et si dans l’anse même se trouvait le début de tous les temps déjà – ce mouvement du bras rattaché à l’instant qui ne passe jamais sinon que dans les mains et que devant les yeux et si dans l’anse même serrée entre mes doigts se trouvait le passage – le lieu même du temps mon café matinal à boire ou à laisser … https://carolinedufour.com/
Encore après plus rien


si ce n’était pas ça si ce n’était pas le temps qui passe si ça ne l’était plus à cause de nous qui nous croyons de passage piétinant cette destination avant d’en rejoindre d’autres toutes que l’on nomme destinées mais c’est faux n’est-ce pas il n’y a que ce temps-là ce lieu-là fixes et rien d’autre ni la mouvance du début ni celle de la fin ne sont signes de voyages entre les deux un éveil tardif vite le corps qui se campe par automatisme en position statique de défense presque toute la surface du corps presque toute la surface de la tête si ça n’était pas le temps qui usait s’il ne l’avait jamais fait si ce qui nous restait de mouvements nous apportaient seulement la preuve désarmante qu’il est presque impossible d’être la preuve que nous usons nos vies à ne vouloir que vivre un temps donné Photographies issues de l'ouvrage Parce que…, ©Sophie Calle ©Editions Xavier Barral, 2018.
Le poids de l’existence

dans la chambre bleue tu es seule cernée par le silence mettre de la musique réglerait le problème le jardin grouille d’oiseaux mais tu ne les entends pas impossible d’ouvrir la fenêtre à cause du froid tu réfléchis à une musique en essayant de retrouver le poème qui t’est venu cette nuit tu n’en tireras que des lambeaux ça te déprime un peu mais c’est toujours comme ça tu écoutes Emily Loizeau parce que c’est possible la fenêtre fermée le poème t’a frappé à l’estomac comme n’importe quelle angoisse tu t’es réveillée en sursaut et vu le marchand de cendres les mains chargées de poussière qu’il menaçait de répandre alentour durant cet intervalle d’incertitude affolante tu as cherché le souffle de ta compagne puis secoué son épaule parce que tu ne l’entendais pas durant cet entre-deux tu as failli mourir le poème parlait de l’amour de l’invention de l’amour il est perdu Photographie, ©Janina Green, Untitled. Série Vacuum, 1993.
Caroline Dufour – L’arbre-animal (Poursuite)

la neige était blanche et les cerfs dessus – et mon cœur qui battait plus fort à les y voir et parfois l’été mais comment savoir – un bassin de boue comme un bassin de peine Le site de Caroline Dufour https://carolinedufour.com/ Illustration, Cerf, Abri de Chimiachas, Haut Aragon, Espagne
Tabula rasa
tu voudrais que tes yeux redeviennent des yeux tes mains des mains n’être pas plus que nuage mais pas moins tu voudrais qu’elle existe la page blanche la page immaculée et dessus ne rien écrire que ce besoin d’écrire ne te soit même jamais venu la laisser comme ça la lire comme ça libérée des sentences tardives de tes beaux mensonges réanimateurs de tes vains combats de résistance poétique blanche comme drapeaux des nations sans traumatismes
L’arbre-animal

Il y a un arbre le dernier un arbre qui n’est pas bêtement planté sur le haut d’une colline on ne le voit pas de loin il faut marcher longtemps si on veut l’atteindre mais qui veut ça marcher et comme on n’a jamais vu d'arbre il se peut qu’on croie en avoir trouvé un dans cet antique élément de décor urbain ce pylône électrique où se sont emmêlés des lambeaux de tissus on se gausse d’avoir déniché un arbre sans trop d’allées venues on admire son envergure et on s’assoit dessous comme roi ou reine sur trône à sa mesure il n’y a plus personne pour dire notre méprise on est le dernier à connaître ce mot ARBRE à l’avoir entendu d’une bouche ancienne à cette heure évidemment tue on prononce le mot à voix haute pour que l'arbre se sache reconnu mais plus que tout démasqué le vent agitant les bouts d’étoffes piégées ça nous va comme discours d’allégeance et on attend on attend on attend qu’il tombe des fruits de l’arbre il y a un arbre le dernier un arbre qui se déplace à rebours des saisons de guerre un arbre-animal avec ses racines plantées dans le haut de son crâne qui baignent dans le souvenir de la demeure sans danger Illustration, Cervidé, Grotte de Cosquer. ©Cosquer Méditerranée
Le néant d’importance

