le temps qui reste est enfin le temps qui va rester regarde la lumière dans la pièce naissant des courbes et des creux la peau de la saison recouverte de bleu Klein entends les mots que vous vous dites insonores et liquides lents étreins Les peurs devenues aussi chaudes que le pelage de la féline et qui se laissent tomber à sa façon dolente contre le ventre de l’aimée ne compte plus c’est enfin là de vivre cette jeunesse autrement que jeunes
Les pieds rouges

Il me faudrait mon cœur partager ton savoir et je ne le peux pas car tu n’en as aucun tu es tout comme fleuve qui ne sait d’où il vient et pas plus où il va il me faudrait mon cœur te presser dans ma paume te vider de ton temps et je ne le peux pas car ton temps est perdu il me faudrait mon cœur Illustration du texte Emmy Bridgewater "Sans titre",vers 1942, aquarelle, © The Mayor Gallery, Londres
Silentium

tu voudrais lui dire mais le vrai ne s’écrit pas le cœur ne s’ouvre pas il ne s’ouvre que mort sinon quelque chose ment quelque chose comme l’espoir et sa crainte éternelle que l’œil prenne trop de place tu voudrais lui dire l’espoir tu n’en veux pas c’est beaucoup trop pour ce que nous sommes surtout ça n’est pas assez là ça n’est pas assez chaud pas assez froid ça n’est pas vrai ça n’est pas vrai tu veux savoir que vous allez mourir et l’amour avant peut-être tu veux que ces pensées te viennent au moment où l’averse te cingle juste avant le banc de pierre le répit du rayon de soleil tu veux que ça te vienne et que ça ne te laisse ni ne te prenne rien Illustration du texte : Liselotte Grschebina, "Turnerin",1930, tirage gélatino-argentique © Le Musée d’Israël, Jérusalem
Femme se portant

l’écriture est restée dans son lieu d’écriture ce n’est pas s’en priver ce n’est pas fuir on ne dit jamais la force que l’on perd jamais qu’on la regrette jamais qu’on l’a vue là sur le même lit que le lit toujours forte mais à côté on ne dit pas que c’est nous qui rompons avec elle on dit La force me quitte on dit qu’elles sont plusieurs et que toutes nous quittent une seule demeure celle-là est force qui se force on le sait nous qui marchons moins vite qui pleurons plus souvent celle-là prend tout sur elle elle prend tout ce qui reste le mène non pas devant mais au loin sûrement et loin c’est effrayant c’est ici sans la chaleur c’est ici sans la joie sans la main qui se pose sur la peau de l’autre ignorant qu’elle se pose sur une dernière fois après après tout bouge encore ce qui est mort ne reste jamais dehors Illustration du texte : Angèle Etoundi Essamba, "Femme portant l’univers", 1993, photographie, © Angèle Etoundi Essamba
Loire terminale

un fleuve il faut le prendre avant la profondeur là où pas une étrave ne vient blesser son eau où l’eau se pense seule faiseuse de courants où l’impression céleste sur sa surface lisse lui fait croire à l’abysse et cela lui suffit cela suffit toujours sentir que ça va tout en ne bougeant pas sentir que ça va bien quelque part Photo Gabrielle Segal "L'oiseau", Nantes, 24 décembre 2022, 16h26. ©Gabrielle Segal
Peau de sable

ce n'est plus de la pluie ce n'est plus du vent il y a une peau entre la pluie et le vent avant elle je ne pouvais rien contre tout ce qui me poussait dans le dos je peux rester sur l'île je peux rester je peux la traverser la quitter pour la voir de loin la voir mieux l'entendre m'attendre la vouloir qui me prend toute entière la vouloir qui me jette sur la terre fermée et me laisse jalouse de ceux-là qui la traversent ignorant qu'elle est lèvres et langue ignorant qu'elle me rapporte sans discontinuer les mots qui dévalent sur elle des contre-hauts comme pluie poussée par un vent lent les mots lents désirés comme pépite dans une batée puis rejetés à la Loire pour que la joie vienne encore et que la fin perde de sa superbe reste ce qui doit rester ce qui part et demeure dans un même mouvement Photo Gabrielle Segal "Nantes, novembre 2022" ©Gabrielle Segal
Cœurs, cœur.

