Le boxeur interrompt son récit. Sous la table, il serre et desserre les poings jusqu’à ce que ses mains ne tremblent plus. La fille pense avec tendresse que c’est un émotif. Il lui sourit furtivement, laissant apparaître ses dents mal rangées. Une particularité qui la touche. Jusque là, tout a été parfait. En y repensant, elle a un peu honte de la façon dont elle a séduit le Portoricain. Oh et puis tant pis, hein. Il était tellement attirant. Combien de chances que ça marche avec un type beau comme ça ? Cinq sur dix ? Même pas. Maintenant, il est là en face d’elle à lui raconter sa drôle d’histoire. À peine si elle l’écoute.
— L’ange déploie ses ailes pour que l’homme sache à qui il a à faire, poursuit le boxeur. Ça fait le bruit d’un drap qu’on secoue qui résonne longtemps dans la cage d’escalier. T’es quoi, au juste, un genre de messager de la mort ? lui demande l’homme. L’ange sourit sans répondre et lui tend un ticket d’entrée pour l’Empire State. Puis il remballe sa mécanique divine et se tire comme il est venu. Le lendemain, quand l’homme saute du quatre-vingt-sixième étage du building, un bruit sec se fait entendre, comme celui d’un drap que le vent secoue avec violence. C’est du moins ce qu’ont dit les témoins.
— Les anges n’incitent pas les gens à se tuer ! proteste mollement la fille.
— Les anges font des anges ! lui répond le boxeur. Puis il se lève brutalement, jette un billet de dix dollars sur la table et se tire comme il est venu.
Quand on retrouve la fille trois jours plus tard, dans une benne de Stanton street, ses deux bras liés dans le dos ressemblent à des ailes et le lieutenant Mary Wlaseck songe à une position d’envol.
New-York, 1989.
Le boxeur. partie I

La journée s’annonce ensoleillée. Les jours se suivent et se ressemblent, jusqu’au moment où un changement s’opère et qu’une nouvelle série de jours qui se ressemblent s’installe. C’est stupide, mais c’est comme ça qu’elle voit la vie quelquefois.
Il lui a donné rendez-vous à l’entrée de l’Empire State. Quelle entrée ? Le building en compte au moins cinq. Celle de la 33e rue, de la 5e avenue, de la 34e rue… Elle ne se souvient plus de ce qu’il lui a dit. Elle attendra sur la 5e, ça semble plus logique.
La veille, chez Sbarro, il s’est assis en face d’elle en lui demandant la permission du regard. Histoire de faire la conversation, il lui a dit : « Je suis boxeur. » Au cours de la soirée, il a énuméré les coups de son dernier combat gagnant. Remise, contre-attaque, parade chassée, feinte, esquive, parade bloquée. » Il faut s’y connaître en anatomie pour combattre. » Il entrait sa tête dans les épaules, la balançait de gauche à droite, les poings serrés, en défend, au niveau du front. Elle n’essayait même pas de faire semblant de s’intéresser à ses explications. Elle avait juste envie de coucher avec lui.
Plus tard, dans la rue, alors qu’il la raccompagnait chez elle, il a fait une démonstration de son jeu de jambes, comme le font les acteurs dans les films ou les losers deviennent des champions. Au pied de son immeuble, il ne l’a pas remerciée pour la soirée, ni embrassée comme elle l’espérait. Il lui a donné rendez-vous le lendemain à l’Empire et c’est tout.
Il a dix minutes de retard, elle ne sait pas quoi faire et se plante à l’angle de la 5e et de la 34e mais son champ d’observation n’est pas assez large. Son jean neuf lui serre la taille et lui coupe un peu la respiration. Il faut s’y connaître en anatomie pour séduire.
Elle tente de se remémorer son visage. Il n’a pas un nez de boxeur. Pas de bosse, ni d’os déplacé. Une arête bien droite fondant sur ses narines fortes de portoricain. Des yeux noirs logés dans des orbites larges. Une bouche épaisse, carminée, et des dents placées à la va-vite qui rendent ses sourires inquiétants. Une fossette soulignant un menton carré. L’oreille gauche légèrement décollée. Certainement une habitude punitive parentale. Il n’a pas un nez de boxeur. Qu’est-ce ça signifie ?
Son désir a disparu. Ça la désole mais c’est comme ça. Quand il arrive à sa hauteur, elle se jette dans ses bras, en espérant que son attitude puérile le fasse fuir. Elle veut en finir avec cette histoire. Mais il ne fuit pas. Du regard, il lui désigne la direction à prendre.
Quand on la retrouve, sept jours plus tard, dans une benne à ordures de la 8e, sa poitrine est ouverte. Un vide à la place du cœur et son cœur dans sa main gauche contractée.
New York, 1989.
Speed dating in New York city. Don Cirrino, Frankie Steal et le serpent.

