Effort des faibles

© Else Meidner
ce qui existe
ce que l’on peut toucher
du bout des doigts
ce n’est pas là
devant nos yeux

ce que l’on est
ce qui est vrai
ce que l’on désire

tout est à l’intérieur

dans l’organe de l’attente

– ce n’est pas le cœur
qui n’est que cave qui s’inonde –

quel nom lui donner

et pourquoi vouloir le nommer

il ne vit pas longtemps
ou alors trop longtemps

le nommer
ne sert donc à rien

on n’en parlera jamais
à voix haute

on ne dira jamais
c’est ici 
en le montrant du doigt

on ne peut le situer
aussi justement

cet organe c’est le corps
l’être dans son entier
et on ne fait pas ça
dire 
en accompagnant la voix
d’un grand geste circulaire
c’est ici que j’ai mal


© Else Meidner, "Nu féminin", 1950, fusain, aquarelle. © Archives Ludwig Meidner, Musée Juif de la ville de Francfort. 

Déambulation dans la capitale du poème

©Birgit Jürgenssen
soudain tu étouffes
tu te lèves ouvrir la fenêtre
toutes ces vies circulantes
il te faut les entendre
aussi que le chant des oiseaux
tapissent les murs unis
de ta chambre d’écriture

tu t’assois
tu écris
dans cet amour-là
le cœur n’est pas le centre
le centre c’est le ventre

tu écris
elle marche dans la ville
se dirige vers
la tourne du poème

tu écris
le centre c’est le ventre
s’affame et se nourrit
s’affame de nouveau
et encore
et encore

le cœur 
un peu rébarbatif
sauf quand il s’affole 
alors là oui
c’est la place de l’Étoile

tu écris
je me rends
en vers et contre tous
à la tourne du poème
le lieu du rendez-vous


Birgit Jürgenssen, "Ohne Titel" (Naturgeschichte), 1975, rayogramme. © Estate Birgit Jürgenssen, Vienne.

Silences de traîne

son silence
un théâtre tout juste déserté
quelques échos
de voix et d’instruments
et puis plus rien
plus rien

son silence bat tous les éléments
il les bat comme battent des poings
jusqu’au sang
jusqu’à l’os
il les terrasse tous

ce n’est pas ce qu’il veut
mais c’est ce qu’il fait

ce qu’il veut
ce qu’il voulait
c’est n’être pas silence

ton silence le sait
qui laisse
tous les mots 
d’avant son silence
à l’entrée de tes lèvres

L’imago

©Sarra Lébédéva
Dans la main 
quelques fils de soie

les deux voix froissées
se déplient
les deux voix tendres
déploient leurs yeux

le papillon
ne sait pas le prodige
il ne sait rien
il cherche la fleur à son goût
la pomme fendue
au pied de l’arbre poémique



©Sarra Lébédéva, A girl with a butterfly, 1936, bronze.  ©Tretyakov gallery.

À cette lumière

©Aliye Berger
toutes les nuits
jusqu’à la dernière
dans tous les rêves
jusqu’au dernier
je me blottirai aux côtés
de qui je me suis éloignée

je ne peux pas
étreindre ce qui brille
sans l'obscurcir

d’ombre faite
je ne peux pas


©Aliye Berger, Sunrise, 1954, ©Yapı Kredi collection.

Jamais neuf, en vérité.

Tu le savais, parce que tu l’as écrit. Mais, écrire n’est pas lire. Et lire ce qu’on a écrit, ne nous donne pas à voir ce qui est écrit. Ça ne donne rien. De soi. Ça ne dit rien. De soi. Écrire nous en éloigne. Se lire, encore plus. Mais tu savais le danger de donner à lire. Inconsciemment, tu le savais.  Il y a transformation dans la transmission. L’autre voit. L’autre voit toujours, dans le livre, ce que tu n’y as pas vu. L’autre entend ce que tu n’as pas entendu. 

Écrire est un effacement. C’est ce que tu crois.

Ce que tu voudrais ? Que chaque phrase écrase quelque chose du réel. Ça ne fonctionne pas comme ça. Mais au contraire de ça. Chaque phrase fixe le réel. Définitivement. La fiction ? Qu’est-ce que c’est ? Tu savais le danger. Mais tu n’y as pas cru. Pour une fois, tu n’y as pas cru.

