Monique Wittig – Les guérillères (extrait)

« Elles disent, malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent. Ainsi ils disent qu’ils ont dit, ceci est telle ou telle chose, ils ont attaché à un objet et à un fait tel vocable et par là ils se le sont pour ainsi dire appropriés. Elles disent, ce faisant, ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent le langage que tu parles t’empoisonne la glotte la langue le palais les lèvres. Elles disent le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles. Cela se manifeste juste dans l’intervalle que les maîtres n’ont pas pu combler avec leurs mots de propriétaires et de possesseurs, cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n’est pas la continuité de leur discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner et pour les vaincre. »

Théorie de l’antidote

©Jill Orr
Boire jusqu’au flacon de verre qui se liquéfie entre nos mains
boire ce que notre regard angulaire nous permet de voir
et qui se liquéfie derrière nos orbites
boire le sang de tout ce qui a vécu vit et vivra
et ça n’est pas assez
boire les rivières 
les océans
les cascades
les lagunes
les flaques
les gouttes de pluie dévalant les carreaux
boire la sueur des scientifiques qui 
portant Panákeia à bout de bras
s’entraînent à courir à vitesse surhumaine
afin de devancer un jour !
l’arrivée Gare-du-nord 
des dommagés humains
boire pour vider la terre 
de ce qui y circule
de ce qui hydrate à perte
depuis que nous sommes rois et reines
en vrai soir et sirènes
boire les fluides crachés à la face des garciennes du cosmos

et — sans poésie 
boire la rosée

boire les assoiffés
et ça n’est pas assez
les abeilles mellifères assoiffées
les virus assoiffés
les désirs assoiffés
essorer entre nos poings
les poumons des noyés
boire les éclaboussures cuivrées
des baignades pacifiques
boire notre propre soif
le souvenir de la soif
boire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fois
boire jusqu’à ce que l’incendie devienne sans remède
et encore et encore jusqu’à la déification du remède

et — sans poésie
boire les mots à blanc


©Photo Jill Orr, Bleeding trees 7 
https://jillorr.com.au/home

L’oiseau sans fermoir

©Wura-Natasha Ogunji
tu les as regardés
et tu n’as pas voulu dire
la lumière entrait comme tu aimes qu’elle entre
en fines lamelles qui hachuraient la scène
– pas cette scène-ci
celle d’avant –
en de menus morceaux
comme des morceaux de sucre roux
qu’ils ramassaient par terre pour doucer leur café

le chat est arrivé
un moineau dans la gueule
l’a déposé à leurs pieds
oh mais c’est un bon chat ça
ils l’ont félicité
où est sa tête
tu as demandé 
où est sa tête
‘sais pas quelqu’un a dit
elle est sûrement restée là-bas

les perles d’un collier brisé
gouttaient sur le parquet

dans la soirée
sous tes draps en cabane
tu as donné ta langue au chat
et d’autres bouts de toi
qui se détachaient tout seuls
en lui faisant promettre
de les ramener un peu avant là-bas

il y eut un temps
de ma tête coupée
et puis l’infinité
mise à la recoller*

*Poursuite, Caroline Dufour.

Illustration  ©'Phoenix Phoenix', Wura-Natasha Ogunji,  fil sur papier,2007. Collection privée.
https://wuraogunji.com/home.html

Mauvais poème

©Sibylle Bergemann
peut-être il y aura 
un jour neuf
devant ce jour
mais est-ce bien devant qu’il faut le chercher
pas plutôt à côté
où l’on se presse tous

peut-être il n’y aura rien
que des êtres défaits
qui progresseront vers la place centrale 
bien sûr sans jamais la trouver 

en agitant la tête d’avant en arrière

comme rideaux de fenêtres soufflées
qui s’agitent en tous sens 
et dehors et dedans
où aller
où aller

comme chevelure des corps
dégagés à bras d’hommes
des rues recommerçantes

ils expulseront par la bouche édentée des façades
des rires forts bien trop forts
comme ceux des putains aux blagues de la clientèle

peut-être il n’y aura rien
qu’un jour comme un autre
que l’on visitera avec un passe coupe-file
en y allant de nos larmes devant
la sainte phrase
‘N’oublie pas’
déclinée dans la langue des tueurs pardonnés
et celle des tués

peut-être un enfant de la guerre
à la peau fine comme une peau de chien
à qui l’on dictera les préceptes
d’une paix toute fraîche
copiera sans y voir de faute
il faut tirer sur les leçons de l’histoire


Photo Sibylle Bergemann, Mur de Berlin, 1990.

