Sŏrōrĭo

Crédit photo CF 2019
Femme aux poches pleines de planètes
Va
Jette-les toutes dans l’océan
Regarde-les couler
Percées rouges
Percées noires
Ou bien
Fais-les rouler
Dévaler la colline
Et puis regrette ton geste
Toute femme regrette
Rattrape-les
Cours au-devant d’elles
Cours plus vite que les planètes
Se faisant tu perdras ce que toute femme perd
Tout
Tu perdras tout
Aussi
Déleste-toi
Des paroles
Des tissus
Du temps
Regarde les planètes chuter
Dans les bouches d’égout
Les failles
Les fentes
Regarde-les se faire broyer
Par l’inventeur de la roue
Femme aux poches pleines de planètes
Cours pour rien
Quand tu n’auras plus rien
Cours vite
Dévale la colline et crie
Fort et sans t’arrêter
Et rit de la même manière
La nature aime la danse
Le vide
Et les sons

Femme aux poches pleines de terre
Verse-la sous la plante de tes pieds
Et regarde éclore tes premières fleurs

Denaturare

Si on ne s’attriste pas
À la vue d’une créature
Quelle qu’elle soit
Dont la vie a été ôtée

Ce que ça dit de nous

La vie aussi
Nous a été enlevée

Cent cinquante millions de kilomètres

Puis-je parler de distance ? 

J’aimerais c’est certain

Une simple distance
Infranchissable peut-être
Mais connue

J’aimerais
Définir en kilomètres
Le séjour des absents
Et voir un soir d’été
– Le soleil le fait bien
Qui se répand sur l’herbe –
Deux lointains se toucher

Grand temps

Comment n’ai-je pas vu
Que le temps sommeillait
Ah ça oui maintenant je le vois
Si fatigué d’avoir tant dormi
Comment n’ai-je pas vu
Que dans ses rêves défilait
Une vie toute entière
Celle qui aurait été mienne
Si plus tôt j’avais su
Que le déclin n’est pas du temps filé
Mais le fruit d’une jeunesse négligée

Si plus tôt j’avais su
Que vieillir ne doit rien
Aux piqûres des aiguilles
Comme j’aurais secoué le temps !

Déforestation

Avant de prendre le large
– Et chacun sait
Que cela ne se peut pas –
Ils s’arrachent racines
Feuillages
Ne gardent que tronc branches
Cœur gravé sur l’écorce
Ou maison ou visage
Eliminent toute trace de Terre
En faisant de grands mouvements tristes
Chaque poussière caillou regrettés
Les lettres de leurs noms démembrés
Ondulant dans l’océan
Finissent dans la gueule des poissons
Qui se mettent à prier
Dans des langues étranges
Pour ne pas être pris
Mais ils sont pris
Et jetés sur la Terre
Et décapités
Et éventrés
Finissent dans la gueule
Des hommes/dieux
Qui jouent avec leurs yeux cuits
Comme avec des perles
Et recrachent arêtes et lettres
Pour ne rien garder
En travers de la gorge
Et parce qu’ils se plaisent
À être muets

Composition de la femme

Là 
Ma langue de pierre
Et ses cris fossilisés
Là
Mes yeux qui mènent
À mon âme l’effroi
Tout autant que la beauté
Là
Sur mon ventre
Le lien
Vers la toute première
Ainsi que vers la mort
Qui d’abord se fait vie
Là
Entre mes jambes
Le seul lieu au monde
Qui m’appartienne

La passe

Il n’est pas d’absents
Tant que je suis ici
Et pourtant
Mes yeux
Pour eux
Ont perdu
Toute vie
Ce sont eux les absents
D’histoires qui se racontent
Dans le lieu de mon âme

Cette âme qui se peuple
Cependant qu’ici-bas
Le désert s’installe

Cendre qui fait le feu

Ce que je perds
Chaque pas
Chaque expiration
Chaque effleurement
Ce que je perds en vivant
Ce que je soustrais
Malgré moi
Ce que je jette par-dessus mon épaule
Cette heure singulière
Cette chambre tiède
Ce que j’égare
Les clés de toutes les pièces
Et les pièces elles-mêmes
Ce que je perds
Là à ce moment précis
Autour de ce qui s’écrit
Poussière tu es
Poussière tu restes

Ce que je perds en vivant
Fait la demeure

Lélelle

N’attend pas les ailes
Ni la mort
Vole maintenant
N’aie pas d’autre but
Que d’aller n’importe où
Contemple sans nommer
Tout ce que tu rencontres
Ne parle pas ou peu
Dis-toi quelques vers
S’il t’en vient en mémoire
Supposé que tu croises un oiseau
– Mais ça n’arrivera pas –
Ne fais pas ta fière
Passe ton chemin
Ne pense à personne
De mort ou de vif
Hurle s’il t’en prend l’envie
Et sanglote et rit et grimace
...
Garde bien à l'esprit
Que tu ne vas nulle part
Que tu y vas en volant
Et que tu n’as pas d’ailes

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