Duras écrit comme ça : Ça s’écrit. Ça s’écrit. Oui. D’abord hors de toi, loin de toi, puis en toi puis sur la page. Ça incarne. Même la mort, ça l’incarne. Tu dis tu, pas je. Le tu, c’est le ça. Le tu, c’est le tout-le-temps, le je, uniquement le présent. Immobile, répétitif, ennuyeux et prisonnier de lui-même. Le tu, c’est le ça qui s’écrit. Le ça qui incarne. Même la mort. Même l’être mort. Le je en est incapable. Le je est incapable de corriger ça qui s’est écrit. Parce que le je est désespérément vivant. Le ça, seulement voyant. Pas devin, non. Voyant. Cyclope dénué de membres et de voix. Ça s’écrit. Les cris, les plaintes, le flic-flac des dernières gouttes d’eau… Le dernier souffle. Celui-là que le je ne cesse d’imaginer, que le je n’admet pas, attendant qu’un autre souffle vienne après lui, puis un autre puis un autre encore. Le je écrit ça. Mais ça ne fait pas littérature. Ce que le je écrit ne fait jamais littérature. Ça fait autre chose. Autre chose. La mouche se mourant sur le mur blanc de la maison de Duras. Tu ressens à travers ta chair la souffrance de la mouche que Duras ressent également alors qu’elle observe son agonie. Duras qui écrit à ce propos : Ça ne s’écrit pas. Cependant, elle sait l’heure de la mort de l’insecte. Elle la retient. Longtemps. Jusqu’au jour de sa propre fin, peut-être. Elle dit à une amie venue lui rendre visite : Aujourd’hui une mouche est morte. Aussi elle lui donne l’heure exacte de ce trépas. L’amie est prise d’un fou rire qui n’en finit pas. L’heure dernière d’une mouche ça ne s’écrit pas. Le rire stupide d’une amie, si. Toi tu voudrais connaître cette heure. Tu voudrais que ça puisse s’écrire. Mais ça ne se peut pas. Ça ne veut pas s’écrire. Pas comme ça. Ça s’écrit, la mouche et Duras mortes toutes les deux à présent, unies par un savoir commun, l’une à l'intérieur de l’autre, toutes les deux d'importance égale à l'intérieur de toi ? Probablement que non.
Chant XVI

ouvre-toi le ventre amour ventre lourd qui te monte à la gorge égorge cette digue empilement de ruines des villes invisitées où se cognent tes vagues a-mères étripe-toi égorge-toi étrangle-toi la tempête ravageuse amour gavera les artères de ta ville d’échouement d’écume bouillonnante foisonnant de créatures mortes ou suffocantes avec lesquelles amour tu te sustenteras sans apaiser ta faim car faim tu ne ressentiras pas mais tu suffoqueras des suffocations de ta nourriture écume bouillonnante foisonnant de coquilles coupantes sur lesquelles amour tu marcheras pieds nus sans savoir que tu marches à cause de douleurs endormies par cette douleur-ci sur le sol tu rejoindras les créatures marines amour tu nageras sur le flanc sur le dur dans la traîne de leurs convulsions crève-toi les yeux amour arrache-toi la pomme d’apostrophe arrache-toi le cœur essore-le de son sang arrache-toi les seins amour avec tes cheveux filés couds ta vulve couds ta verge couds ta langue attache serrés les doigts de tes mains les uns contre les autres étouffe-toi avec le reste de ta chevelure suffoque amour encore encore et prie la tête dans la boue saline la bouche emplie de boue saline la bouche emplie de pas anciens qui te descendent dans la gorge suivant un rythme martial un deux un deux one two one two eins zwei eins zwei prie déesse tempétueuse amour prie pour son inclémence fais-lui offrande de ton corps rompu de tes organes fibreux amour attendris autrefois par ta main enfantine empoignée à grands coups de cette pierre granitique ramassée sur sillon comme sillon de Talbert à une syllabe près amour attendris à grands coups de pierre à grands coups de pierre ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #19, 2021.
Noir sur noir sur nuit noire.
