Tu ne peux plus les lire. Ni même les regarder. Les textes finis. Tu as peur. Non pas d’eux, mais de toi. Eux, se sont défaits de toi. Facilement. Toi, malgré tes craintes, tu ne te défais de rien. Écrirais-tu si tu le pouvais ? Bien sûr que oui. Mais tu préfères croire que non. Aucun questionnement derrière cette négation. Une simple absurdité. Tu ne te débarrasses de rien, c’est tout. Seulement tu n’as aucune affection envers ce que tu conserves. Même, une sorte d’aversion. Tu ne te relis pas. Tu ne relies rien. Ce que tu conserves n’est pas le souvenir de ce que tu as écrit, mais le souvenir pénétrant de ce que tu n’as pas écrit. Durant ce temps-là. Le livre derrière le livre. L’autre histoire. Dans cet espace-là. Ta chambre d’écriture. Logis de ta folie – douce. S’asseoir dans ce lieu et écrire, ça ne marche pas comme ça. Ton démon détourne souvent ton regard vers les blancs de tes anciens textes. Il ne s’agit pas tant de commencer que de poursuivre, il te dit. Maudit soit-il de toujours te renvoyer à la cime de ton être ! Il le sait, tu y respires à peine. Il n’en a cure. Il dit comme ça : Tu vas y arriver. Il dit : Ne t’encombre pas trop. Mais ça, c’est une plaisanterie. Il dit : Tu te blottiras, à la nuit, dans la panse encore chaude de l’animal tout juste éventré par tes soins. Tu émettras, au jour, des grognements comme l’animal. Il dit : Des signes noirs envahiront ton esprit. S’aligneront à l’horizontal. Au sens littéral : en direction de l’horizon. Parlant, il tend son index déformé de vieillard devant lui. Il sait que tu sais qu’il ne t’indique pas la bonne direction. Pas plus que la mauvaise.
Archive des riens
Ton démon. Il beugle : Pauvre geignarde ! Triste figure ! N’as-tu donc pas fini de te lamenter ? Regarde, ta main, à peine légitime à accomplir cet acte, tremble avant d’écrire. Pourtant, tu rechignes à m’extirper des profondeurs. Tu refuses mon aide. Tu me penses fait d’ombre. Mais tu te trompes. Pas d’ombre sans lumière. J’aime la clarté, dis-tu, et contempler à cru le dessin de mes rides et plaies. Je crains les artifices. Mais moi, objecte ton démon, je n’y recours pas. Je te montre les creux, les failles, les taches, les cicatrices. De tout, je fais matière d’écriture. Et toi que fais-tu de tout cela ? Rien, tu n’en fais rien. Oui, tu cajoles tes tragédies. Bien conservées dans le vinaigre de ton amertume. Baignant dans un alcool qui préserve leur pouvoir. Tu les immortalises, pauvre idiote, cependant qu’elles te tuent. Tu écris en compagnie de leur bocal, tournant autour de ce pot, avec ta main qui tremble sauf quand elle caviarde les phrases dures, brutales et frontales. Le véritable objet de tes tourments, sais-tu seulement ce qu’il est ? Non, tu ne le sais pas. Moi si, je suis ton démon. Je l’ai vu s’installer en toi, cet objet, avant tes premiers pas, tes premières paroles. Tu veux que je te dise ? Ce n’est rien de plus qu’un vide. Un organe vide ? Si ça peut te faire plaisir. Un organe vide irrigué par ton sentiment d’incomplétude qu’engendre son inutilité. Un conseil, ma chère amie, défais-toi de ce qui est perdu et de ce que tu ne peux pas nommer. Ça ne fait pas une vie, ça ne fait pas un livre. Ça fait mal, c'est tout. *nos petites habitudes vilaines, serpentines auxquelles on s’accroche pensant se reconnaître le mot pensant pèse lourd ici nos petites servitudes jusqu’à celle de se vouloir libre enfin, dit l’ombre je t’aime, pas toi? et le mot croire, là Dansons veux-tu ou comme dirait l’autre – danse-moi jusqu’à… dance me to the end of love… *Texte de Caroline Dufour https://carolinedufour.com/
Fi de l’auto-psy !
