Nous changeons
Dans la vague voyons
Autre chose que l'écume l'eau
Et les coquillages évidés
Par becs ongles ou lames
Nous changeons
N 'aimons La Terre
Qu’éveillées
Ses océans
Qu'endormies
Nous changeons
Marchons pour prendre
De la distance
Oui mais pour aller où
Nous l'ignorons encore
Certaines effrontées :
On saura quand on le verra
Pour elles qui sont nos yeux
nous ne cessons de marcher
Qui pour nous l'interdire
Personne d'assez semblable
Aux occupants de nos rêves
Personne d'assez adroit
Pour séparer l'eau de l'écume
L'écume du mouvement
Le mouvement de la lame
Ah nos pieds coupés
Par les marches interrogatives
Où est-ce
Mais où est-ce donc
Et comment cela s'appelle-t-il
Astre Corps Continent
Certaines effrontées :
On saura quand on le verra
Nous changeons
Sous le sable enfouissons
Les mots évidés
Par becs ongles ou lames
Nous changeons
Dans la vague voyons
Le mécanisme du cosmos
Certaines effrontées :
Silence ! ça tourne
Songe à cet amour
Débutant par sa fin
Que nous avons vécu
Nous l'avons détesté
Lui et lui seul
Jamais nous
Jamais toi et moi
Lui et lui seul
Oh nous ne haïssons plus
Ce qu'il a fait de nous
Il n'a rien fait
Nous le savons
Nous le savons enfin
Presque trop tard
Pourrions-nous dire
Si le temps avait sa place ici
Mais il ne l'a pas
Il ne l'a jamais eu
Seulement toi et moi
Seulement cet amour
Allant de mort en vie
Chaque jour un peu plus
Approche J’ai quelque chose À te dire que je ne puis dire Quelque chose prenant forme Quelque chose au nom inédit Une nouvelle dimension Une nouvelle jouissance Une nouvelle illusion
Cela est ambiant Et dans tes yeux Quelque chose brillant Quelque chose pour toi seul Quelque chose que je ne dois pas voir
Cela est dans mes oreilles Quelque chose de l’écho Quelque chose que tu ne dois pas entendre Quelque chose pour moi seule
Ou bien alors mettrons-nous un terme à la cohue des aspirations Retournerons-nous à nos egos intacts
Si deux ou trois fusionnent Ils deviennent divins
Oh tu as raison Reste loin de moi Écarte-moi je t’en prie Ne me laisse pas te comprendre Ne me satisfais point Ou bien devrons-nous nous perdre ensemble Dépersonnalisés Identiques Au sein du terrifiant Nirvana Moi toi―toi―moi
Mina Loy, Chants d’amour pour Joannes, in Le Baedeker lunaire,Poèmes 1, L’Atelier des Brisants.
Un jour se lèvera
Plus contemplé qu'un autre
Par mes yeux éblouis
De lumière et de sons
Qui fixeront la route
Emprunté par l'oiseau
Autrefois par l'amour
Pour venir jusqu'à moi
Dans ce clair admirable
L'amour présagera
L'annonce de sa fin
Et déployant des ailes formées
Par mon propre tourment
S'élancera vers l'aube
Sans regrets que je fus
Objet de son voyage
L'amour venu à moi
Dans l'unique dessein
Que j'en fasse un voleur
Contre rage de vent
Et mal de cœur
Aller pêcher la langue
Dans l'aber
Près des lèvres
Si les mots
Dans l'âme sont
En plein vrac
Choisir plutôt
L'appât
En longs bris
De glace rompue
Quand ça mord
Tirer tirer
Sortir la langue
La jeter au chien
Si elle est de bois
Sinon faire un signe de J'y-crois
Puis la mettre dans sa bouche
Tout le monde vous le dira
La langue est meilleure crue
Je repense à ces heures
Toutes données à l'ennui
Qui en ignore la valeur
Je les disais perdues
Pour ne pas m'avouer
Que c'est moi qui étais
Incongrûment perdue
Dans une pièce fermée
Aucune pièce n'est close
Quand une âme est dedans
Ah oui mais l'âme honnêtement
Que sait-elle de sa liberté
La veut-elle vraiment
La veut-elle tout le temps
Et l'ennui de durer
Tant que dure le dilemme
L'ennui qui sait ma crainte
De dire sa vraie nature
Désir de ne rien faire
Sans rien perdre du tout
Arrêtons de nous battre
Soyons douces et dociles
Pour nos corps déportés
Prônons plutôt l'adieu
Et non pas le retour
Arrêtons de vouloir
Arrêtons de penser
Cousons des genouillères
Aux jambes de nos filles
De nos jeunes garçons
Et à nos propres jambes
Arrêtons d'espérer
Rampons comme la larve
Qui commet notre viol
Rampons sur cette terre
Où l'arbre seul est droit
Arrêtons de nous battre
Soyons douces et dociles
Ne pleurons pas nos corps
Disparus vivants
Continuons d'être mortes
Continuons de sourire
De peindre nos frayeurs
Avec des couleurs vives
Cachons notre sang
Nos rides
Notre graisse
Laissons à portée
Nos seins
Et notre fente
Arrêtons d'espérer
Qu'un jour nous serons
Aimons ce qu'on nous sert
Et ne rechignons pas
Ah mais vidons la table
De nos restes écœurants
Chaussons les aiguilles
Qui freinent notre course
Et empêchent la fuite
N'ayons jamais de mains
Mais toujours des menottes
Arrêtons de nous battre
Soyons douces et dociles
Enfantons de la chair
À pénis de larves
Sans songer nous en plaindre
À l'homme qui n'est pas larve
Car il la craint aussi
Peut-être plus que nous
Veillons à ne pas prendre
le nom du père
Et du fils
Et de la sainte mère
Comme nom de putain
Gardons-nous d'être aimées
Par un homme ou une femme
D'un véritable amour
Soyons comme on nous fait
Soyons comme on nous veut
Perpétuons l'affreux sort
De nos sœurs qui ont souffert
Sans avoir vécu
Ce qui part
Ce qui disparaît
C'est peut-être encore là
Peut-être que c'est moi
Qui ne le vois plus
Moi qui suis partie
Qui ai disparu
Ou peut-être qu'une saison existe
Où l'on moissonne les champs de visions
Je le sais pour l'avoir vécu
Ce qui part
Rend l'invisible visible
L'incertain certain
Aussi qu'est-ce qui disparaît
Oui L'insolence de croire
Que mourir est pour demain
Et demain pour jamais