Une vague idée du terrain

Un terrain vague. Vu de la fenêtre de mon immeuble, il ne s’y passe rien. Mon immeuble porte un nom. A. Je fais un mot avec la lettre. Assassin. Si c’est A, c’est assassin. Il reste peu de mots. Il faut faire avec. Il reste des assassins.
Un terrain vague. Chaque matin, une femme le traverse et ses jambes sont avalées par le brouillard. Je ne sais pas dire si c’est joli à regarder. C’est triste. À cause de la femme. Elle ressemble à un ange qui aurait perdu… Je ne peux pas dire ses ailes, les anges n’existent pas. Mais je peux dire un ange. Elle a l’air fatigué. L’air de pleurer souvent.
Le bâtiment n’est pas aveugle. Ni aveugle ni muet. Des cris s’y échappent souvent, de toutes sortes. Toute la misère du monde comme dit Mark Marksman. Je ne crois pas que ça soit vrai. La misère du monde s’étale sur le monde. Il n’en faut pas beaucoup pour déconner. C’est ce qu’il me réplique. Il écarte ses mains. Un espace pas plus grand que ça, ça suffit.
Un terrain vague. Une femme le traverse tous les jours en soulevant la brume. Autour, tout va bien. Dans la rue tout va bien. La femme marche vite en regardant droit devant. Et même lorsqu’il pleut, il n’a pas l’air de pleuvoir pour elle.
Un jour, Mark m’a dit qu’il existe des goûteurs d’océan. Croix de bois, croix de fer. Ces types-là traquent les endroits où le sel disparaît et ils les reportent précisément sur des cartes où le bleu l’emporte. Mais rien n’est moins sûr, alors je ne sais pas si la femme peut se débarrasser de ses larmes avec l’eau douce d’une averse.
Un terrain vague. Défoncé par endroits. Il ne faut pas compter que j’y marche. Il ne faut pas compter que je marche. Sur le parking, des Pick-up aux portières ouvertes d’où sortent de la musique et des jambes de filles. Des corazón entrent par ma fenêtre et vont se cogner contre les murs. Et comme je les oublie, les cœurs finissent par ressembler à des fruits pourris.
Un terrain vague. Une femme y marche et ses pieds ne touchent pas le sol. C’est une vision d’optique peut-être, mais ce n’est pas sûr. Mark Marksman, qui la regarde aussi, a la bouche béante comme s’il avait perdu un os capital de la mâchoire.
Quand le soleil passera derrière le bâtiment B, je tirerai les rideaux. Je ferai un mot avec la lettre B.

6 commentaires sur “Une vague idée du terrain

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  1. J’ai vraiment beaucoup aimé ce texte, chaque phrase faisait naître une image forte, et si mes yeux vous lisaient, mon regard voyait se dérouler tout un univers où chaque détail prenait sa place. Un peu comme un film…
    Et je dois dire que l’«os capital de la mâchoire» m’a carrément envoyé une séquence hilarante!

    Bonne soirée, Gabrielle.

    Aimé par 1 personne

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