Tintement de cloche. La fille a un tatouage. Un serpent jaillissant de son décolleté et s’enroulant autour de son cou. Don Cirrino déteste les reptiles et les tatouages. Il a un mouvement de recul au moment de s’asseoir. Cependant, elle possède un joli sourire. De petites dents pas très bien alignées, mais de manière charmante, une jolie bouche et des yeux clairs, bleus ou verts. Il aime les yeux clairs. Une tête de mort se balance autour de son cou, au bout d’une chaînette en argent. Quand elle se présente, il croit apercevoir un piercing sur sa langue, mais il n’en est pas sûr.
— Frankie Steal.
Il se présente à son tour. Elle rit franchement. Don Cirrino. Il est sûr de s’appeler comme ça ? Un nom de cinéma. Un personnage de Martin Scorsese. Il fait bien comme il veut, elle ne s’appelle pas Frankie Steal non plus. Par contre, elle ne doute pas une seconde qu’il soit italien. Elle a côtoyé un Mirro Scapino autrefois, alors elle s’y connaît en Italiens. Un drôle de type avec une cicatrice de deux pouces sur le crâne. Non, elle n’est pas sortie avec lui. Elle ne sort qu’avec des Irlandais.
Don se sent soulagé. la tête de mort, le piercing, le serpent, la façon dont elle s’est moquée de son nom et toutes ces choses étranges qu’elle dissimule sûrement sous ses vêtements et dans son esprit, non, non, c’est trop pour lui. Elle boit une gorgée de cocktail fumant, et son visage disparaît dans la brume. C’est tout de même une très belle fille. Ça serait dommage de la laisser filer à cause de quelques détails.
— Je suis irlandais du côté de ma mère, lance-t-il précipitamment.
Elle lui sourit.
— De toute façon ce n’est pas moi qui décide, dit-elle
— Comment ça, ce n’est pas vous qui décidez ? C’est qui ?
Tintement de cloche, Frankie se lève sans répondre. Don pose délicatement la main sur son bras pour la retenir, mais le relâche brusquement. Il jurerait que le serpent a tourné la tête dans sa direction et que sa langue fourchue n’était pas là tout à l’heure.
Une nouvelle fille s’assoit à sa table. Melany Merchant. Un tatouage ? Oui, elle en a un. Un dragon, sur l’épaule gauche. Pourquoi cette question ?
Chant d’armes
Arrêtons de nous battre Soyons douces et dociles Pour nos corps déportés Prônons plutôt l'adieu Et non pas le retour Arrêtons de vouloir Arrêtons de penser Cousons des genouillères Aux jambes de nos filles De nos jeunes garçons Et à nos propres jambes Arrêtons d'espérer Rampons comme la larve Qui commet notre viol Rampons sur cette terre Où l'arbre seul est droit Arrêtons de nous battre Soyons douces et dociles Ne pleurons pas nos corps Disparus vivants Continuons d'être mortes Continuons de sourire De peindre nos frayeurs Avec des couleurs vives Cachons notre sang Nos rides Notre graisse Laissons à portée Nos seins Et notre fente Arrêtons d'espérer Qu'un jour nous serons Aimons ce qu'on nous sert Et ne rechignons pas Ah mais vidons la table De nos restes écœurants Chaussons les aiguilles Qui freinent notre course Et empêchent la fuite N'ayons jamais de mains Mais toujours des menottes Arrêtons de nous battre Soyons douces et dociles Enfantons de la chair À pénis de larves Sans songer nous en plaindre À l'homme qui n'est pas larve Car il la craint aussi Peut-être plus que nous Veillons à ne pas prendre le nom du père Et du fils Et de la sainte mère Comme nom de putain Gardons-nous d'être aimées Par un homme ou une femme D'un véritable amour Soyons comme on nous fait Soyons comme on nous veut Perpétuons l'affreux sort De nos sœurs qui ont souffert Sans avoir vécu
Lettre de la jeune fille pendue