Tu parles peu. C’est comme ça. Parler, pour toi, c’est de l’ordre de la fuite (comme dans fuite de gaz), ou du feu qui couve sous la charpente. Tout va bien jusqu’au jour où le cœur s’embrase. Parlant, tu le pressens. Tu pressens la fin du mouvement, figé par le grand incendie. Écrire ce n’est pas parler. Est-ce dire ? Dire, ça t’égare. Trop de définitions pour ce mot. Par exemple cette expression Dire des mensonges. Pourquoi toute une phrase alors qu’il existe un verbe, mentir, qui signifie exactement la même chose ? La même chose, oui et non. Tu mens n’a pas vraiment le même sens que Tu dis des mensonges. Écrivant, tu mens, mais tu ne dis pas de mensonges. Parlant, tu ne sais pas. Tu ne sais pas. Dans ton esprit, les mots que tu t’apprêtes à dire n’ont pas la forme des mots écrits. Ils sont isolés les uns des autres. Ils tentent gauchement de former des images afin de se rejoindre et de faire des phrases à partir de celles-ci. Mais les mots n’y arrivent pas toujours, car à ce moment-là tu es presque aveugle à l’intérieur, aussi tu parles à tâtons. Les sons que tu émets au présent sortent étouffés. Comme si ce temps ne convenait pas à ta parole. Dans l’écriture, le présent convoque d’autres temps. Parfois un autre présent. Avec cette conjugaison en trois dimensions, tu formes des images claires, des phrases précises. Alors que l’existence ne t’offre souvent qu’agitation et égarement, tu parviens, et c’est étonnant, à ordonner l’inexistant. Au fond, c’est sensé. Le tangible se meut, l’intangible pas du tout, ou très lentement. La différence entre observer un papillon en liberté et un autre piqué sur une planche. Le papillon vivant ne donne que peu à voir, cependant qu’il possède tout, le papillon mort donne tout à voir, cependant qu’il ne possède plus rien. Mais l’écriture ce n’est pas ça non plus. Tu dis des mensonges ! En écriture, le vif et le mort à l'intérieur d’un être (vivant ou non) se côtoient ou ne font qu’un. Dans ta parole, il manque une dimension. Laquelle ? Tu ne sais. Tu ne sais pas.
Chant XVII
telle une seule dormant seule tenant racine d’arbre dans une main terre noire dans l’autre trouvant dans le sommeil compagnie des absentes chaque fois éveillée par souffle de novembre celui-là seul qui soulève ses paupières telle une seule demeurant seule levant les yeux au ciel pour y déposer nuages et oiseaux comme elle le fait toujours baissant les yeux au sol pour y déposer consoudes et nigelles de Damas et cosmos et berces du Caucase portant loin ses yeux devant elle pour y déposer sangs sauvages ares et ares et horizon telle une seule composant seule paysage pour les absentes compagnes de sommeil
La mouche de M. Duras
Duras écrit comme ça : Ça s’écrit. Ça s’écrit. Oui. D’abord hors de toi, loin de toi, puis en toi puis sur la page. Ça incarne. Même la mort, ça l’incarne. Tu dis tu, pas je. Le tu, c’est le ça. Le tu, c’est le tout-le-temps, le je, uniquement le présent. Immobile, répétitif, ennuyeux et prisonnier de lui-même. Le tu, c’est le ça qui s’écrit. Le ça qui incarne. Même la mort. Même l’être mort. Le je en est incapable. Le je est incapable de corriger ça qui s’est écrit. Parce que le je est désespérément vivant. Le ça, seulement voyant. Pas devin, non. Voyant. Cyclope dénué de membres et de voix. Ça s’écrit. Les cris, les plaintes, le flic-flac des dernières gouttes d’eau… Le dernier souffle. Celui-là que le je ne cesse d’imaginer, que le je n’admet pas, attendant qu’un autre souffle vienne après lui, puis un autre puis un autre encore. Le je écrit ça. Mais ça ne fait pas littérature. Ce que le je écrit ne fait jamais littérature. Ça fait autre chose. Autre chose. La mouche se mourant sur le mur blanc de la maison de Duras. Tu ressens à travers ta chair la souffrance de la mouche que Duras ressent également alors qu’elle observe son agonie. Duras qui écrit à ce propos : Ça ne s’écrit pas. Cependant, elle sait l’heure de la mort de l’insecte. Elle la retient. Longtemps. Jusqu’au jour de sa propre fin, peut-être. Elle dit à une amie venue lui rendre visite : Aujourd’hui une mouche est morte. Aussi elle lui donne l’heure exacte de ce trépas. L’amie est prise d’un fou rire qui n’en finit pas. L’heure dernière d’une mouche ça ne s’écrit pas. Le rire stupide d’une amie, si. Toi tu voudrais connaître cette heure. Tu voudrais que ça puisse s’écrire. Mais ça ne se peut pas. Ça ne veut pas s’écrire. Pas comme ça. Ça s’écrit, la mouche et Duras mortes toutes les deux à présent, unies par un savoir commun, l’une à l'intérieur de l’autre, toutes les deux d'importance égale à l'intérieur de toi ? Probablement que non.
