celui-là a deux yeux
deux bras
une paire de poumons
un cœur
tout cela tu le possèdes aussi
en même temps
tu refuses d’être telle que lui
l’âme nue
car tu quittes ta peau
– la même que la sienne
ce n’était pas possible –
tu flottes
au-dessus des colonnes de vertèbres
elles jonchent le sol
rampent jusqu’à la victoire
qui n’est autre que la mort déguisée
en naissance
naissance formant les corps
toujours à l’identique
de celui qui les tue
dans le corps revenu
ton âme engorgée
par les conjugaisons multiples
des verbes – distanciés – de souffrance
ton âme sidérée
non d’avoir été nue
mais de ne pouvoir le rester
… de ne pouvoir le rester
ni devant le monde mais la neige
dans le battement du jour
quand la lumière descend
et que le temps…*
*Caroline DufourPeinture "Resting", Huda Lutfi, 2019.
voyez cette fleur
je l’ai coupée
puis disposée dans ce vase ornant la table basse
(deux inventions malheureuses)
voyez maintenant elle baigne dans une eau de la ville
poudrée de quelques grammes de sucre
pour que dure son malheur
une centaine de pas jusqu’à son champ
auraient suffi
chaque jour pour que je la voie
gîtant au milieu d’autres
sauvages
mais il fait trop chaud
il y a trop de vent
il y a trop d’insectes
et cette lumière…
moi si mélancolique
voyez j’ai besoin de beauté
tout près de mes yeux las
de mon corps vacillant
de mes énigmatiques jambes
moi si mélancolique
de n’être pas sauvage
d’avoir crû dans la chair
et non par le hasard
d’un transport de pollen
cette fleur arrachée
à sa pleine jeunesse
voyez maintenant
comme elle me ressemble
Si tu allumes la radio
ils vont tous surgir là
et tu n’as pas assez de café
de pain
de chaises
pour tout le monde
tu n’as pas assez de sang
d’os
de chair
pour les réparer
pas assez de dictionnaires Oxford
pour comprendre toutes leurs langues
pas assez de bras
d’épaules
d’estomac
d’yeux
tu n’as pas assez de lits
de coton hydrophile
de paracétamol
de manteaux d’hiver
d’arpents de jardin
pas assez de fleurs dans ton jardin
pas assez de draps
de savon
de jouets d’enfant
ils vont tous surgir dans ta cuisine
et la regarder comme le paradis
ils vont y faire ce qu’on y fait
mettre de l’eau à chauffer pour le thé
faire la liste des courses
lire le journal
croquer dans une pomme Story
en observant par la fenêtre les mésanges
qui cassent des graines dans la glycine
et dans les autres pièces
ils y feront ce qu’on y fait
écouter une chanson en boucle
jouer de la musique
s’enlacer
dessiner d’après nature
caresser le chat
dormir avec le chien
s’épiler les sourcils
disposer un bouquet d’hortensias fantômes
dans un vase en verre soufflé
écrire de la poésie
discuter jusque tard dans la nuit
changer de vêtements
décoller le papier peint
faire les poussières
et tout ce qu’ils feront
les fera rire
et pleurer
en même temps
toi tu ne l'entendras pas
ce silence
mon dieu
ce silence
If you turn on the radio
they will all appear here
and you don't have enough coffee
not enough bread
not enough chairs
for everyone
you don't have enough blood
of bones
of flesh
to fix them
not enough Oxford dictionaries
to understand all their languages
not enough arms
of shoulders
of stomach
of eyes
you don't have enough beds
not enough hydrophilic cotton
of paracetamol
of winter coats
of acres of garden
not enough flowers in your garden
not enough sheets
of soap
of children's toys
they will all appear in your kitchen
and will look at it like heaven
they will do what everybody do in it here
put water on for tea
make the shopping list
read the newspaper
bit into a apple
while watching through the window the chickadees
breaking seeds in the wisteria
and in the others rooms
they will do what everybody do in it here
listen to a song in loop
play music
hug each other
sketch about nature
stroke the cat
sleep with the dog
pluck the eyebrows
arrange a bouquet of ghost hydrangeas
in a blown glass vase
write poetry
talk late into the night
change clothes
take down wallpaper
dusting
and everything they will do
will make them laugh
and cry
at the same time
you won't hear it
this silence
my god
this silence
Un bruit entendu
durant ton sommeil léger
pas un cri d’animal
pas un volet qui claque
plus doux que ça
le battement d’une averse
toute proche et parfois lointaine
elle s’interrompt reprend
ici
là
verse pour qui se moque
du flétrissement
ensuite seulement pour qui est altéré
ou le contraire
ou au hasard
en palindrome
comme pour rêver
De ces froidures qui nourrissent la suite
mais de savoir ce qu’il y a sous la neige
quand moi chaque hiver
j’en oublie le printemps*
…
si tes yeux se déjettent
si tes mains à la hâte se placent devant eux
malgré tout tu vois qui ne se montre plus
tout le reste oublié
cette odeur de café
qui semblait pourtant se moquer de tout
la haute maison que ta mémoire a démeublée
ses ajours ne donnent plus sur rien
et Lui jamais même entrevu
Il manque de force pour faire le temps de tes journées
mais toujours tu vois qui ne se montre plus
toujours tu fixes l'heure heureuse
avec un clou tordu
sur un mur qui se trouvait là
et ne s’y trouve plus
*Caroline Dufour
Une histoire de traces. Comme dans une forêt blanche.
