La peau aimée du texte bu à la fontaine du vieux village absent

©Jane Poupelet
tu as toujours peur de ne plus savoir
parce que tu sais que tu n’as jamais su
au jour quand tu t’assois là
attendant que le texte vienne en toi
qu’est-ce que tu entends 
un brouhaha de pensées folles
de pensées dansantes
indisciplinées
noctambules
qui refusent les chaînes
la sentence
le point du jour
qui te refusent toi
les pensées brouillent ton esprit
de questions insolubles
elles demandent 
quand tu écris où es-tu 
elles disent 
le poème ma vieille c’est la mort
elles demandent encore
quand tu penses où vas-tu

au jour tu donnes à mordre à leur rage carnassière
toute la surface de ta peau
il n’y a que lorsqu’elles s’acharnent sur toi
que tu  peux saisir leurs forces et leurs faiblesses

quand tu écris tu es 
dans leurs dents qui te mordent
tu es dans la blessure

aussi dans le corps de l’autre

là tu ne vas rien bousculer 
rien ne va te bousculer

là tes pensées se taisent
seul murmure 
le flux continu de la fontaine 
du vieux village absent
à la bouche de laquelle 
l’autre apaise sa soif


Illustration du texte ©Jane Poupelet, Étude de femme nue assise, 1924, craie sur papier japonais. ©The Met Collection

Dans les vrais poèmes les mots portent leurs choses*

©Laure Albin-Guillot
il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps
pour qu’il jouisse des caresses
et se sache aimé
pour que l’être ainsi chéri se situe dans le cosmos
à sa place juste 
qu’il reconnaisse tout 
qu’il sache dire le nom de toutes les choses
même celles qu’il voit pour la première fois
celles pas encore venues

il faut avoir de vrais mots 
après les taire si on veut
peut-être les oublier
peut-être les écrire

moi longtemps mes mains étaient de fausses mains
et mes mots des pitons que je plantais dans la roche
à l’insu de ceux qui m’imaginaient grimper à la force des bras

la force de mes bras mon dieu
la force de mes bras

me voyant chuter
vite je rebaptisais ma chute
avec les mots tendus
par cette force forcée

il faut avoir de vraies mains pour caresser un corps 
et qu’il se sache aimé 
il faut avoir un vrai corps et qu’il porte ses choses 



*Titre extrait du poème "La guerre sainte" de René Daumal
Photographie Laure Albin-Guillot, Etude de Nu, vers 1925, épreuve à la gélatine argentique.  ©Musée des Beaux-Arts du Canada.

Le souffle court

©Germaine Krull
j’ai la certitude que là-bas c’est ici
que la distance est 
amoindrie par ton pied qui foule le passé
j’ai la certitude que l’empreinte de tes pas laissée sur le chemin
est comme présent sous toutes ses définitions

de mon bord je sens bondir ton existence
celle-là parmi toutes les autres
le monde que je recalcule à l’ère de ta danse

j’entends par les lèvres de ton effort 
s’échapper toutes les sortes de cris 
toutes les sortes d’écritures
et de souffles
même ceux solitaires 
qui pourraient être miens
ils ne se perdent pas dans la solitude
mais vont comme un regain d’oxygène
faciliter ta lutte
nourrir tes muscles endoloris

ta course fait aller la terre plus vite
vers moi qui ne me montre pas
en corps

j’ai la certitude que tu reviendras à l’aube
la même aube que lorsque tu es partie

celle-là n’aura rien cédé au spleen 
qui a la sale manie d'engrisailler le jour



Photographie Germaine Krull, Nu féminin, 1928, tirage gélatino-argentique. Centre Pompidou. © Estate Germaine Krull/ Museum Folkwang.

Caroline Dufour – À moi le silence (Poursuite)

©Imogen Cunningham
là où quand je mords
ça blesse
et le creux laissé vide


le mal à prendre
ce qui se tend


pour le désir
et tout ce qui nous fait


défaites

durables comme le soleil

C.D.