Il t’est arrivé de retranscrire certains de tes rêves dans tes textes tels que ta mémoire te les avait restitués. Sans en faire autre chose que des rêves. Toujours surprise que ceux-ci s’intègrent aussi parfaitement au vécu des personnages auxquels tu les attribuais, comme si tu n’avais été qu’un intermédiaire entre les rêves et leurs destinataires. Ce sont là les seuls éléments autobiographiques que tu restitues par l’écriture sans adaptation. Bien incapable de lire ton existence éveillée aussi clairement que tu lis ces songes qui te semblent aisément déchiffrables. Sans doute à cause de leur récurrence qui te laisse du temps pour leur interprétation. Que celle-ci soit juste ou erronée – et ça tu ne le sauras jamais –, ces rêves disparaissent de tes nuits après que tu t’en es défait dans un texte. D’autres viennent alors, tout aussi répétitifs. Que signifient ces incursions de ton inconscient dans la construction d’un récit ? Ces rêves dont tu fais matière d’écriture sont faits à tes mesures, mais s’ajustent sans retouches à la morphologie du personnage à qui tu en fais don. Ce personnage l’as-tu bâti autour, à partir ou bien pour le rêve ? Et que veux-tu dire par pour le rêve ? Cherches-tu à l’isoler, le posséder, changer sa structure, refiler ce bébé à d’autres ? Devient-il tangible traduit en phrases ? Ta seule certitude c’est qu’en agissant de la sorte, tu vois le rêve de l’extérieur et non plus de l’intérieur. Il y a changement de perspective et d’organes de vision. Mais ce que tu vois n’est probablement pas le rendu fidèle de ce que ton esprit t’a montré durant ton sommeil. Pourquoi pas une hystérésis des échanges électriques et chimiques nocturnes. Un crépitement résiduel. Utilisant ces rêves dans tes textes, tu transformes une matière passive, qui a ses raisons de l’être, en une matière active, qui n’a peut-être aucune raison de le devenir. C’est un peu comme si tu te nourrissais des résultats de ta digestion. Malgré tout, une matière d’écriture moins mauvaise que celle composée de ce qui ne peut se digérer et, par conséquent, pas se rêver.
Poème domestique *12

Ce matin en me préparant un café je me suis soudainement rappelé le conseil de ma mère une cuiller par personne plus une pour le goût j’étais étonnée de ne m’en souvenir qu’aujourd’hui si longtemps après qu’elle me l’a donné j’ai revu nettement remuer ses lèvres maquillées de rouge ses yeux noisette dans mes yeux marron les ongles vernis de rouge de ses deux mains jointes sur le piston de sa cafetière Melior Chambord la cafetière du dimanche et des jours de fête
Chant XV

Elle Dit sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde colonisateurs vertuels de l’in-formation (qui est refus de former) auteurs de risibles bonds dans l’espace hadès et cerbères autoproclamés des enfers de surface ceux-là sous lampes scialytiques de leurs bunkers branchent des cordons sans matrices aux nombrils hypertrophiés des autres nous tous les in-formés identifiables aux os soudés de notre nuque formant courbure de soumission nous durant le court temps de notre unique vie abrégeons notre espace condensons notre langage esthétisons notre figure avec instrument de la mort que nous conservons dans la paume de notre main dont il ne reste que le pouce que nous conservons de nuit comme de jour car l’Objet est toute notre vie Elle Poétesse à grande gueule cynocéphale Dit sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde faire poésie poétique M’est amèrement impossible ©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #18, 2021.
