« Elles disent, malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent. Ainsi ils disent qu’ils ont dit, ceci est telle ou telle chose, ils ont attaché à un objet et à un fait tel vocable et par là ils se le sont pour ainsi dire appropriés. Elles disent, ce faisant, ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent le langage que tu parles t’empoisonne la glotte la langue le palais les lèvres. Elles disent le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles. Cela se manifeste juste dans l’intervalle que les maîtres n’ont pas pu combler avec leurs mots de propriétaires et de possesseurs, cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n’est pas la continuité de leur discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner et pour les vaincre. »
peut-être il y aura
un jour neuf
devant ce jour
mais est-ce bien devant qu’il faut le chercher
pas plutôt à côté
où l’on se presse tous
peut-être il n’y aura rien
que des êtres défaits
qui progresseront vers la place centrale
bien sûr sans jamais la trouver
en agitant la tête d’avant en arrière
comme rideaux de fenêtres soufflées
qui s’agitent en tous sens
et dehors et dedans
où aller
où aller
comme chevelure des corps
dégagés à bras d’hommes
des rues recommerçantes
ils expulseront par la bouche édentée des façades
des rires forts bien trop forts
comme ceux des putains aux blagues de la clientèle
peut-être il n’y aura rien
qu’un jour comme un autre
que l’on visitera avec un passe coupe-file
en y allant de nos larmes devant
la sainte phrase
‘N’oublie pas’
déclinée dans la langue des tueurs pardonnés
et celle des tués
peut-être un enfant de la guerre
à la peau fine comme une peau de chien
à qui l’on dictera les préceptes
d’une paix toute fraîche
copiera sans y voir de faute
il faut tirer sur les leçons de l’histoirePhotoSibylle Bergemann, Mur de Berlin, 1990.
celui-là a deux yeux
deux bras
une paire de poumons
un cœur
tout cela tu le possèdes aussi
en même temps
tu refuses d’être telle que lui
l’âme nue
car tu quittes ta peau
– la même que la sienne
ce n’était pas possible –
tu flottes
au-dessus des colonnes de vertèbres
elles jonchent le sol
rampent jusqu’à la victoire
qui n’est autre que la mort déguisée
en naissance
naissance formant les corps
toujours à l’identique
de celui qui les tue
dans le corps revenu
ton âme engorgée
par les conjugaisons multiples
des verbes – distanciés – de souffrance
ton âme sidérée
non d’avoir été nue
mais de ne pouvoir le rester
… de ne pouvoir le rester
ni devant le monde mais la neige
dans le battement du jour
quand la lumière descend
et que le temps…*
*Caroline DufourPeinture "Resting", Huda Lutfi, 2019.
voyez cette fleur
je l’ai coupée
puis disposée dans ce vase ornant la table basse
(deux inventions malheureuses)
voyez maintenant elle baigne dans une eau de la ville
poudrée de quelques grammes de sucre
pour que dure son malheur
une centaine de pas jusqu’à son champ
auraient suffi
chaque jour pour que je la voie
gîtant au milieu d’autres
sauvages
mais il fait trop chaud
il y a trop de vent
il y a trop d’insectes
et cette lumière…
moi si mélancolique
voyez j’ai besoin de beauté
tout près de mes yeux las
de mon corps vacillant
de mes énigmatiques jambes
moi si mélancolique
de n’être pas sauvage
d’avoir crû dans la chair
et non par le hasard
d’un transport de pollen
cette fleur arrachée
à sa pleine jeunesse
voyez maintenant
comme elle me ressemble
Il n’est en effet point de retour de l’Oubli, sinon à travers son jumeau, la Restitution. C’est dans cet autre fleuve, que l’on reboit les mémoires perdues ; mais comment s’assurer que ses eaux ne sont pas droguées, et polluées par des présages ou des séductions, des fabulations ou des leurres ?