Désencyclopédie

©Bernice Bing
I
aujourd’hui n’a pas d’avenir
parce que c’est aujourd’hui 

II
parce que amputé 
dès l’aube de son i
jouir donne depuis lors
jour sans plaisir

III
le bonheur
est-ce trop d’ennui ?

IV
aujourd’hui n’a pas d’avenir
parce que c’est aujourd’hui 

demain la consolation


Peinture ©Bernice Bing Abstract Figure, c. 1960, peinture et encre sur papier. 

Le drame

©Raquel Forner
s’il y a dieu 
comprend-il
trouve-t-il explication

s’il y a dieu
il n’y a plus d’obligation de légendes
on peut dire 
le malheur nourrit 
ceux-là qui tuent pour faire de l’or
on peut dire
la pierre philosophale ha !
Simplement de la chair de l’os et du sang
on peut dire 
le courage
c’est pour les pauvres
ceux-là marqués dès la naissance
d’une tare de vétéran 
on peut dire
rien ne nous sauvera de nous-même
s’il y a dieu
il sait cela
il s’en désole
mais que peut-il 
quand les langues lichent l’encre 
encore humide de l’écriture
avant qu’elle atteigne les nervures 
de volte-face

s’il y a dieu
devinons sa prière 
parce qu’il n’est pas resté
parce qu’il ne le pouvait pas
ou ne le devait pas


nous sommes seuls


s’il y a dieu
il ne s’en désole pas
il se désole
que nous n’ayons pas appris
ce que ça signifie

s’il y a dieu 
il nous a donné du temps pour ça
peut-être son propre temps 
peut-être tout son temps


©Toile de Raquel Forner, El Drama,  1939-1946. Collection Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires.

Souvenir d’Enfant, vieux cheval.

©Sabine Weiss
un vieux cheval
il n’y a pas pire
qui tombe de son long
dans le pré de galops
qu’on dirait frappé à l’obus d’artifice
pacifiquement 
défoncé
comme crâne
par pensées insolubles
il n’y a pas pire étonnement
que celui de ses yeux pétrés
trouvés là sur le sol
lors de la mélancolique promenade de deuil
et ce rire – preuve d’éternité ?
fuyant de notre gorge pourtant étranglée
quand on trébuche vivant
dans une fondrière creusée par sa présence

il n’y a pas pire corps qui cesse
chutant au ralenti quand l’autour s’accélère
dans le bruit effroyable des machines de guerre


©Photo Sabine Weiss, cheval ruant, Porte de Vanves, Paris, 1952. 
https://sabineweissphotographe.com/

Chant XX

©Corinne Freygefond
infernal grincement de la machinerie poulies essieux et chaînes qui verticalisent le signe de l’Infini pour en faire symbole de l’Interminable après le dépose tout redressé dans la paume fraîchement lavée du dieu des guerriers telle une oiselle que l’on veut entendre chanter que l’on aime entendre chanter une fois l’an tant il est miraculeux le constat que c’est encore possible sans ciel sans ailes sans lendemains qui chantent d’extraire le jus de son espérance avec une poigne martiale oui mais qui serre à peine et quand le dieu des guerriers remet l’oiselle dans sa jolie cage argentée Ailleurs c’est pire il dit Oh oui bien pire  

©Toile  #Sans titre, huile sur toile, Corinne Freygefond, 2019 
https://freygefondcorinne.home.blog/

Monique Wittig – Les guérillères (extrait)

« Elles disent, malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent. Ainsi ils disent qu’ils ont dit, ceci est telle ou telle chose, ils ont attaché à un objet et à un fait tel vocable et par là ils se le sont pour ainsi dire appropriés. Elles disent, ce faisant, ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent le langage que tu parles t’empoisonne la glotte la langue le palais les lèvres. Elles disent le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles. Cela se manifeste juste dans l’intervalle que les maîtres n’ont pas pu combler avec leurs mots de propriétaires et de possesseurs, cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n’est pas la continuité de leur discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner et pour les vaincre. »