Le site de Caroline Dufour

Photographie Imogen Cunningham, "Two Callas", vers 1925, tirage gélatino-argentique. © The Imogen Cunningham Trust.

À moi le silence

©Imogen Cunningham
lance-toi si lance-toi
sur les versants déclives de tes poèmes massifs
saisis-toi dans ta course d’épingles à cheveux
que je puisse enfermer dans mes boucles le vent de ta vitesse
que je puisse me souvenir
que tout est allé trop vite
que Tout n’a rien laissé du tout
si
des migraines
au fond de mes yeux
comme chaque fois que j’affronte le soleil
ou bien que je libère des gouffres de mon cœur
et de mes rêveries
des amours tant habituées à leur réclusion
qu’elles ne peuvent demeurer dans mes mains ouvertes
sans aussitôt chercher l’ombre et le châtiment

ce n’est pas sans dégât
leur folie affecte mes jours durablement

mais on ne fait rien de ça n’est-ce pas
on ne sauve pas un cœur verrouillé
un cœur avare
un cœur affaibli par les privations qu’il s’impose

lance-toi si lance-toi
moi je suis et je ne peux que rester dans ce temps 
où le silence est fait de cris de toutes sortes
aussi du cri de la poésie qui met au monde le poète



Photographie  Imogen Cunningham, "The Unmade Bed", 1957, impression gélatino-argentique.  ©Museum of Fine Arts, Boston, © The Imogen Cunningham Trust.

Tu es l’Impromptue (et l’impromptu, c’est absolument tout)

©Maria Jarema
un mouvement de danse
improvisé

une joie qui résiste au monde
recouvrant toute ta peau de femme
comme une robe d’été
portée en toutes saisons
parce que la neige la pluie
qu’est-ce que c’est 
Qu’est-ce que ça fait

ça s’évapore de toi en une brume caressante
que crée ta propre chaleur 

la brume 
qu’est-ce que c’est 
un voile aérien qui t’a permis d’arriver jusqu’ici
les mains et la tête vides de tout crime
la tête pleine de ce que l'on a pas voulu t’apprendre
les mains pleines de ce que l’on a cru te voler

tu as tout appris
tu as tout repris
et même tu as fait plus

tu as pris 
tu prends encore
tout ce qui se trouve entre
les fables
et les balles
en un mouvement de danse 
improvisé par l’amour
et par lui seul


Sculpture ©Maria Jarema, Dance, 1955, laiton. The National Museum, Cracovie. 

Cinglée par la vitesse du temps

©Claude Cahun – Marcel Moore
c’est étrange cette tristesse
qui naît de ton désir

c’est étrange cette phrase entourée de tout ce blanc
glacial
comme un feu maigre qui ne réchauffe pas
mais rappelle la chaleur
vivre ainsi dans le souvenir de la flamme
pourrait t’aller
seulement ce n’est pas un souvenir
c’est une attente

l’attente une lame passée au feu
qui d’une masse informe fait un corps
brûlant à l’endroit de ses blessures
essentielles blessures 

la tristesse coule de tes yeux
d’entre tes cuisses
au fond de ta gorge
le sel toujours mêlé à l’eau
pour que l’eau existe peut-être
pour que les lèvres y reviennent
assoiffées 
toujours assoiffées après avoir bu

cette tristesse
comme une prémonition
que la solitude approche
qu’elle vient pour toi
et toi seule

tu la vois
à travers les plaies qui te permettent d’y voir
elle piétine les feux résistants



Photographie © Claude Cahun-et Marcel Moore "Aveux non avenus" planche III, photomontage. 

Passage au vrai

© Wura-Natasha Ogunji
as-tu déjà eu des oiseaux dans la tête
bien sûr tu en as eus
il y a donc bien une entrée
puisqu’ils l’ont empruntée
les oiseaux y sont-ils restés ?
Non ils ne sont pas restés
il y a donc aussi une sortie
ton désir te dit 


Œuvre illustrant le texte © Wura-Natasha Ogunji, The Last Beautiful, 2019, fil, encre, graphite sur papier calque. 

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