suis-je seulement entrée ai-je seulement percé un jour mettons de la grosseur d’un demi-grain de sable ai-je seulement ce pouvoir de piquer un cœur autre que le mien et qu’il en garde trace qui ne soit pas blessure non je n’ai pas ce pouvoir il faudrait pour l’avoir que je possède des mains il faudrait que ces mains appartiennent à un corps et je n’ai pas de corps que des yeux puissent voir
Le chien

tu voudrais savoir que tu ne sauras jamais rien tu voudrais en être sûre rien du temps de l’amour tu aimerais aimer sans connaître la part que va te ravir le temps ne pas voir ne pas entendre sa façon brutale de te la prendre tu voudrais que ça dure mais bien sûr ce désir c’est le temps qui le tient entre ses canines déjà tu vois tu sais ta façon brutale pour le lui reprendre Rosa Bonheur "Barbaro après la chasse", 1858, huile sur toile © Philadelphia Museum of Art.
Poem-jacking

— je ne l’ai jamais vu s’asseoir en terrasse à vouloir discuter qu’il y vienne on verra mais quel dieu idiot voudrait tout gâcher en grondant après un ciel si clément non définitivement je ne crois pas à l’orage ©María Luisa Pacheco, "Untitled", 1955, huile sur toile. ©Collection particulière
Dédale poémique

une chambre avec vue sur la mer on dit c’est l’hiver l’eau est noire sauf autour de la presqu’île où elle se dentelle de blanc par la fenêtre close on aperçoit ce cercle onduler à la surface de l’eau de notre point de vue on n’en distingue ni le début ni la fin alors on dit c’est le labyrinthe amoureux ©Anna-Eva Bergman, N°49-1973 Vague Baroque, 1973, acrylique, pâte à modeler et feuille de métal sur toile.
le désir de la danse, geste du mot

cela vole comme rideaux d’une chambre avec vue sur la mer dehors cela va se gorger de lumière solaire qui vient pleuvoir dedans sur les corps rompus les effluves de l’iode prises dans son tissu embaument la pièce sèche de leurs touches d’humide cela va danser au cœur de l’inerte et bouleverser les âmes et bousculer les corps sans que cela se voit sans jamais être pris ©Lotte Jacobi, "Untitled", 1946-1955, tirage gélatino-argentique. ©Harvard Art Museums, ©Fogg Museum.
L’alcool du baiser

jamais ne venant autrement qu’en posant le noir sur le blanc l’alcool du baiser ce ferment du poème jamais bu autrement que de lèvres à lèvres cependant qu’on étreint le temps restant de l’autre qui enlace le nôtre c’est toujours ce qu’on fait toutes saisons emmêlées toutes raisons tentées voilà ce que ça donne si on veut le silence on ne l’aura jamais l’ivresse est trop tentante ©Carlotta Corpron, "Light Follows Form of Greek Head", 1947, épreuve gélatino-argentique. © Collection particulière.
Feu

Tout ce que l’on tait qui respire mal d’avoir si peu d’air tout ce que l’on regarde sans les yeux qui attend que l’on cesse d’écrire que le feu prenne dans la chambre d’écriture que ça brûle que ça brûle tout ce temps de silence illusoire toutes ces pensées passées qui se font chaque jour une tête de nouvelles venues tout ce que l’on tait ça hurle tout de même en déchirant la chair au vrai ça veut de l’air beaucoup d’air plus que pour un seul corps de l’air qui consume les cris vite très vite en une seule seconde … ah le crépitement de la guérison Ruth Francken, "La petite souche", 1957, huile sur toile. © Collection particulière.
Effort des faibles

ce qui existe ce que l’on peut toucher du bout des doigts ce n’est pas là devant nos yeux ce que l’on est ce qui est vrai ce que l’on désire tout est à l’intérieur dans l’organe de l’attente – ce n’est pas le cœur qui n’est que cave qui s’inonde – quel nom lui donner et pourquoi vouloir le nommer il ne vit pas longtemps ou alors trop longtemps le nommer ne sert donc à rien on n’en parlera jamais à voix haute on ne dira jamais c’est ici en le montrant du doigt on ne peut le situer aussi justement cet organe c’est le corps l’être dans son entier et on ne fait pas ça dire en accompagnant la voix d’un grand geste circulaire c’est ici que j’ai mal © Else Meidner, "Nu féminin", 1950, fusain, aquarelle. © Archives Ludwig Meidner, Musée Juif de la ville de Francfort.
Déambulation dans la capitale du poème

soudain tu étouffes tu te lèves ouvrir la fenêtre toutes ces vies circulantes il te faut les entendre aussi que le chant des oiseaux tapissent les murs unis de ta chambre d’écriture tu t’assois tu écris dans cet amour-là le cœur n’est pas le centre le centre c’est le ventre tu écris elle marche dans la ville se dirige vers la tourne du poème tu écris le centre c’est le ventre s’affame et se nourrit s’affame de nouveau et encore et encore le cœur un peu rébarbatif sauf quand il s’affole alors là oui c’est la place de l’Étoile tu écris je me rends en vers et contre tous à la tourne du poème le lieu du rendez-vous Birgit Jürgenssen, "Ohne Titel" (Naturgeschichte), 1975, rayogramme. © Estate Birgit Jürgenssen, Vienne.
Silences de traîne
son silence un théâtre tout juste déserté quelques échos de voix et d’instruments et puis plus rien plus rien son silence bat tous les éléments il les bat comme battent des poings jusqu’au sang jusqu’à l’os il les terrasse tous ce n’est pas ce qu’il veut mais c’est ce qu’il fait ce qu’il veut ce qu’il voulait c’est n’être pas silence ton silence le sait qui laisse tous les mots d’avant son silence à l’entrée de tes lèvres