Tabula rasa

tu voudrais que tes yeux redeviennent des yeux 
tes mains des mains

n’être pas plus que nuage
mais pas moins


tu voudrais qu’elle existe
la page blanche
la page immaculée

et dessus ne rien écrire

que ce besoin d’écrire ne te soit même jamais venu

la laisser comme ça
la lire comme ça

libérée des sentences tardives
de tes beaux mensonges réanimateurs

de tes vains combats 
de résistance poétique

blanche comme drapeaux
des nations sans traumatismes

L’arbre-animal

Il y a un arbre
le dernier
un arbre qui n’est pas bêtement planté
sur le haut d’une colline
on ne le voit pas de loin
il faut marcher longtemps
si on veut l’atteindre
mais qui veut ça marcher
et comme on n’a jamais vu d'arbre
il se peut qu’on croie en avoir trouvé un
dans cet antique élément de décor urbain
ce pylône électrique
où se sont emmêlés des lambeaux de tissus
on se gausse d’avoir déniché un arbre
sans trop d’allées venues
on admire son envergure 
et on s’assoit dessous
comme roi ou reine sur trône à sa mesure
il n’y a plus personne
pour dire notre méprise
on est le dernier à connaître ce mot
ARBRE
à l’avoir entendu
d’une bouche ancienne
à cette heure évidemment tue
on prononce le mot à voix haute
pour que l'arbre se sache reconnu
mais plus que tout démasqué
le vent agitant les bouts d’étoffes piégées
ça nous va comme discours d’allégeance
et on attend 
on attend
on attend qu’il tombe des fruits de l’arbre


il y a un arbre
le dernier
un arbre qui se déplace
à rebours des saisons de guerre
un arbre-animal
avec ses racines plantées
dans le haut de son crâne
qui baignent dans le souvenir
de la demeure sans danger


Illustration, Cervidé, Grotte de Cosquer.  ©Cosquer Méditerranée

Le néant d’importance

©Romaine Brooks
je ne t’ai pas encore pleuré
je ne peux pas
il est encore tôt
ou bien il est trop tard

ou bien j’ai trop pleuré
sans économie
sûre que mon capital lacrymal
suffirait pour toute une vie

et je pleurais et je pleurais
tant de raisons
tu comprends
je ne forçais pas
ça coulait comme ça
d’un coup 
à la vue de
à la pensée que
au remords de n’avoir pas
tu remarques comme moi
que le remords est toujours
au singulier pluriel
ça coulait comme ça
ça me faisait mal à la tête
des migraines affreuses
les paupières tuméfiées 
comme celles des boxeurs
je n’y voyais plus rien
condamnée à tout imaginer
et tu sais que c’est pire
bien sûr tu le sais

pardon mais bien que ça me terrifie
je ne peux m’empêcher de songer à ta décomposition
parce que c’est encore toi
je me dis il faut de l’eau pour que tu te défasses
et des éléments organiques
et du temps
je me dis il faut cet art de la nature
de ne pas renier le pire
de le voir comme une étape

après que seras-tu
qu’aura-t-elle fait de toi
dans quoi ou qui te reconnaîtrais-je

je ne t’ai pas encore pleuré
aussi parce que de ton vivant
il m’est arrivé de le faire souvent
je te sentais fragile
comme marchant sur un fil mal tissé
et c’était égoïste 
oui je le sais
égoïste et cruel
et contre-naturel

tu vois toutes ces choses que nous dictent nos peurs
pour survivre
ces envolées poétiques
ces oiseaux de malheur
qui tournent au-dessus de nos têtes 
au sortir de nos bouches
ils nous offrent d’abord un beau spectacle

ces oiseaux de malheur
ils finissent toujours par nous crever les yeux

bien sûr que je les crève moi-même mes yeux
mais je te l’ai dit
il me reste les images

il ne reste que ça
de toi et des autres

vous ne vous croisez même pas
tous autant que vous êtes
et c’est à cause de moi

incapable de vous faire vous rencontrer
même dans l’absolu
l’absolu 
celui-là m’aura tué
bien avant que je meure
bien avant que j’en comprenne le sens
pourtant sans équivoque

je ne t’ai pas encore pleuré
aussi parce que je t’aime encore
et que ça n’est jamais triste d’aimer
ou bien ça l’est tellement
que quelque chose se casse
quelque chose se vide
et tout devient pierre

je ne sais pas.


