Allant vers

© Bertina Lopes
la terre tremble
parce que la main tremble

il n’y a ni vent ni averse
pourtant les cheveux s’emmêlent
la peau est mouillée

la terre tremble
on pourrait en mourir
on en rit
parce que le vent absent
emmêle aussi les mots
et qu’ils traversent les lèvres
au contraire
de leurs définitions

à l’envers

et là
juste là
au pied des guerrières
enfin libérées de la guerre
ils vont se déposer
comme armes des vaincus


©Bertina Lopes, "La vita è una eruzione volcanica", 1997, huile sur toile. 

Lettre de l’estran

©Berni Searle
Peut-être nous disons trop
nous voulons prendre trop 
avec une trop grande hâte
la faute à ce trop de rien
que porte ma propre peur
celle-là que je sens
marcher à mon côté
pour se moquer sans doute
elle marche comme je marche
haut du corps en avant
comme pour plonger
dans l’air
moi qui refuse de plonger dans l’eau
parce que ça me rappelle mes évanouissements
si ta propre peur marche à ton rythme
je l’ignore
tu marches vite je crois
j’aime penser
Elle aime où elle va
peut-être nous disons trop
nous voulons prendre trop
peut-être nos corps assoiffés mentent à nos lèvres 
ou bien c’est le contraire
ou bien corps et lèvres disent vrai
à cet instant c’est cela que j’écris
mais à la prochaine marée
aux prochaines déferlantes…


©Berni Searle, "Flight" issue de la série "Seeking Refuge", 2008, encre pigmentée d’archives sur papier de chiffon en coton.

De vivre sans

©Donna Gottschalk
d’aimer
rien ne prépare
rien n’existe
il y a ce vide
par lui on sait
l’organe manquant
l’étourderie
qui limite les âmes
depuis le début

d’aimer 
rien ne se dit
de vrai
rien n’en dit 
le simple
ni les mains 
qui posent sur les corps
bien des choses salement
héritées 
ni le désordre
de l’esprit
qui n’est pas d’aimer
qui est impuissance à aimer
ici 
dans ce temps
dans ce lieu
occupés à faire de la place
toujours plus de vide
tant d’âmes mortes à enfouir
à dégager de notre vue

d’aimer
les âmes mortes
savent 
tout


Photographie ©Donna Gottschalk, Donna and Joan, E. 9th St., 1970, tirage argentique.

Écrire au blanc

©Kiki Smith
quand les sentiments occupent
toute la surface de la peau
tout ce qui se trouve derrière la peau
écrire est impossible

cependant quelque chose s’écrit
quelque chose peut se lire
à même la paroi du temps
et de l’air
qu’effleurent les émotions

les mots justes 
d’avant l’invention de l’écriture
et de leur ravissement à notre vue



©Kiki Smith,"Lying with a wolf", 2001, Encre et mine graphite sur papiers découpés et collés sur papier Népal. ©Centre Pompidou

Fin d’écriture

Tu le sais, il ne faut pas écrire dans cet état. Ni même écrire cet état. Il ne faut pas parler de ça. Qu’aucun mot ne serve à ça. Qu’aucun œil ne se pose là-dessus. Il faut attendre. Non ça ne va pas passer. Rien de ce genre ne passe. C’est de nature sédentaire. Mais toi, oui, tu vas passer. À côté, à travers. Tenter un contournement. Sans regarder. Pas besoin de regarder. Tu sais ce que c’est, ce que ça fait. Ça tord, ça pince, ça donne de petits coups, pas forts non, constants. Des petits coups constants. Comment atteindre cet état pour les faire cesser ? Il est vaste, bien trop vaste. Il n’a pas d’« autour ». 
Cet état, il y a si peu à en dire. Si peu à en dire. C’est pauvre, maigre. Ça erre à l’intérieur de ton être. Ça pousse tes organes dans le coin le moins aéré afin d’agrandir son périmètre d’anéantissement. Ça te fait suffoquer. Ça ne s’écrit pas, la suffocation. L’asphyxie. La phrase ne survit pas sans air, sans lumière. 
Il ne faut pas écrire dans cet état. Il ne faut pas écrire cet état. Tu tournes autour, mais tu l’as dit, ça n’a pas d’« autour ». Cet état, c’est le vide de chaque côté de la page. Un pied dedans, et c’est fini. C’est fini. 

Le petit os cassé

©Lillian Cotton
on ne sait pas ce que le corps peut
on sait ce qu’il veut
je crois
dans le désir on sait
jamais autrement
jamais autre part

le petit os cassé ?
un cri cousu sous la peau
à chaque pas rappelant 
ce que le corps veut pouvoir

toujours plus qu’il ne peut
pas par défi non
par amour
je crois

pour le corps perdu dans son âme
vivre d’elle seule ne suffit pas



©Lillian Cotton, huile sur toile (possiblement Natalie Barney & Romaine Brooks), 1930.

Oui, Duras.

ce mot-trou
mangeur de paroles
il attire tous les autres mots
dans son gouffre
les bien dits
les mal dits 
les retenus
oui les retenus
ce mot-trou
dans lequel ne trébuche pas
celle-là pourtant pressée 
pressée à juste titre
d’arriver
au tout début
pas de mot pour le dire
ce début 
flamboyant premier jour
travesti en dernier
par les fomenteurs
de victoires défectueuses
ce mot-trou
fournissant la matière 
de ton écriture irraisonnable
et de ces livres souterrains
que tu lis comme ça penchée
au-dessus du gouffre
jugé par tous dangereux
et c’est tout le contraire

la chute c’était avant lui
sur le plat
sans mouvements
pour la parer

tes jambes et tes bras savais-tu qu’ils pouvaient faire ça pour toi ?
non tu ne le savais pas

tous ces mots comme mouches
qui bloquaient ta vision
qui te piquaient le corps jusqu’à l’insensibilité

La main-coquillage

©Dora Maar
l’inspiration
de l’air pris dans une autre bouche
autour de cet air
rien
la suffocation
le silence absolu
l’obscurité absolue
la vie froide


©Dora Maar, Sans Titre (ou La main-coquillage), 1934, négatif gélatino-argentique. © Centre Pompidou.

Bel asile

©Alexis Hunter
oui ma tristesse
pour cette histoire
la dernière
au vrai la première
la seule
la plus grande
la plus admirable de toutes

je sais tant de moi
je veux tant pour toi
mon bel asile
à cette heure
presque
la dernière
qui devra porter tant de délices
comme si de rien n’était
comme si la fatigue
n’avait jamais fracturé
nos os et notre cœur


 ©Alexis Hunter, Women in the Moon, 1983, lithographie. ©Richard Saltoun Gallery. 

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