Jeunes nous avons tant d'ennemis Et nous marchons vers eux Que faire d'autre Mais sans hargne sans armes En traînant le maigre passé derrière nous Comme un chien malade Que personne n'a le cœur d'abattre À cause de son regard Et d' un rêve qu'on fait tous Pauvre chien que l'on martyrise En voulant l'épargner Avance je t'en prie avance La vie plus forte que tout Jeunes on le pense Mais non Mais non Quand enfin nous trouvons Le courage d'achever la bête Il est trop tard Elle est déjà morte Nous la tuons quand même Que faire d'autre Une deuxième fois Et encore et encore Et la guerre attendue Qui ne vient pas Et les yeux morts du maigre passé Qui finiront par nous hanter Jeunes nous apprenons Trop tard Que la jeunesse N'est pas un temps donné Qu'aucun temps ne se donne À personne Et jamais Toile de Marie Laurencin Femmes au chien 1924 -1925 Paris, musée de l'Orangerie ©
L’éclosion perpétuelle du présent

Ce qui part Ce qui disparaît C'est peut-être encore là Peut-être que c'est moi Qui ne le vois plus Moi qui suis partie Qui ai disparu Ou peut-être qu'une saison existe Où l'on moissonne les champs de visions Je le sais pour l'avoir vécu Ce qui part Rend l'invisible visible L'incertain certain Aussi qu'est-ce qui disparaît Oui L'insolence de croire Que mourir est pour demain Et demain pour jamais
BlackRat

Quand Louis Colman ouvre le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégage. Odeur de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de tube cathodique chaud.
Dans son orbite droit, un œil de verre noir, en place du vrai, perdu dans une bagarre. Verroterie qui lui a valu son surnom de BlackRat. Dès qu’il en fut affublé, on ne l’employa plus que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Reléguant BlackRat dans le monde invisible et grouillant des ruelles, des porches et des couloirs mal éclairés et crasseux.
Pour l’heure, BlackRat travaille pour Herman Melvill. Un prêteur sur gage écossais mauvais comme la peste et con comme ses pieds. C’est seulement en tombant sur un exemplaire de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat, que ce descendant de suceur de cornemuse a découvert son homonymie avec l’écrivain. Ben ça alors ! Il a dit, en caressant le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts dégoûtants. Ben ça alors ! Il frôlait chaque lettre respectueusement, sauf le « e » qu’il grattait avec son ongle, comme pour l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, BlackRat aurait trouvé le geste poétique. Le véritable nom de l’écrivain était Melvill sans « e », exactement comme l’Écossais, mais il se garda bien de le lui dire.
Dans la journée, BlackRat rafle tout ce qui a une valeur marchande chez les débiteurs d’Herman Melvill. Il fonce à travers les appartements en hurlant et en moulinant l’air avec sa batte de base-ball. Là, deux scénarios sont possibles. Il les connaît par cœur. Le premier le laisse généralement sur le carreau parce que les mauvais payeurs n’ont rien à perdre et qu’ils le démolissent avec toute la rage qu’ils éprouvent envers eux-mêmes. Et Dieu sait qu’elle est grande. Le deuxième, le plus courant, est celui que BlackRat redoute le plus. Les larmes, les promesses mielleuses, les maris qui offrent leurs femmes pour épargner leur électroménager… La mécanique de la misère le désespère. C’est seulement quand il obtient ce qu’il veut en y laissant des plumes, que sa conscience s’en sort le mieux. Une petite parcelle de son âme aura tout de même droit au ciel. C’est toujours ça qui n’ira pas brûler en enfer. Ça n’est pas plus compliqué. Tout un chacun se fait une idée personnelle de l’au-delà par ici.
Vers dix heures, BlackRat se gare dans la 8e avenue, entrouvre le coffre de la Toyota plein jusqu’à la gueule du fruit de son racket. En quelques phrases chuchotées à l’oreille des passants, l’article est fait. Les objets changent de mains. À trois heures du matin, Herman Melvill se ramène pour récupérer le cash.
Aujourd’hui, l’Écossais sait que les choses vont mal tourner. Quand il monte dans l’habitacle, BlackRat tape du pied nerveusement contre la pédale de frein en regardant droit devant lui. Un plâtre recouvre son avant-bras droit. Sa lèvre supérieure est recousue et tuméfiée. Ses arcades sourcilières tellement gonflées qu’Herman se demande comment Colman a pu conduire jusque-là. Il se fend d’un : Putain, t’en as reçu une belle ! et réclame ses têtes de présidents.
Sans mot dire, Louis Colman tend sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, y dépose l’œil de verre de BlackRat. Mon « e », lui dit-il. Puis il descend de voiture en laissant les clés au contact et se dirige vers Times Square. Va s’exposer à la clarté artificielle en attendant que le jour se lève. Car quand il pointera, Louis Colman parcourra la ville de long en large sous le feu indolore du soleil éclatant.