L’immaculé du temps et tout le bleu de l’ombre au beau milieu du jour.*
tu es partie
à chacun de tes pas réflectifs
la matière-miroir de ta peau
a imprimé en toi part de toute chose
gestes animalesques de tout être
course
nage
vol
mouvements disant mieux que paroles
ça tu l’aurais juré
l’involontaire suicide
closant tes amours saccagées
tu es restée
la matière-miroir de ta peau a masqué ton visage
avec figures anciennes
et figures de passage
aimantes ou non
tu n’as pas su le dire
tu n’as pas su aller
le temps ?
il t’a aimée
il t’a aimée
et puis tu l’as déçu
*Caroline Dufour
poggiare teneramente il capo contro la spalla utopica dell’ultima amica rendere il suo viso come i volti che ti hanno fatto bene le sue labbra come le labbra che ti hanno veramente baciato che hanno lasciato passare le parole necessariamente dure i suoi occhi come gli occhi che ti hanno veramente guardato che non hanno avuto paura di te che hanno osato voltarti le spalle bruscamente o soffermarti su vite diverse dalla tua … poggiare teneramente la testa contro il petto utopico dell’ultima amica modellare i suoi seni con il peso delle foglie di antichi alberi bronchiali ascoltare senza angoscia il suo respiro caduco
poggiare teneramente il capo sul cuore utopico dell’ultima amica ascoltarlo che batte al ritmo delle sue parole bambina nuotavo il più lontano possibile dalla riva e dal largo osservavo le donne della duna invecchiare invecchiare e diventare sabbia
poser ta tête tendrement contre l’utopique épaule
de la dernière amie
fabriquer son visage comme les visages
qui t’ont fait du bien
ses lèvres comme les lèvres qui t’ont embrassée véritablement
qui ont laissé passer les mots durs nécessaires
ses yeux comme les yeux qui t’ont regardée véritablement
qui n’ont pas eu peur de toi
qui osaient se détourner brusquement
ou s’attarder sur d’autres vies que la tienne
…
poser ta tête tendrement contre l’utopique poitrine
de la dernière amie
modeler ses seins avec le poids des feuilles d’anciens arbres bronchiques
écouter sans angoisse sa respiration caduque
poser ta tête tendrement contre l’utopique cœur
de la dernière amie
entendre celui-là battre au rythme de ses paroles
gamine je nageais aussi loin que possible de la côte
et du large j’observais
les femmes de la dune vieillir
vieillir et devenir sable
(Il s’agit de vaincre l’éternité*
pour enfin se reposer)*Phrase empruntée au texte Demeure (2) du poète Yan Kouton
telle une seule dormant seule
tenant racine d’arbre dans une main terre noire dans l’autre
trouvant dans le sommeil
compagnie des absentes
chaque fois éveillée par souffle de novembrecelui-là seul qui soulève ses paupières
telle une seule demeurant seule
levant les yeux au ciel pour y déposer nuages et oiseaux
comme elle le fait toujours
baissant les yeux au sol pour y déposer consoudes et nigelles de Damas et cosmos et berces du Caucase
portant loin ses yeux devant elle pour y déposer sangs sauvages ares et ares et horizon
telle une seule composant seule
paysage pour les absentes
compagnes de sommeil