On ne voit jamais nos propres mains dans les rêves on voit d’autres mains mais ce ne sont toujours que nos mains comme celles-là qui m’ont volé l’écriture celles-là qui m’ont coupé la langue celles-là qui me pousseront du pont je me dis cela peut arriver sans volonté ni désir seulement de ne pas avoir supporté la vue du rêve échoué là dans la réalité vite je lui ai donné un corps je lui ai donné un lieu vite je l’ai détourné du bleu du ciel vite vite vite je me dis cela est arrivé avec volonté avec désir j’ai aimé j’aimerai encore pendant les temps de l’amour entre les temps de l’amour qu’ai-je fait que n’ai-je pas fait que ne pourrai-je jamais faire des mains là et ce sont mes mains tordent le cœur du rêve jusqu’à la lividité mes mains je ne les verrai jamais triompher le rêve errant et désincarné cela vaut-il mieux cela est-ce plus doux jamais personne n’aimera comme celle-là qui ne sait pas aimer Frida Kahlo, "Les deux Fridas", 1939, huile sur toile. © Luisa Riccciarini/Leemage
La peau d’hiver

il y a ce corps pénétré par lui-même par sa propre fatigue sache chaque mot qui s’écrit est un coup qui se donne mais il faut les écrire ne pas les esquiver laisser toujours le corps se pénétrer lui-même et par tout ce qu’il sauve d’une mort certaine voilà ce que nous nous sommes le sujet du sujet l’objet de l’objet sache écrire pour cela il faut être emplie tout aussi bien que vide il faut être fatiguée éprise et prise de folie il faut manquer de tout ce qui déjà est en nous il faut regarder l’autre comme une éternité qui pénètre le corps et l’âme de sa beauté sache écrire pour cela il faut souffrir beaucoup de ce que d’autres vivent sans souffrir jamais sans même qu’ils ne voient l’aiguillon qui dépasse de cette peau d’hiver contre laquelle nous nous on va se frotter en sachant la blessure mais c’est la peau choisie c’est la peau désirée c’est la peau d’écriture Claude Cahun, "Self Portrait (With Cat)", 1927, photographie. © Jersey Heritage Trust.
Le sang blanc du moment

cette minute durant laquelle on ne s’inquiète plus de rien comme elle semble éternelle dans la clarté soudaine comme elle semble douce entre le pire qui vient d’arriver la crainte qu’il demeure mais ce n’est rien l’amour enveloppe tout le malheur cela s’est dit dans les olympes et la chair de l’amour est dure aussi dure qu’est tendre la chair éprise de nos rêves celle-là qui a fait des chemins de nos mains des livres de nos lèvres des cœurs de nos rancœurs cette minute durant laquelle toute vie devient vie comme elle semble douce dans son éternité brève sa brièveté éternelle ©Joan Mitchell, "Merci", 1992, peinture sur toile, diptyque. ©Joan Mitchell Foundation, New York.
Sur cour

Tu auras froid, si je ne te parle pas d’amour. Tu marcheras plus loin, plus vite, avec tes yeux qui laisseront passer le froid. Sans toi, j’aurai mal, partout où tu te fais mal. Tu auras froid, si je ne te parle pas d’amour. À cause de ces maudites fenêtres, ouvertes sur la cour de nuit comme de jour, et leurs paupières gonflées par les intempéries d’au moins mille saisons. Tout le chaud s’enfuyait par là. Tout le froid demeurait. Tu remarques mon emploi d’un temps passé ? Je te parle, je te parle. Tu auras froid, si je ne te parle pas d’amour. Je te dis des choses idiotes que tu ne comprendras pas, tant la poésie en est absente. Je te dis : Si l’arbre donnait l’oiseau, il n’y aurait pas de peau mâchée, il n’y aurait pas d’os en compote. Je réponds à une question que tu n’as pas posée : Bien sûr que tu as touché des os d’oiseau, puisque tu m’as caressée. Photo ©Gabrielle Segal, "Nantes, 11 Septembre 2022, 14h42".