je ne t’ai pas encore pleuré je ne peux pas il est encore tôt ou bien il est trop tard ou bien j’ai trop pleuré sans économie sûre que mon capital lacrymal suffirait pour toute une vie et je pleurais et je pleurais tant de raisons tu comprends je ne forçais pas ça coulait comme ça d’un coup à la vue de à la pensée que au remords de n’avoir pas tu remarques comme moi que le remords est toujours au singulier pluriel ça coulait comme ça ça me faisait mal à la tête des migraines affreuses les paupières tuméfiées comme celles des boxeurs je n’y voyais plus rien condamnée à tout imaginer et tu sais que c’est pire bien sûr tu le sais pardon mais bien que ça me terrifie je ne peux m’empêcher de songer à ta décomposition parce que c’est encore toi je me dis il faut de l’eau pour que tu te défasses et des éléments organiques et du temps je me dis il faut cet art de la nature de ne pas renier le pire de le voir comme une étape après que seras-tu qu’aura-t-elle fait de toi dans quoi ou qui te reconnaîtrais-je je ne t’ai pas encore pleuré aussi parce que de ton vivant il m’est arrivé de le faire souvent je te sentais fragile comme marchant sur un fil mal tissé et c’était égoïste oui je le sais égoïste et cruel et contre-naturel tu vois toutes ces choses que nous dictent nos peurs pour survivre ces envolées poétiques ces oiseaux de malheur qui tournent au-dessus de nos têtes au sortir de nos bouches ils nous offrent d’abord un beau spectacle ces oiseaux de malheur ils finissent toujours par nous crever les yeux bien sûr que je les crève moi-même mes yeux mais je te l’ai dit il me reste les images il ne reste que ça de toi et des autres vous ne vous croisez même pas tous autant que vous êtes et c’est à cause de moi incapable de vous faire vous rencontrer même dans l’absolu l’absolu celui-là m’aura tué bien avant que je meure bien avant que j’en comprenne le sens pourtant sans équivoque je ne t’ai pas encore pleuré aussi parce que je t’aime encore et que ça n’est jamais triste d’aimer ou bien ça l’est tellement que quelque chose se casse quelque chose se vide et tout devient pierre je ne sais pas. Peinture Romaine Brooks, "Le Trajet", vers 1911. huile sur toile. ©Smithsonian American Art Museum
Désencyclopédie
I aujourd’hui n’a pas d’avenir parce que c’est aujourd’hui II parce que amputé dès l’aube de son i jouir donne depuis lors jour sans plaisir III le bonheur est-ce trop d’ennui ? IV aujourd’hui n’a pas d’avenir parce que c’est aujourd’hui demain la consolation Peinture ©Bernice Bing Abstract Figure, c. 1960, peinture et encre sur papier.
Le drame

s’il y a dieu comprend-il trouve-t-il explication s’il y a dieu il n’y a plus d’obligation de légendes on peut dire le malheur nourrit ceux-là qui tuent pour faire de l’or on peut dire la pierre philosophale ha ! Simplement de la chair de l’os et du sang on peut dire le courage c’est pour les pauvres ceux-là marqués dès la naissance d’une tare de vétéran on peut dire rien ne nous sauvera de nous-même s’il y a dieu il sait cela il s’en désole mais que peut-il quand les langues lichent l’encre encore humide de l’écriture avant qu’elle atteigne les nervures de volte-face s’il y a dieu devinons sa prière parce qu’il n’est pas resté parce qu’il ne le pouvait pas ou ne le devait pas nous sommes seuls s’il y a dieu il ne s’en désole pas il se désole que nous n’ayons pas appris ce que ça signifie s’il y a dieu il nous a donné du temps pour ça peut-être son propre temps peut-être tout son temps ©Toile de Raquel Forner, El Drama, 1939-1946. Collection Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires.
