageras sur le flanc sur le dur 
dans la traîne de leurs convulsions

crève-toi les yeux amour
arrache-toi la pomme d’apostrophe
arrache-toi le cœur
essore-le de son sang
arrache-toi les seins amour
avec tes cheveux filés
couds ta vulve
couds ta verge
couds ta langue
attache serrés les doigts de tes mains 
les uns contre les autres
étouffe-toi avec le reste
de ta chevelure 
suffoque amour
encore encore
et prie 
la tête dans la boue saline
la bouche emplie de boue saline
la bouche emplie de pas anciens qui te descendent dans la gorge
suivant un rythme martial
un deux un deux one two one two eins zwei eins zwei

prie déesse tempétueuse amour 
prie pour son inclémence
fais-lui offrande de ton corps rompu
de tes organes fibreux amour
attendris autrefois par ta main enfantine empoignée
à grands coups de cette pierre granitique
ramassée sur sillon
comme sillon de Talbert 
à une syllabe près amour
attendris à grands coups de pierre 
à grands coups de pierre 

©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #19, 2021.

Chant XV

Elle
Dit
sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde 
colonisateurs vertuels de l’in-formation (qui est refus de former)
auteurs de risibles bonds dans l’espace
hadès et cerbères autoproclamés des enfers de surface
ceux-là sous lampes scialytiques de leurs bunkers 
branchent des cordons sans matrices
aux nombrils hypertrophiés des autres
nous tous les in-formés 
identifiables aux os soudés de notre nuque
formant courbure de soumission
nous durant le court temps de notre unique vie
abrégeons notre espace
condensons notre langage
esthétisons notre figure
avec instrument de la mort
que nous conservons dans la paume de notre main
dont il ne reste que le pouce
que nous conservons de nuit comme de jour 
car l’Objet est toute notre vie

Elle 
Poétesse à grande gueule cynocéphale
Dit
sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde
faire poésie poétique M’est amèrement impossible


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #18, 2021.

Et pourtant de glisser. Caroline Dufour

C’est vrai que c’est à fond et que sinon c’est pas. Comme c’est d’être tendre dans un monde à bascule et pourtant de glisser dans mille trous d’enfance. J’ai beau dire le contraire, j’aurais pu autrement. Ça prend si peu d’espace de prendre moins d’espace, d’ôter mes grosses bottines à moi. Mais les failles s’en mêlent et mes intérieurs blêmes. Je reste bête et encoffrée.

En attendant, gardes-y l’aube, elle sait si bien être à nous deux. Et dis-moi nos désirs, les tiens, les miens, là détournés. Et que dans la noirceur quand même, la beauté s’insinue.

Crédit Photo ©Caroline Dufour. LES ARMES BASSES,   Le 28 novembre, Montréal 2021.

Crédit Photo ©Caroline Dufour. LES ARMES BASSES, Le 28 novembre, Montréal 2021.

Chant XVIII

la première regarda ses mains 
ses mains se détachèrent d'elle
tant pis
elle regarda d'elle tout ce que sa souplesse et ses yeux lui donnaient à voir
chaque partie de son corps qu'elle regardait 
se détachait d'elle
et se dispersant aux cardinaux
allait servir à d'autres
oui allait servir à d'autres
la première entendait les débris de son être chuter
oui ils chutaient longuement
dans un conduit de paroles barbares
avant d'être happés
mais elle ne cessa pas de se regarder
jusqu'à ce que sa souplesse et ses yeux n'aient plus rien à lui donner à voir
aussi elle regarda sa tête dans un reflet quelconque
mais sa tête ne se détacha pas d'elle



©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #17, 2020.

Chant XVII

 toutes on s'aime secrètement mais on dit qu'on ne s'aime pas du tout        quelquefois on désigne l'une ou l'autre parce que si ce n'est pas elle ça sera nous          après comme ils nous l'ordonnent on va ramasser les branchages qui la mettront en cendres      on profite dans le sous-bois d'une belle journée d'été car éloignées de tous et de toutes qui en cet instant préparent la place          on se baigne dans un rai de lumière cascadant entre deux grands arbres morts      ça chauffe nos joues         aussi nos poitrines et nos pubis car on a soulevé l'étoffe qui les recouvre     on est soudain libres dans ce rien de nature     on bouche nos oreilles pour l'être encore plus    on trouve par terre une coquille vide de petit-gris    on se glisse à l'intérieur    l'esprit du petit-gris mène la coquille avec nous dedans jusque dans la fente d'un hêtre   on a la colonne vertébrale colimaçonée la tête toute proche de la vulve de l'autre     ça sent la mousse bien verte     ça nous endort        nos rêves cassent la coquille élargissent la fente du hêtre    on se réveille courbaturées     on ramasse nos fagots      sur la place on se les fait payer un bon prix parce qu'ils n'ont plus le temps de négocier     il est tard     ils doivent purifier avant la mi-nuit  purifier purifier corps maudits et âmes maudites     vite on retourne dans le bois pour ne pas voir ça   la nuit n'est pas totale   partout des escarbilles des feu-follets des lambeaux d'étoffes virevoltant comme des papillons qui auraient pris feu des chevelures roussies rampant tels des limaces des yeux cuits roulant dans les rigoles     tout ça    poussière incandescente et charbon de cœurs de foies de reins d'utérus de viscères de poumons de peau    d'embryons quelquefois     de langues de seins de rates...   s'enfonce dans la terre   la terre recrache les noms de ces choses humaines calcinées dont elle sait toutes les anciennes fonctions mais ne veut rien savoir de plus     le vent sépare de la cendre les pierres de frayeur dont il ne sait jamais quoi faire     en principe les sangliers les enterrent                au bout d'un moment la nuit est totale        on a pas sommeil on danse on chante on se donne du plaisir   on caresse le pelage d'animaux adomestiques qui se couchent près de nous     on rit on dévore des cœurs et des fœtus grillés      on se recroqueville    on met au monde des rêves qui  mettront au monde des rêves qui mettront au monde des rêves    sans arrêt sans arrêt    jusqu'à celui-là qui  mettra au monde nos corps et nos âmes 



*d’y creuser ce qu’on a enfoui
les chemins sombres, les histoires maudites
mille fois à se condamner
aveugles à nos enfantements

qu’on y crie tous les instants fastes
les fentes qui ouvrent le monde
les cendres chaudes qu’on ramasse
et celles qu’on garde contre soi
pour les sentir longtemps

se rouler bruyamment dans nos étoffes d’âmes
et doucement contre nos chevelures
…


*Poème de Caroline Dufour   https://carolinedufour.com

©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #16, 2020.

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