Théorie de l’antidote

©Jill Orr
Boire jusqu’au flacon de verre qui se liquéfie entre nos mains
boire ce que notre regard angulaire nous permet de voir
et qui se liquéfie derrière nos orbites
boire le sang de tout ce qui a vécu vit et vivra
et ça n’est pas assez
boire les rivières 
les océans
les cascades
les lagunes
les flaques
les gouttes de pluie dévalant les carreaux
boire la sueur des scientifiques qui 
portant Panákeia à bout de bras
s’entraînent à courir à vitesse surhumaine
afin de devancer un jour !
l’arrivée Gare-du-nord 
des dommagés humains
boire pour vider la terre 
de ce qui y circule
de ce qui hydrate à perte
depuis que nous sommes rois et reines
en vrai soir et sirènes
boire les fluides crachés à la face des garciennes du cosmos

et — sans poésie 
boire la rosée

boire les assoiffés
et ça n’est pas assez
les abeilles mellifères assoiffées
les virus assoiffés
les désirs assoiffés
essorer entre nos poings
les poumons des noyés
boire les éclaboussures cuivrées
des baignades pacifiques
boire notre propre soif
le souvenir de la soif
boire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fois
boire jusqu’à ce que l’incendie devienne sans remède
et encore et encore jusqu’à la déification du remède

et — sans poésie
boire les mots à blanc


©Photo Jill Orr, Bleeding trees 7 
https://jillorr.com.au/home

L’oiseau sans fermoir

©Wura-Natasha Ogunji
tu les as regardés
et tu n’as pas voulu dire
la lumière entrait comme tu aimes qu’elle entre
en fines lamelles qui hachuraient la scène
– pas cette scène-ci
celle d’avant –
en de menus morceaux
comme des morceaux de sucre roux
qu’ils ramassaient par terre pour doucer leur café

le chat est arrivé
un moineau dans la gueule
l’a déposé à leurs pieds
oh mais c’est un bon chat ça
ils l’ont félicité
où est sa tête
tu as demandé 
où est sa tête
‘sais pas quelqu’un a dit
elle est sûrement restée là-bas

les perles d’un collier brisé
gouttaient sur le parquet

dans la soirée
sous tes draps en cabane
tu as donné ta langue au chat
et d’autres bouts de toi
qui se détachaient tout seuls
en lui faisant promettre
de les ramener un peu avant là-bas

il y eut un temps
de ma tête coupée
et puis l’infinité
mise à la recoller*

*Poursuite, Caroline Dufour.

Illustration  ©'Phoenix Phoenix', Wura-Natasha Ogunji,  fil sur papier,2007. Collection privée.
https://wuraogunji.com/home.html

Mauvais poème

©Sibylle Bergemann
peut-être il y aura 
un jour neuf
devant ce jour
mais est-ce bien devant qu’il faut le chercher
pas plutôt à côté
où l’on se presse tous

peut-être il n’y aura rien
que des êtres défaits
qui progresseront vers la place centrale 
bien sûr sans jamais la trouver 

en agitant la tête d’avant en arrière

comme rideaux de fenêtres soufflées
qui s’agitent en tous sens 
et dehors et dedans
où aller
où aller

comme chevelure des corps
dégagés à bras d’hommes
des rues recommerçantes

ils expulseront par la bouche édentée des façades
des rires forts bien trop forts
comme ceux des putains aux blagues de la clientèle

peut-être il n’y aura rien
qu’un jour comme un autre
que l’on visitera avec un passe coupe-file
en y allant de nos larmes devant
la sainte phrase
‘N’oublie pas’
déclinée dans la langue des tueurs pardonnés
et celle des tués

peut-être un enfant de la guerre
à la peau fine comme une peau de chien
à qui l’on dictera les préceptes
d’une paix toute fraîche
copiera sans y voir de faute
il faut tirer sur les leçons de l’histoire


Photo Sibylle Bergemann, Mur de Berlin, 1990.

A quand le repos

©Huda Lutfi
celui-là a deux yeux
deux bras
une paire de poumons
un cœur
tout cela tu le possèdes aussi
en même temps
tu refuses d’être telle que lui

l’âme nue
car tu quittes ta peau
– la même que la sienne
ce n’était pas possible –
tu flottes
au-dessus des colonnes de vertèbres
elles jonchent le sol
rampent jusqu’à la victoire
qui n’est autre que la mort déguisée
en naissance

naissance formant les corps
toujours à l’identique
de celui qui les tue

dans le corps revenu
ton âme engorgée
par les conjugaisons multiples
des verbes – distanciés – de souffrance

ton âme sidérée
non d’avoir été nue
mais de ne pouvoir le rester

… de ne pouvoir le rester
ni devant le monde mais la neige
dans le battement du jour
quand la lumière descend
et que le temps…*


*Caroline Dufour

Peinture "Resting", Huda Lutfi, 2019.

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