Bord de malaise

©Anna Margit
il veut partir
il faut faire vite
il le veut si fort
les yeux s’affolent
ils cherchent pour lui quelque chose 
de jamais encore vu
quelque chose de beau
de simple 
d’évident
ils butinent dans le jardin
un trésor vite
une merveille
une petite chose toute bête 
qui ne finisse pas en isme
avec des lèvres mais pas de langue
ou une langue mais pas de bouche

il veut partir
il faut faire vite

la main s’affole
tremble devant la page
retient non sans mal le stylo-plume
attiré par la fenêtre ouverte
l’infini voyage
loin de la manufacture de papier
la main tremble en écrivant
elle sait qu’il sait
écrire n’est pas un geste
elle pense Peut-être il n’y verra que du feu
regrette aussitôt d’avoir pensé au feu
mais elle ne peut effacer 

le corps tout entier s’y oppose
menace de prendre au mot
chaque mot écrit
la main lâche le stylo-plume
qui oublie l’infini voyage sur-le-champ 

il veut partir
il faut faire vite

il dit
il y a dans ma tête comme un effondrement 
il dit
je ne suis pas moins autre que l’autre
il dit
je suis trop proche du distant

il divague
il faut faire vite

les jambes s’affolent
courent sur un chemin escarpé
où elles comptent qu’il s’essouffle
la mémoire s’affole
il faut faire vite
elle ne sait pas faire ça


Peinture ©Anna Margit, Figure Shouting, 1956, huile sur papier. © collection privée.

Mal donné

©Corinne Freygefond
pour rien
elle ne reviendrait au monde
à cause de cette forme humaine
dans laquelle déjà elle vit
en sachant si peu d’elle

elle ne peut concevoir l’idée d’une âme neuve
se cognant aux parois
d’un corps prisonnier de lui-même
et de tous les autres
et de – quoiqu’on puisse en dégager quelques embellies –
l’affreuse histoire humaine

elle ne reviendrait pas
à cause de cette énergie fabuleuse
sur laquelle elle a cru pouvoir compter
finalement gaspillée à la survivance
dépensée en réparation des dommages
et si rarement pour la vie

à présent cette énergie circule en elle
à la vitesse du sang carencé d’un animal encagé
ruminant jours et nuits 
des pensées meurtrières
qu’il retourne contre lui-même

que faire d’autre
quand ceux qui le regardent 
font si mal semblant de l’imaginer ailleurs

ou bien ne voient rien

tout paraît normal après tout
l’atteste le billet d’entrée
qu’ils tiennent dans la main
aussi les installations attractives
la musique exotique
et la boutique du jardin zoologique


Illustration ©Corinne Freygefond, #Sans titre, encre sur papier, 2021.

Avant les voix – Before the voices

©Gisèle Freund
une douleur apaisante
la froideur de l’eau

comme ne pas écrire
comme savoir que ça n’arrivera plus

que l’on a tout écrit en prenant bien son temps

aussi ce n’étaient pas des pierres

mais la roche toute entière
recouvrant le Sussex

qu’elle a glissé dans ses poches



a soothing pain
the coldness of water

like do not writing
like knowing that it won't happen again

that we wrote everything by taking our time

therefore these were not stones
that she has slip into her pockets

but the whole rock
covering the Sussex county



Photographie ©Gisèle Freund  La Table de travail de Virginia Woolf, Rodmell, Sussex, 1965. Donation de l'artiste au Centre Pompidou


Encore après plus rien

si ce n’était pas ça
si ce n’était pas le temps qui passe
si ça ne l’était plus

à cause de nous
qui nous croyons de passage
piétinant cette destination avant d’en rejoindre d’autres
toutes que l’on nomme destinées
mais c’est faux n’est-ce pas
il n’y a que ce temps-là
ce lieu-là
fixes
et rien d’autre

ni la mouvance du début ni celle de la fin
ne sont signes de voyages

entre les deux un éveil tardif 
vite le corps qui se campe par automatisme
en position statique de défense
presque toute la surface du corps
presque toute la surface de la tête

si ça n’était pas le temps qui usait
s’il ne l’avait jamais fait

si ce qui nous restait de mouvements
nous apportaient seulement
la preuve désarmante
qu’il est presque impossible d’être

la preuve que nous usons nos vies
à ne vouloir que vivre
un temps donné


Photographies issues de l'ouvrage  Parce que…, ©Sophie Calle ©Editions Xavier Barral, 2018.

Le poids de l’existence

©Janina Green
dans la chambre bleue
tu es seule cernée par le silence
mettre de la musique réglerait le problème

le jardin grouille d’oiseaux
mais tu ne les entends pas
impossible d’ouvrir la fenêtre
à cause du froid
tu réfléchis à une musique
en essayant de retrouver le poème
qui t’est venu cette nuit

tu n’en tireras que des lambeaux
ça te déprime un peu 
mais c’est toujours comme ça

tu écoutes Emily Loizeau
parce que c’est possible la fenêtre fermée

le poème t’a frappé à l’estomac
comme n’importe quelle angoisse
tu t’es réveillée en sursaut
et vu le marchand de cendres
les mains chargées de poussière
qu’il menaçait de répandre alentour

durant cet intervalle d’incertitude affolante
tu as cherché le souffle de ta compagne
puis secoué son épaule parce que tu ne l’entendais pas

durant cet entre-deux tu as failli mourir

le poème parlait de l’amour
de l’invention de l’amour

il est perdu 


Photographie, ©Janina Green, Untitled. Série Vacuum, 1993. 