Chant XVI

ouvre-toi le ventre amour ventre lourd qui te monte à la gorge égorge cette digue empilement de ruines des villes invisitées où se cognent tes vagues a-mères étripe-toi égorge-toi étrangle-toi la tempête ravageuse amour gavera les artères de ta ville d’échouement d’écume bouillonnante foisonnant de créatures mortes ou suffocantes avec lesquelles amour tu te sustenteras sans apaiser ta faim car faim tu ne ressentiras pas mais tu suffoqueras des suffocations de ta nourriture écume bouillonnante foisonnant de coquilles coupantes sur lesquelles amour tu marcheras pieds nus sans savoir que tu marches à cause de douleurs endormies par cette douleur-ci sur le sol tu rejoindras les créatures marines amour tu nageras sur le flanc sur le dur dans la traîne de leurs convulsions crève-toi les yeux amour arrache-toi la pomme d’apostrophe arrache-toi le cœur essore-le de son sang arrache-toi les seins amour avec tes cheveux filés couds ta vulve couds ta verge couds ta langue attache serrés les doigts de tes mains les uns contre les autres étouffe-toi avec le reste de ta chevelure suffoque amour encore encore et prie la tête dans la boue saline la bouche emplie de boue saline la bouche emplie de pas anciens qui te descendent dans la gorge suivant un rythme martial un deux un deux one two one two eins zwei eins zwei prie déesse tempétueuse amour prie pour son inclémence fais-lui offrande de ton corps rompu de tes organes fibreux amour attendris autrefois par ta main enfantine empoignée à grands coups de cette pierre granitique ramassée sur sillon comme sillon de Talbert à une syllabe près amour attendris à grands coups de pierre à grands coups de pierre ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #19, 2021.
Noir sur noir sur nuit noire.
Il t’est arrivé de retranscrire certains de tes rêves dans tes textes tels que ta mémoire te les avait restitués. Sans en faire autre chose que des rêves. Toujours surprise que ceux-ci s’intègrent aussi parfaitement au vécu des personnages auxquels tu les attribuais, comme si tu n’avais été qu’un intermédiaire entre les rêves et leurs destinataires. Ce sont là les seuls éléments autobiographiques que tu restitues par l’écriture sans adaptation. Bien incapable de lire ton existence éveillée aussi clairement que tu lis ces songes qui te semblent aisément déchiffrables. Sans doute à cause de leur récurrence qui te laisse du temps pour leur interprétation. Que celle-ci soit juste ou erronée – et ça tu ne le sauras jamais –, ces rêves disparaissent de tes nuits après que tu t’en es défait dans un texte. D’autres viennent alors, tout aussi répétitifs. Que signifient ces incursions de ton inconscient dans la construction d’un récit ? Ces rêves dont tu fais matière d’écriture sont faits à tes mesures, mais s’ajustent sans retouches à la morphologie du personnage à qui tu en fais don. Ce personnage l’as-tu bâti autour, à partir ou bien pour le rêve ? Et que veux-tu dire par pour le rêve ? Cherches-tu à l’isoler, le posséder, changer sa structure, refiler ce bébé à d’autres ? Devient-il tangible traduit en phrases ? Ta seule certitude c’est qu’en agissant de la sorte, tu vois le rêve de l’extérieur et non plus de l’intérieur. Il y a changement de perspective et d’organes de vision. Mais ce que tu vois n’est probablement pas le rendu fidèle de ce que ton esprit t’a montré durant ton sommeil. Pourquoi pas une hystérésis des échanges électriques et chimiques nocturnes. Un crépitement résiduel. Utilisant ces rêves dans tes textes, tu transformes une matière passive, qui a ses raisons de l’être, en une matière active, qui n’a peut-être aucune raison de le devenir. C’est un peu comme si tu te nourrissais des résultats de ta digestion. Malgré tout, une matière d’écriture moins mauvaise que celle composée de ce qui ne peut se digérer et, par conséquent, pas se rêver.
Poème domestique *12

Ce matin en me préparant un café je me suis soudainement rappelé le conseil de ma mère une cuiller par personne plus une pour le goût j’étais étonnée de ne m’en souvenir qu’aujourd’hui si longtemps après qu’elle me l’a donné j’ai revu nettement remuer ses lèvres maquillées de rouge ses yeux noisette dans mes yeux marron les ongles vernis de rouge de ses deux mains jointes sur le piston de sa cafetière Melior Chambord la cafetière du dimanche et des jours de fête
Chant XV

Elle Dit sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde colonisateurs vertuels de l’in-formation (qui est refus de former) auteurs de risibles bonds dans l’espace hadès et cerbères autoproclamés des enfers de surface ceux-là sous lampes scialytiques de leurs bunkers branchent des cordons sans matrices aux nombrils hypertrophiés des autres nous tous les in-formés identifiables aux os soudés de notre nuque formant courbure de soumission nous durant le court temps de notre unique vie abrégeons notre espace condensons notre langage esthétisons notre figure avec instrument de la mort que nous conservons dans la paume de notre main dont il ne reste que le pouce que nous conservons de nuit comme de jour car l’Objet est toute notre vie Elle Poétesse à grande gueule cynocéphale Dit sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde faire poésie poétique M’est amèrement impossible ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #18, 2021.