A quand le repos

©Huda Lutfi
celui-là a deux yeux
deux bras
une paire de poumons
un cœur
tout cela tu le possèdes aussi
en même temps
tu refuses d’être telle que lui

l’âme nue
car tu quittes ta peau
– la même que la sienne
ce n’était pas possible –
tu flottes
au-dessus des colonnes de vertèbres
elles jonchent le sol
rampent jusqu’à la victoire
qui n’est autre que la mort déguisée
en naissance

naissance formant les corps
toujours à l’identique
de celui qui les tue

dans le corps revenu
ton âme engorgée
par les conjugaisons multiples
des verbes – distanciés – de souffrance

ton âme sidérée
non d’avoir été nue
mais de ne pouvoir le rester

… de ne pouvoir le rester
ni devant le monde mais la neige
dans le battement du jour
quand la lumière descend
et que le temps…*


*Caroline Dufour

Peinture "Resting", Huda Lutfi, 2019.

Apaisement par saccage

voyez cette fleur 
je l’ai coupée
puis disposée dans ce vase ornant la table basse
(deux inventions malheureuses)

voyez maintenant elle baigne dans une eau de la ville
poudrée de quelques grammes de sucre
pour que dure son malheur

une centaine de pas jusqu’à son champ
auraient suffi
chaque jour pour que je la voie

gîtant au milieu d’autres
sauvages

mais il fait trop chaud
il y a trop de vent
il y a trop d’insectes
et cette lumière…

moi si mélancolique
voyez j’ai besoin de beauté
tout près de mes yeux las
de mon corps vacillant
de mes énigmatiques jambes

moi si mélancolique
de n’être pas sauvage
d’avoir crû dans la chair
et non par le hasard
d’un transport de pollen

cette fleur arrachée
à sa pleine jeunesse
voyez maintenant 
comme elle me ressemble

Elsa Morante – Aracoeli

Il n’est en effet point de retour de l’Oubli, sinon à travers son jumeau, la Restitution. C’est dans cet autre fleuve, que l’on reboit les mémoires perdues ; mais comment s’assurer que ses eaux ne sont pas droguées, et polluées par des présages ou des séductions, des fabulations ou des leurres ?

Inventaire de naufrage – Inventory of ruins

Si tu allumes la radio
ils vont tous surgir là
et tu n’as pas assez de café
de pain 
de chaises 
pour tout le monde
tu n’as pas assez de sang 
d’os 
de chair
pour les réparer 
pas assez de dictionnaires Oxford
pour comprendre toutes leurs langues
pas assez de bras 
d’épaules 
d’estomac
d’yeux
tu n’as pas assez de lits
de coton hydrophile
de paracétamol
de manteaux d’hiver
d’arpents de jardin
pas assez de fleurs dans ton jardin
pas assez de draps
de savon
de jouets d’enfant
ils vont tous surgir dans ta cuisine
et la regarder comme le paradis
ils vont y faire ce qu’on y fait
mettre de l’eau à chauffer pour le thé
faire la liste des courses
lire le journal
croquer dans une pomme Story
en observant par la fenêtre les mésanges
qui cassent des graines dans la glycine
et dans les autres pièces 
ils y feront ce qu’on y fait
écouter une chanson en boucle
jouer de la musique
s’enlacer
dessiner d’après nature
caresser le chat
dormir avec le chien
s’épiler les sourcils
disposer un bouquet d’hortensias fantômes
dans un vase en verre soufflé
écrire de la poésie
discuter jusque tard dans la nuit
changer de vêtements
décoller le papier peint
faire les poussières
et tout ce qu’ils feront
les fera rire
et pleurer 
en même temps

toi tu ne l'entendras pas
ce silence
mon dieu
ce silence


If you turn on the radio
they will all appear here
and you don't have enough coffee
not enough bread 
not enough chairs 
for everyone
you don't have enough blood 
of bones
of flesh
to fix them 
not enough Oxford dictionaries
to understand all their languages
not enough arms 
of shoulders 
of stomach
of eyes
you don't have enough beds
not enough hydrophilic cotton
of paracetamol
of winter coats
of acres of garden
not enough flowers in your garden
not enough sheets
of soap
of children's toys
they will all appear in your kitchen
and will look at it like heaven
they will do what everybody do in it here
put water on for tea
make the shopping list
read the newspaper
bit into a apple
while watching through the window the chickadees
breaking seeds in the wisteria
and in the others rooms 
they will do what everybody do in it here
listen to a song in loop
play music
hug each other
sketch about nature
stroke the cat
sleep with the dog
pluck the eyebrows
arrange a bouquet of ghost hydrangeas
in a blown glass vase
write poetry
talk late into the night
change clothes
take down wallpaper
dusting
and everything they will do
will make them laugh
and cry 
at the same time

you won't hear it
this silence
my god
this silence

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