Tu le savais, parce que tu l’as écrit. Mais, écrire n’est pas lire. Et lire ce qu’on a écrit, ne nous donne pas à voir ce qui est écrit. Ça ne donne rien. De soi. Ça ne dit rien. De soi. Écrire nous en éloigne. Se lire, encore plus. Mais tu savais le danger de donner à lire. Inconsciemment, tu le savais. Il y a transformation dans la transmission. L’autre voit. L’autre voit toujours, dans le livre, ce que tu n’y as pas vu. L’autre entend ce que tu n’as pas entendu. Écrire est un effacement. C’est ce que tu crois. Ce que tu voudrais ? Que chaque phrase écrase quelque chose du réel. Ça ne fonctionne pas comme ça. Mais au contraire de ça. Chaque phrase fixe le réel. Définitivement. La fiction ? Qu’est-ce que c’est ? Tu savais le danger. Mais tu n’y as pas cru. Pour une fois, tu n’y as pas cru. Tu n’as pas vu. Tu ne vois jamais. À croire que tes yeux n’ont aucune fonction. Que dire de ton esprit ? Un mauvais livre. Tu le sais parce que tu l’as écrit. C’est tout ce que tu peux en savoir. Ce n’est pas réfléchi. C’est ton instinct qui sait. Ta peau. Deux années de mauvaise encre. Et puis ça. Une simple pagination, allant ironiquement jusqu’au cent. Jusqu’au sans. Tu savais le danger. Oui ou non ? Oui et non. Tu as mal jaugé. Le danger de l’autre qui voit. De l’autre qui lit pour voir. Qui t’a vu. Qui a cru aimer te voir. Et puis, non. Non. Parce que c’est impossible de t’aimer si on te voit. Aussi l’écriture tue celui qui écrit dans l’œil de celui qui lit. La tienne fait ça. Beaucoup le font. Et c’est normal. Sauf cette fois. Sauf que cette fois, tu désirais qu’il se passe autre chose. Maintenant, tu es nue. Maintenant que tu vis, que vas-tu faire de ça ?
Chanson fauve

c’est sans voix
c’est sans mots
c’est arrivé
avant tout ce qui est arrivé
avant ce qui s’est formé
sous l’influence
des voix
des mots
c’est là depuis le premier jour
mais c’est comme si ça ne l’était plus
ça s’est fondu dans l’informe
ça lutte
ça suffoque dans les scories
c’est là
ça l’a toujours été
tu l’as toujours su
tu aurais pu le voir
si tes yeux t’avaient servi à voir
même ils n’auraient pas vu
ce qui était là
depuis le début
pas vu non
pas encore
ce qui te suit partout
depuis toujours
sans faiblir
ce qui te sait sans dire
ce qui te veut sans plaintes
ce qui mourra à ta mort
et ça n’est pas sûr
ça ne l’est plus
parce que c’est là
depuis le début
dans ton propre corps
dans le corps de l'autre
©Annemarie Heinrich, "Doble desnudo", 1947, épreuve gélatino-argentique.© Galeria Vasari
Par (nos) chemins

une toujours nue désire pour elle seule une autre nudité qui couvrirait la sienne une désire pour elle seule la chaleur d’une autre nudité qui aussi veut le chaud d’avoir connu le froid d’avoir connu les yeux transperçant les tissus de quels tissus je parle ? je parle de la peau en dehors de la peau ce qui couvre le corps est tissu de mensonges Camilla Adami, "Nudo", 1985, 1986, crayon sur papier. © Camilla Adami
Transport

en toi il y a quelque chose qui n’est pas toi pas de toi quelque chose qui te dit tout le bien que ça sera ça ne veut pas rester là mais ça le restera le temps qu’il faut ça te tordra le ventre ça te pincera le cœur ça te tirera de bêtes larmes de méchantes colères ça effacera tout poème ça te fera aller jusqu’à l’endroit de tes cris dernier lieu d'avant le silence ce silence-là tu ne le supporteras pas ce ne sera pas ton silence habituel sa force t’est inconnue pourtant tu pressens son pouvoir anéantissement de tout pouvoir de tout verbe de tout geste ce qu’il y a en toi qui n’est pas toi pas de toi cela a voyagé depuis le corps qui sait jusqu’au corps qui veut Annemarie Heinrich "Portrait de Renate Schottelius", 1952. ©Annemarie Heinrich.
La morsure

comme dans les flots d’avril de la baie des Trépassés d’abord la morsure brutale puis la chaleur intense de l’eau le regard dirigé vers la grève c’est elle qui ondule le corps fume en surface ça lui dit quelque chose de son devenir il s’immerge entièrement pour ne pas savoir quoi sous l’eau troublée les yeux ne servent à rien l’esprit invente des images l’esprit se demande où commence le ciel si là à hauteur d’épaules ou déjà dans les profondeurs l’esprit décide de tout pas de ciel pas d’océan pas comme ici où les âmes mortes sont au chaud les âmes vives dans le froid Vija Celmins, "Ocean", 1975, lithographie sur papier. © Tate.
Ce qui ne se peut pas s’écrit.
tu les vois comme mots ce ne sont pas des mots ce n’est pas un poème c’est la peau sans arrêt modifiée par le temps pour la poursuite de l’être ce n’est pas un poème c’est la peau restante que le temps toujours se déplaçant ne sait pas rendre à l'identique il y a deux déplacements le temps va vers l’avant l’être vers l’avant ce n’est pas le même mot ce n’est jamais un poème ce ne sont jamais des mots ce n’est toujours que la peau
Duras – Le ravissement de Lol V. Stein

Elle soupire.
— Je ne comprends pas qui est à ma place.
Pensées de vitesse

être soi sentir le tendre le dur la main la bouche le tendre le dur de l’âme de l’autre faire caresse du vent de la course mettre des mots dans les espaces mutiques combler les essoufflements par des essoufflements se sentir nue même couverte puis couverte par deux nudités être de peau et d’eau à l’endroit du là provisoirement nomade tremper les lèvres dans l’humide de l’effort sentir le tendre du sol des amours le dur du sol des attentes Sculpture Marta Pan, "Double Porte", 2006, acier. © Fondation Marta Pan-André Wogenscky
Une vie de fins

tu pars je le sens ce qu’il y a de toi en moi s’agite s’impatiente tu pars comme ça sans mots quels mots dire ? la patience n’est pas faite pour durer elle aime mourir vite elle aime courir vers ce n’est pas une marcheuse tu pars je le sens ma main tremble à l’idée que demain je ne pourrai plus je le sais pourtant il n’y a de bel asile que dans la mémoire et la mémoire à quoi ça ressemble ? disons une cité bombardée dans laquelle on poursuit machinalement notre marche on y marche oui mais si lentement si lentement qu’il est évident qu’on n’a pas survécu je le sais pourtant il n’est pas de mort que de mourir ©Sirje Runge, "Light I", 1979, huile sur toile. ©Art Museum of Estonia et Sirje Runge.
La vaine diversion de la mésange

le manque lui ne manque jamais de rien et je pourrais l’envier tant il me vante bien ses trésors tant il possède de désirs et de rêves qui semblent dire l’avenir et agacent ma peau je pourrais l’envier si je savais sa planque s’il n’avait cette manie de me suivre partout de jour comme de nuit pour m’en détourner me détourner de moi-même Photographie Sarah Moon "Park Avenue".©Sarah Moon.