Chute

I
Quelquefois, tu cherches en toi ce qui est à l’extérieur de toi. Ces promenades infructueuses créent un vide dans ton esprit. Comme si tu avais marché longtemps dans une absence de paysage. Le cœur las à cause de tes efforts visant à limiter l’espace désolé à quelques arpents de ta pensée. Seulement, quoique tu entreprennes alors, ta pensée toute entière disparaît dans cette absence de paysages, de visages, de corps, de voix, et cætera. Tout est silence. Un silence total. Celui que l’on ne trouve qu’à l’intérieur de soi, qui ne nous donne absolument rien à entendre. Ce silence vient-il avant ou après tes promenades vaines ? Reconnais-le, non seulement le silence était là avant mais en plus c’est lui qui t’oblige à ces excursions intérieures. Lui qui tourne ton regard vers le dedans afin de te confondre, lui qui ne t’offre rien à entendre. Pas même ta voix. Pas même les mots, habituellement sonores et en trois dimensions dans ton esprit.

II
Écrire est empilement de silences intérieurs. Hors de toi, la lumière et les sons. Si tu tournes ton regard vers l’extérieur, espérant rencontrer (reconnaître ?) l’autre, c’est toi que tu distingues en tout premier lieu. Toi, à tous les âges de ta vie. Toi, ne sachant presque rien de toi, pas même l’évident. Tu le sens, l’autre, celui que tu souhaites à tout prix rencontrer, l’autre, l’étranger, riche de ses voyages et pourquoi pas des tiens, porteur de ses mots et de tes phrases, celui-là s’impatiente, pressent ton désir. Il peut tout te donner, mais aussi tout te prendre. Il le sait. Il est puissant. Toi, tu n’as aucun pouvoir. Quand tu n’es pas l’autre. Quand l’es-tu ? Dans quel corps, quel esprit, quel paysage, es-tu l’autre ?

III
Dans la pensée de l’autre, tu n’es plus toi. Tu es une autre. Voilà un fragment de l’écriture.

Persona

 Écris ! Personne d'autre que toi ne peut te donner cet ordre. Va écrire ! Ne reste pas là à rien faire. Écrire, c'est faire ? Faire quoi ? Faire quoi ? Pas de réponse. Écrire, c'est défaire. Peut-être. Refaire ? Sûrement pas. Ni défaire, ni refaire. Écrire, c'est écrire. Enfermer entre deux couvertures bien chaudes la vérité sous forme de mensonge. La vérité ? Tu te prends pour qui ? Ta vérité. Et puis règle d'abord cette question : Tu te prends pour qui ? Tu n'y arrives pas ? Non, bien sûr. Écrirais-tu si tu avais la réponse ? Oui ? Écrirais-tu de la même façon ? Non. Tu écrirais pour te regarder écrire. Ignorant qui tu es, tu ne te vois pas écrivant. Tu ne te penses pas écrivant. Tu écris, c'est tout. 

Parfois, blocage, tu ne peux plus écrire. Plus du tout. Comme si tu ne l'avais jamais fait. Comme si ça n'avait jamais été en toi. Un prêt, pas un don. Quand ça t'arrive, alors oui, tu te penses écrivant. Quand ça t'arrive, tu n'arrêtes pas de tomber sur toi et tu te trouves mauvaise mine. Une mine de déterrée. Quand tu n'écris pas, te revoilà donc mise sur terre. Sur le dessus de la terre. Tu es trop voyante, trop bruyante. En-com-brante. Pour toi-même et les autres. Mais pour toi surtout. Alors tu t'ordonnes d'une voix molle : Va écrire ! Écris quelque chose. Quelque chose ? C'est mal parti. On ne peut pas écrire quelque chose. C'est vague, quelque chose. On ignore ce que c'est ou bien on ne veut pas dire ce que c'est. L'inverse de l'écriture. Vanité ! Écrire quelque chose, c'est exactement ça l'écriture. Tu ne comprends pas ? C'est normal, tu écris. Comprenant, tu n'écrirais pas. Tu ferais autre chose... des maths, de la philosophie, de la psychanalyse. Tu serais quelqu'un qui a appris des autres. Oui, évidemment, tu apprends de la littérature. Mais la littérature, c'est personne. Tu apprends seule et peut-être mal. Oui, sûrement mal. Aussi, la littérature t'intimide. Parce que tu écris. N'écrivant pas, elle ne t'apparaîtrait pas si effrayante, si dédaléenne. Tu la verrais sous son vrai jour. Comment est-elle  sous son vrai jour ? Ça dépend des jours. Mais puisque c'est personne ? Personne au sens étymologique. Persona. Le masque de l'acteur. Qui est l'acteur ? L'écrivain ? Le lecteur ? Personne ? Tout le monde. Très amusant. 

Là, tout de suite, tu  penses à Imre Kertész.  Pourquoi lui ? Tu ne sais pas... comme ça.  C'était un écrivain de l'ombre. On a dit ça  après qu'il était entré dans la lumière du Nobel. L'ombre est la condition sine qua non de l'écriture, non ? De l'intérieur d'une pièce obscure, tu distingues parfaitement ce qui se passe à l'extérieur. Si la pièce est éclairée, c'est l'extérieur qui voit ce qui se passe en toi. Ça te paralyse. Tu ne peux plus écrire. La lumière est dangereuse pour l'écrivain. Si tu le dis. Kertész l'a dit. Mais peut-être qu'il mentait. Pour cacher sa joie d'être enfin reconnu. De la fausse modestie, quoi. Ou de l'amertume. Son corps le lâchait. Son corps ayant survécu à Auschwitz et à Buchenwald le lâchait au moment précis où  son œuvre commençait a être largement lue.  Il y a de quoi voir là une forme de fatalité. Écrire n'est pas sans risque. C'est dans le corps que ça se passe. Dans tout le corps. Même à l'échelle microscopique du corps. Au niveau cellulaire. Tu divagues ! les cellules, c'est une autre planète. Elles ne savent même pas ce qui les entoure. Pas plus que toi tu le sais. Une vague idée, voilà. Pas plus. 

Allez, ça suffit ! ne reste pas là à rien faire. Va écrire ! Tu es en train de le faire ?  Non, là tu n'écris pas. Tu triches. Tu fais le geste d'écrire parce que rien ne te vient. Kertész (encore lui!) se mettait devant son clavier et tapait n'importe quelle lettre quand il était en panne. Il noircissait la page blanche pour ne pas perdre le geste. Tu le sais bien, écrire n'est pas un geste. C'est quoi ? Ça, personne ne le sait. 

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