Tabula rasa

tu voudrais que tes yeux redeviennent des yeux 
tes mains des mains

n’être pas plus que nuage
mais pas moins


tu voudrais qu’elle existe
la page blanche
la page immaculée

et dessus ne rien écrire

que ce besoin d’écrire ne te soit même jamais venu

la laisser comme ça
la lire comme ça

libérée des sentences tardives
de tes beaux mensonges réanimateurs

de tes vains combats 
de résistance poétique

blanche comme drapeaux
des nations sans traumatismes

L’arbre-animal

Il y a un arbre
le dernier
un arbre qui n’est pas bêtement planté
sur le haut d’une colline
on ne le voit pas de loin
il faut marcher longtemps
si on veut l’atteindre
mais qui veut ça marcher
et comme on n’a jamais vu d'arbre
il se peut qu’on croie en avoir trouvé un
dans cet antique élément de décor urbain
ce pylône électrique
où se sont emmêlés des lambeaux de tissus
on se gausse d’avoir déniché un arbre
sans trop d’allées venues
on admire son envergure 
et on s’assoit dessous
comme roi ou reine sur trône à sa mesure
il n’y a plus personne
pour dire notre méprise
on est le dernier à connaître ce mot
ARBRE
à l’avoir entendu
d’une bouche ancienne
à cette heure évidemment tue
on prononce le mot à voix haute
pour que l'arbre se sache reconnu
mais plus que tout démasqué
le vent agitant les bouts d’étoffes piégées
ça nous va comme discours d’allégeance
et on attend 
on attend
on attend qu’il tombe des fruits de l’arbre


il y a un arbre
le dernier
un arbre qui se déplace
à rebours des saisons de guerre
un arbre-animal
avec ses racines plantées
dans le haut de son crâne
qui baignent dans le souvenir
de la demeure sans danger


Illustration, Cervidé, Grotte de Cosquer.  ©Cosquer Méditerranée

Le néant d’importance

©Romaine Brooks
je ne t’ai pas encore pleuré
je ne peux pas
il est encore tôt
ou bien il est trop tard

ou bien j’ai trop pleuré
sans économie
sûre que mon capital lacrymal
suffirait pour toute une vie

et je pleurais et je pleurais
tant de raisons
tu comprends
je ne forçais pas
ça coulait comme ça
d’un coup 
à la vue de
à la pensée que
au remords de n’avoir pas
tu remarques comme moi
que le remords est toujours
au singulier pluriel
ça coulait comme ça
ça me faisait mal à la tête
des migraines affreuses
les paupières tuméfiées 
comme celles des boxeurs
je n’y voyais plus rien
condamnée à tout imaginer
et tu sais que c’est pire
bien sûr tu le sais

pardon mais bien que ça me terrifie
je ne peux m’empêcher de songer à ta décomposition
parce que c’est encore toi
je me dis il faut de l’eau pour que tu te défasses
et des éléments organiques
et du temps
je me dis il faut cet art de la nature
de ne pas renier le pire
de le voir comme une étape

après que seras-tu
qu’aura-t-elle fait de toi
dans quoi ou qui te reconnaîtrais-je

je ne t’ai pas encore pleuré
aussi parce que de ton vivant
il m’est arrivé de le faire souvent
je te sentais fragile
comme marchant sur un fil mal tissé
et c’était égoïste 
oui je le sais
égoïste et cruel
et contre-naturel

tu vois toutes ces choses que nous dictent nos peurs
pour survivre
ces envolées poétiques
ces oiseaux de malheur
qui tournent au-dessus de nos têtes 
au sortir de nos bouches
ils nous offrent d’abord un beau spectacle

ces oiseaux de malheur
ils finissent toujours par nous crever les yeux

bien sûr que je les crève moi-même mes yeux
mais je te l’ai dit
il me reste les images

il ne reste que ça
de toi et des autres

vous ne vous croisez même pas
tous autant que vous êtes
et c’est à cause de moi

incapable de vous faire vous rencontrer
même dans l’absolu
l’absolu 
celui-là m’aura tué
bien avant que je meure
bien avant que j’en comprenne le sens
pourtant sans équivoque

je ne t’ai pas encore pleuré
aussi parce que je t’aime encore
et que ça n’est jamais triste d’aimer
ou bien ça l’est tellement
que quelque chose se casse
quelque chose se vide
et tout devient pierre

je ne sais pas.


Peinture Romaine Brooks, "Le Trajet", vers 1911. huile sur toile. ©Smithsonian American Art Museum

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