Peinture Romaine Brooks, "Le Trajet", vers 1911. huile sur toile. ©Smithsonian American Art Museum

Désencyclopédie

©Bernice Bing
I
aujourd’hui n’a pas d’avenir
parce que c’est aujourd’hui 

II
parce que amputé 
dès l’aube de son i
jouir donne depuis lors
jour sans plaisir

III
le bonheur
est-ce trop d’ennui ?

IV
aujourd’hui n’a pas d’avenir
parce que c’est aujourd’hui 

demain la consolation


Peinture ©Bernice Bing Abstract Figure, c. 1960, peinture et encre sur papier. 

Le drame

©Raquel Forner
s’il y a dieu 
comprend-il
trouve-t-il explication

s’il y a dieu
il n’y a plus d’obligation de légendes
on peut dire 
le malheur nourrit 
ceux-là qui tuent pour faire de l’or
on peut dire
la pierre philosophale ha !
Simplement de la chair de l’os et du sang
on peut dire 
le courage
c’est pour les pauvres
ceux-là marqués dès la naissance
d’une tare de vétéran 
on peut dire
rien ne nous sauvera de nous-même
s’il y a dieu
il sait cela
il s’en désole
mais que peut-il 
quand les langues lichent l’encre 
encore humide de l’écriture
avant qu’elle atteigne les nervures 
de volte-face

s’il y a dieu
devinons sa prière 
parce qu’il n’est pas resté
parce qu’il ne le pouvait pas
ou ne le devait pas


nous sommes seuls


s’il y a dieu
il ne s’en désole pas
il se désole
que nous n’ayons pas appris
ce que ça signifie

s’il y a dieu 
il nous a donné du temps pour ça
peut-être son propre temps 
peut-être tout son temps


©Toile de Raquel Forner, El Drama,  1939-1946. Collection Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires.

Souvenir d’Enfant, vieux cheval.

©Sabine Weiss
un vieux cheval
il n’y a pas pire
qui tombe de son long
dans le pré de galops
qu’on dirait frappé à l’obus d’artifice
pacifiquement 
défoncé
comme crâne
par pensées insolubles
il n’y a pas pire étonnement
que celui de ses yeux pétrés
trouvés là sur le sol
lors de la mélancolique promenade de deuil
et ce rire – preuve d’éternité ?
fuyant de notre gorge pourtant étranglée
quand on trébuche vivant
dans une fondrière creusée par sa présence

il n’y a pas pire corps qui cesse
chutant au ralenti quand l’autour s’accélère
dans le bruit effroyable des machines de guerre


©Photo Sabine Weiss, cheval ruant, Porte de Vanves, Paris, 1952. 
https://sabineweissphotographe.com/

Chant XX

©Corinne Freygefond
infernal grincement de la machinerie poulies essieux et chaînes qui verticalisent le signe de l’Infini pour en faire symbole de l’Interminable après le dépose tout redressé dans la paume fraîchement lavée du dieu des guerriers telle une oiselle que l’on veut entendre chanter que l’on aime entendre chanter une fois l’an tant il est miraculeux le constat que c’est encore possible sans ciel sans ailes sans lendemains qui chantent d’extraire le jus de son espérance avec une poigne martiale oui mais qui serre à peine et quand le dieu des guerriers remet l’oiselle dans sa jolie cage argentée Ailleurs c’est pire il dit Oh oui bien pire  

©Toile  #Sans titre, huile sur toile, Corinne Freygefond, 2019 
https://freygefondcorinne.home.blog/

Monique Wittig – Les guérillères (extrait)

« Elles disent, malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent. Ainsi ils disent qu’ils ont dit, ceci est telle ou telle chose, ils ont attaché à un objet et à un fait tel vocable et par là ils se le sont pour ainsi dire appropriés. Elles disent, ce faisant, ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent le langage que tu parles t’empoisonne la glotte la langue le palais les lèvres. Elles disent le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles. Cela se manifeste juste dans l’intervalle que les maîtres n’ont pas pu combler avec leurs mots de propriétaires et de possesseurs, cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n’est pas la continuité de leur discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner et pour les vaincre. »

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