Fantômes
I Tu écris pour savoir ce que tu écrirais si tu écrivais, selon la fameuse formule durassienne. Oui, mais ce n’est pas la seule raison. Et puis tu n’as pas toujours l’entière compréhension de ce que tu écris au moment où tu le fais. Tu le sens, alors même que tu penses contrôler ton geste, des choses t’échappent, qui ne se trouvent pas entre les lignes, mais bien dans la structure, dans le matériau travaillé. Donc, l’écriture ne répond pas toujours à ta curiosité. Parce que, même achevé, un manuscrit porte en lui une part que tu n’as pas voulu écrire mais qui se trouve écrite et que tu ne décryptes pas dans l’immédiat. Que tu ne décrypteras peut-être jamais, alors que d’autres, si. C’est une évidence. Un même récit n’est jamais identique pour personne. Grace, sans doute, à la matière de l’écriture qui a la faculté de ne pas sécher, permettant au lecteur « d’intervenir ». Ce n’est pas bon pour l’amour-propre de l’écrivain, mais c’est ainsi, un livre lu se métamorphose, au sens biologique du terme. Cette faculté, évidemment, n’est pas donnée à tous les livres, seulement à ceux dont le temps ne durcit pas une matière à l’origine trop pauvre. Quant à tes textes, tu ignores de quel matériau ils sont faits. Comment pourrais-tu le savoir ? Aussi, tiens-tu vraiment à le savoir ? II Comme l’a dit très justement Antoine Wauters ce matin à la radio, l’écrivain est un fantôme. Il est présent tout en étant absent. En tout cas, il s’absente fréquemment du présent. Partant en écriture, même lorsqu’il n’écrit pas. Considérant ton corps et l’esprit dans ton corps comme formant un cosmos, tu connais en toi de nombreux lieux où te rendre tout en ne bougeant pas. Lieux où le temps n’est plus l’unité de mesure. Tu l’as remarqué à de très nombreuses reprises, lors de ton retour d’une « absence » durant laquelle tu as réfléchi à un texte ou alors rédigé, tu ne sais pas dire si le temps a passé vite ou lentement. Tu n’as pas vu le temps passer. Écrire t’offre la faculté d’échapper momentanément (terme paradoxal en cet instant) à sa domination. Pendant que tu écris, le temps t’oublie. Tu es donc bien un fantôme. Stagnant dans tes propres aires, hantant le présent, mais aussi le passé. Qu’en est-il de l’avenir ? Ce n’est pas ton affaire. C’est l’affaire de tes textes, ou ça ne le sera pas.
Jette l’encre !
I Il fut un temps où le roman était mal considéré. Un peu comme il l’est aujourd’hui, pour des raisons à peu près similaires. On reprochait aux romanciers de mentir, en tout cas, de ne pas dire la vérité, toute la vérité, de décrire des comportements humains peu glorieux, de déformer la réalité en grossissant le trait des personnages… Certains affirmaient alors préférer la romance au roman, car avec celle-ci au moins on savait à quoi s’en tenir. On reprochait au roman de mêler des faux souvenirs à ceux, réels, du lecteur. Rousseau, par exemple, affirmait que la lecture de romans dans son enfance avait embrouillé son esprit de manière définitive et corrompu sa pensée en l’envahissant d’images chimériques dont il ne pouvait plus se défaire. À l’instar de Siri Hustvedt, dont un passage du livre Vivre, penser, regarder t’inspire cette réflexion, tu penses que les souvenirs, précurseurs de la pensée, sont constitués à partir du vécu tout autant que par des chimères et des acquisitions externes. Les souvenirs sont incomplets. On les complète avec le temps. Et aussi avec l’écriture et la littérature, qu’on le décide ou non. Ils ne sont donc pas vraiment et irrévocablement incomplets, mais plutôt inachevés. Selon toi, ils pourraient posséder, disons, une base neutre que l’esprit tremperait dans certaines de ses autres substances. Les souvenirs baigneraient donc dans les sentiments courant le long d’une existence, les événements, les expériences, les fragments pris aux autres, la nécessité de refaire, défaire ou parfaire un moment donné. Nécessité elle-même influencée par les sentiments, les événements… Les souvenirs évolueraient au même rythme que les changements de l’être, notamment réflectifs. Ils ne seraient donc plus « authentiques » au moment où ils remonteraient à la surface. Pourtant ils devraient l’être. Si on considérait naturel leur caractère évolutif. Si on considérait les souvenirs comme des éléments capables « d’habiter » le présent sans le compromettre et non pas comme des archives préjudiciables ou bien trop précieuses pour être (re-) touchées. II La fiction est une réalité qui a traversé un corps. La fiction est donc une réalité transformée par une autre réalité. III Écrivant, tu recherches une forme de vérité. Tu la cherches autour de toi, dans la part infime de l’humanité qu’il t’est donné de voir, mais également à l’intérieur de tes souvenirs. Cette vérité, tu la veux empirique. Car comme le disait Cocteau Le roman est un mensonge qui dit toujours la vérité. Si la réalité (ou la fiction, qu’importe) n’a pas traversé le corps de l’auteur pour atteindre cette vérité, le roman reste à l’état de mensonge et perd son nom de roman pour en prendre d’autres ou encore aucun autre. IV Étrangement, tu ne gardes aucune trace mémorielle de tes temps d’écriture. Peut-être parce qu’à ce moment-là tu te trouves dans le noyau même de ta mémoire et que de fait, ton esprit ne l’active pas. Ou bien l'écriture supplante la mémoire, ou la vide.