Tu n’as pas vu. Tu ne vois jamais. À croire que tes yeux n’ont aucune fonction. Que dire de ton esprit ? 

Un mauvais livre. Tu le sais parce que tu l’as écrit. C’est tout ce que tu peux en savoir. Ce n’est pas réfléchi. C’est ton instinct qui sait. Ta peau. Deux années de mauvaise encre. Et puis ça. Une simple pagination, allant ironiquement jusqu’au cent. Jusqu’au sans.

Tu savais le danger. Oui ou non ? Oui et non. Tu as mal jaugé. Le danger de l’autre qui voit. De l’autre qui lit pour voir. Qui t’a vu. Qui a cru aimer te voir. Et puis, non. Non. Parce que c’est impossible de t’aimer si on te voit. Aussi l’écriture tue celui qui écrit dans l’œil de celui qui lit. La tienne fait ça. Beaucoup le font. Et c’est normal. Sauf cette fois.

Sauf que cette fois, tu désirais qu’il se passe autre chose.

Maintenant, tu es nue. 
Maintenant que tu vis, que vas-tu faire de ça ?

Chanson fauve

©Annemarie Heinrich
c’est sans voix
c’est sans mots
c’est arrivé
avant tout ce qui est arrivé
avant ce qui s’est formé
sous l’influence
des voix
des mots
c’est là depuis le premier jour
mais c’est comme si ça ne l’était plus
ça s’est fondu dans l’informe
ça lutte
ça suffoque dans les scories
c’est là
ça l’a toujours été
tu l’as toujours su
tu aurais pu le voir
si tes yeux t’avaient servi à voir
même ils n’auraient pas vu
ce qui était là
depuis le début
pas vu non
pas encore
ce qui te suit partout
depuis toujours
sans faiblir
ce qui te sait sans dire
ce qui te veut sans plaintes
ce qui mourra à ta mort
et ça n’est pas sûr
ça ne l’est plus
parce que c’est là
depuis le début
dans ton propre corps
dans le corps de l'autre


©Annemarie Heinrich, "Doble desnudo", 1947, épreuve gélatino-argentique.© Galeria Vasari

Par (nos) chemins

©Camilla Adami
une
toujours nue
désire pour elle seule
une autre nudité
qui couvrirait la sienne
une
désire pour elle seule
la chaleur
d’une autre nudité
qui aussi veut le chaud
d’avoir connu le froid
d’avoir connu les yeux
transperçant les tissus
de quels tissus je parle ?
je parle de la peau

en dehors de la peau
ce qui couvre le corps
est tissu de mensonges


Camilla Adami, "Nudo", 1985, 1986, crayon sur papier.  © Camilla Adami

Transport

©Annemarie Heinrich
en toi il y a quelque chose
qui n’est pas toi
pas de toi
quelque chose qui te dit 
tout le bien que ça sera
ça ne veut pas rester là
mais ça le restera
le temps qu’il faut
ça te tordra le ventre
ça te pincera le cœur
ça te tirera de bêtes larmes
de méchantes colères
ça effacera tout poème
ça te fera aller
jusqu’à l’endroit de tes cris
dernier lieu d'avant le silence

ce silence-là
tu ne le supporteras pas
ce ne sera pas ton silence habituel
sa force t’est inconnue
pourtant tu pressens son pouvoir
anéantissement de tout pouvoir
de tout verbe
de tout geste

ce qu’il y a en toi
qui n’est pas toi
pas de toi
cela a voyagé
depuis le corps qui sait
jusqu’au corps qui veut



Annemarie Heinrich "Portrait de Renate Schottelius", 1952. ©Annemarie Heinrich. 

La morsure

©Vija Celmins
comme dans les flots d’avril
de la baie des Trépassés
d’abord la morsure brutale 
puis la chaleur intense de l’eau
le regard dirigé vers la grève
c’est elle qui ondule
le corps fume en surface
ça lui dit quelque chose
de son devenir
il s’immerge entièrement
pour ne pas savoir quoi
sous l’eau troublée
les yeux ne servent à rien
l’esprit invente des images
l’esprit se demande
où commence le ciel
si là à hauteur d’épaules
ou déjà dans les profondeurs
l’esprit décide de tout
pas de ciel pas d’océan
pas comme ici 
où les âmes mortes sont au chaud
les âmes vives dans le froid



Vija Celmins, "Ocean", 1975, lithographie sur papier. © Tate.

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