Rivière-peine

©Else Christie Kielland
l’arbre foudroyé qui pourrissait en son lit
on disait qu’il nous survivrait
d’autres fois que nous le verrions périr

on y trouvait du quartz et encore du quartz
il entrait dans nos yeux
comme des larmes dures

nos visages ridés par les pattes de libellules
on se pressait d’en rire
avant de brouiller l’eau
de la rivière-peine

et on détalait sur la rive au milieu des orvets
en criant ­— ignorantes — aux serpents 

on disait que le bonheur serait
d’encore voir l’arbre foudroyé
à cette même place
longtemps après qu’il aura disparu

(a-t-on jamais su qu’on se fuyait nous-mêmes)



llustration du texte : ©Else Christie Kielland, "Ciel de soirée à Valevåg" 1947, huile sur panneau en bois, 37,5 x 29,5 cm, ©Nasjonalmuseet for kunst arkitektur og design, Oslo.


Papier noir

© Kiki Smith
Je me souviens de cette fois
où je me suis vue assise là
juste à côté de mes regrets
on les aurait dit en chair et en os
j’ai dit Ah mes yeux
je pourrais vous crever
mais mes yeux étaient tournés vers la mer
alors je me suis demandée Qui me montre mes regrets


je me souviens d’une autre fois
j’avais posé ma main sur ton sein
et je volais des phrases à la chambre
avant de m’endormir
le chat noir sur le papier bleu...
quand je n’ai plus senti le poids de ton sein
il n’y avait que ma main comme posée sur rien
comme si le précieux n’avait pu rester là
ou pas comme ça

je ne sais pas pourquoi
j’ai pensé à de l’encre noire



Illustration du texte : ©Kiki Smith, "Girl, 2014, argent fin (figure) et bronze (socle), ©Pace Gallery.

Courir, courir

©Georgia O’Keeffe
Simplement s’asseoir au bord de la rivière
apercevoir une feuille qui dérive lentement
se dire qu’elle est comme un jour parfait
qui aurait chuté de l’arbre
pour ne pas s’arrêter

tout faire pour ne pas la perdre de vue



Illustration du texte : ©Georgia O’Keeffe, "Two Yellow Leaves", 1928, huile sur toile, ©Brooklyn Museum, New York.

Abismo de luz

©Maria Chilf
les mots qu’on ne sait pas dire
les mots dits qu’on ne sait pas prendre
chutent interminablement

et nous vivons penchés
au bord du puits d’amour



Illustration du texte : Maria Chilf, "Signal, Towards the Surface" 2008, technique mixte, papier. ©Maria Chilf.

À peine entendue

©Tarsila do Amaral
(c’est étrange ce silence si lourd 
dans ce lieu où je retourne seule)


même lorsqu’elle se penche sur le texte venant
la solitude ne se prête pas à l’existence

écrire – en sa présence –
est comme vouloir garder longtemps
l’eau prise à la fontaine dans sa paume


illustration du texte : ©Tarsila do Amaral, "Composition (Lonely Figure)", 1930, huile sur toile. ©Sao Fernando Institute Collection, Rio de Janeiro.

voyage, dit-elle ?

©Yvette Achkar

dans le vent se tailler des ailes
et sachant le départ possible
librement faire le choix de rester


l’amour est un hasard qu’il faut contredire


Illustration du texte : ©Yvette Achkar, "Composition en noir et rose", 1987, ©Sursock Museum Collection.

Immobilis in mobili

©April Gornik
lorsque que je nage dans l’océan
que mes membres cherchent l’équilibre seulement
pour que j’y demeure en mouvement
sans désir d’aller

je ne suis pas ce que j’écris



Illustration du texte : April Gornik, "Storm, Light, Ocean", 2014, huile sur lin, 2 x 2,7 m ©April Gorniket Miles McEnery Gallery, New York, NY.

Étude d’arbre

©Rosa Bonheur
Ce que je n’écris pas n’est pas tu
cela se dit

Comme tout geste de nature
Ce que je n’écris pas
vente et pleut et embellit

— il faut des yeux pour lire
une peau pour sentir —

il est possible que la nature
n’attende rien de plus que d’être
sans être vue ni touchée

il est possible que l’absence notre faiblesse
soit l’aliment de son éternité


Illustration du texte :
©Rosa Bonheur, "Tree Study" aquarelle. ©The Cleveland Museum of Art

Refus de faire poème de la poésie

© Suzanne Perlman
Quand je te regarde dormir
toute partie
toute là
couverte par le seul voile d’été
mes mains aiment penser qu’elles n’oublieront jamais
ce que les mains oublient toujours
la peau la peau la peau


Illustration du texte : Suzanne Perlman, "Reclining Nude", 1986, huile sur toile, © Suzanne Perlman Estate.

Les soldats vert-de-gris

©Romaine Brooks
C’est effrayant la vitesse
où vont les choses

ce n’est pas nous qui allons vite
c’est quelque chose qui vient vers nous
à toute blinde
pourtant rien ne vient jamais vers nous
c’est plutôt nous qui allons vers

c’est effrayant de ne plus aller vers
à notre rythme

c’est effrayant
ces jours qui se comptent comme des secondes
d’une seconde à l’autre
les ruines
d’une seconde à l’autre
les bibliothèques brûlées
et avec les cendres de mots
d’une seconde à l’autre les ordres
les pensées difformes

c’est effrayant la vitesse
plus le temps d’oublier

plus le temps non plus de ne pas oublier



Illustration du texte : ©Romaine Brooks, "La France croisée", 1914, huile sur toile, ©Smithsonian American Art Museum.

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