Et pourtant de glisser. Caroline Dufour
C’est vrai que c’est à fond et que sinon c’est pas. Comme c’est d’être tendre dans un monde à bascule et pourtant de glisser dans mille trous d’enfance. J’ai beau dire le contraire, j’aurais pu autrement. Ça prend si peu d’espace de prendre moins d’espace, d’ôter mes grosses bottines à moi. Mais les failles s’en mêlent et mes intérieurs blêmes. Je reste bête et encoffrée.
En attendant, gardes-y l’aube, elle sait si bien être à nous deux. Et dis-moi nos désirs, les tiens, les miens, là détournés. Et que dans la noirceur quand même, la beauté s’insinue.

Crédit Photo ©Caroline Dufour. LES ARMES BASSES, Le 28 novembre, Montréal 2021.
Le double du « je », le « tu ».
I Parfois tu écris à une heure où habituellement tu ne te consacres pas à l’écriture. Parce que tu as peur, même si tu ne te l’avoues pas clairement, que des textes, des sujets, des images, des personnages soient définitivement égarés. Alors, tu t’assois et ce que tu écris à ce moment-là, tu en es persuadée, n’aurait pu voir le jour à aucun autre moment. Ça aurait été définitivement perdu. Tu le sais, ça arrive tout le temps. Ainsi, la nuit, lorsque tu ne dors pas, tu rédiges mentalement des pages entières dont il ne reste que des bribes au matin. Dommage, tu te dis alors, c’était sûrement bon. En général, c’est ce que tu penses de ce qui s’échappe de toi. Comme si la perte était une valeur qualitative. En réalité, c’est là une façon parmi d’autres de douter du travail que tu accomplis lors du temps consacré ordinairement à l’écriture. Rien de plus. Ce n’est pas grave, le doute (élément constitutif de ton double ?) est un bon lecteur. Il ne laisse rien passer. Il n’argumente pas, bien sûr, mais te fait t’effondrer physiquement, jusqu’à ce que tu admettes que ce qui t’a mis dans cet état pitoyable est un travail plus que moyen. Le doute s’en prend à ton corps, brutalement. Le secoue, le fait tomber du piédestal relativement bas que l’écriture rehausse illusoirement. II Par exemple, tu te souviens de ce point final concluant un travail de plus d’une année. Immédiatement après que tu l’as tapé, le point s’est élargi, s’est creusé, formant un puits dans lequel tu as chuté de toute la hauteur de l’illusion te donnant à croire qu’écrire fait l’écrivain et l’écrivain, le livre. Le corps doit-il toujours pâtir des faiblesses de l’esprit ? Tu ne le sauras jamais. Seule, tu ne pourras jamais le savoir.
La femme pensante
I Tu es une femme. L’écrire suffit à ce que ton histoire et sa part ombragée soit entendue et comprise par nombre de femmes. Tu es une femme. Tu ne l’as pas toujours écrit ainsi. Tu n’as pas toujours placé être devant femme, parce que, longtemps, tu as fait la femme. Tu as fait ce que toutes les femmes sont censées faire. La liste est longue (la remplisse qui le souhaite). Par lassitude, tu rajoutais souvent le verbe falloir devant ce que tu avais à faire. Ou bien le verbe devoir, comme pour t’ordonner à voix haute les injonctions systémiques serinées à voix basse. Aussi, pour bien montrer que tu les avais intégrées et que tu étais docile. Je dois faire ci ou il faut que je fasse ça. Fais-toi jolie, te disait ta mère, voulant faire de toi une vraie femme. Tu ne lui en veux pas. Car si elle appliquait les règles de la société dans laquelle elle évoluait, elle en ignorait la plupart des conséquences sur l’être femme. Ou peut-être que non, mais que pouvait-elle y changer ? Elle oscillait, comme nous toutes, entre l’accomplissement de ses devoirs et l’assouvissement de ses désirs. Les uns empiétant généralement sur le temps des autres. II Tu es une femme. Tu aimes cette phrase. Tu aimes la prononcer. Elle est faite d’os, de chair, d’eau, d’électricité, de substances chimiques, d’éléments mémoriels, de micro-organismes… Elle t’habille, des pieds à la tête. Et même lorsque tu es nue. III La route a été longue, mais pas interminable, depuis toi, femme pensée, jusqu’à toi, femme pensante.