Arrêtons de nous battre Soyons douces et dociles Pour nos corps déportés Prônons plutôt l'adieu Et non pas le retour Arrêtons de vouloir Arrêtons de penser Cousons des genouillères Aux jambes de nos filles De nos jeunes garçons Et à nos propres jambes Arrêtons d'espérer Rampons comme la larve Qui commet notre viol Rampons sur cette terre Où l'arbre seul est droit Arrêtons de nous battre Soyons douces et dociles Ne pleurons pas nos corps Disparus vivants Continuons d'être mortes Continuons de sourire De peindre nos frayeurs Avec des couleurs vives Cachons notre sang Nos rides Notre graisse Laissons à portée Nos seins Et notre fente Arrêtons d'espérer Qu'un jour nous serons Aimons ce qu'on nous sert Et ne rechignons pas Ah mais vidons la table De nos restes écœurants Chaussons les aiguilles Qui freinent notre course Et empêchent la fuite N'ayons jamais de mains Mais toujours des menottes Arrêtons de nous battre Soyons douces et dociles Enfantons de la chair À pénis de larves Sans songer nous en plaindre À l'homme qui n'est pas larve Car il la craint aussi Peut-être plus que nous Veillons à ne pas prendre le nom du père Et du fils Et de la sainte mère Comme nom de putain Gardons-nous d'être aimées Par un homme ou une femme D'un véritable amour Soyons comme on nous fait Soyons comme on nous veut Perpétuons l'affreux sort De nos sœurs qui ont souffert Sans avoir vécu
Lettre de la jeune fille pendue

Jeunes nous avons tant d'ennemis Et nous marchons vers eux Que faire d'autre Mais sans hargne sans armes En traînant le maigre passé derrière nous Comme un chien malade Que personne n'a le cœur d'abattre À cause de son regard Et d' un rêve qu'on fait tous Pauvre chien que l'on martyrise En voulant l'épargner Avance je t'en prie avance La vie plus forte que tout Jeunes on le pense Mais non Mais non Quand enfin nous trouvons Le courage d'achever la bête Il est trop tard Elle est déjà morte Nous la tuons quand même Que faire d'autre Une deuxième fois Et encore et encore Et la guerre attendue Qui ne vient pas Et les yeux morts du maigre passé Qui finiront par nous hanter Jeunes nous apprenons Trop tard Que la jeunesse N'est pas un temps donné Qu'aucun temps ne se donne À personne Et jamais Toile de Marie Laurencin Femmes au chien 1924 -1925 Paris, musée de l'Orangerie ©
L’éclosion perpétuelle du présent

Ce qui part Ce qui disparaît C'est peut-être encore là Peut-être que c'est moi Qui ne le vois plus Moi qui suis partie Qui ai disparu Ou peut-être qu'une saison existe Où l'on moissonne les champs de visions Je le sais pour l'avoir vécu Ce qui part Rend l'invisible visible L'incertain certain Aussi qu'est-ce qui disparaît Oui L'insolence de croire Que mourir est pour demain Et demain pour jamais
BlackRat

Quand Louis Colman ouvre le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégage. Odeur de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de tube cathodique chaud.
Dans son orbite droit, un œil de verre noir, en place du vrai, perdu dans une bagarre. Verroterie qui lui a valu son surnom de BlackRat. Dès qu’il en fut affublé, on ne l’employa plus que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Reléguant BlackRat dans le monde invisible et grouillant des ruelles, des porches et des couloirs mal éclairés et crasseux.
Pour l’heure, BlackRat travaille pour Herman Melvill. Un prêteur sur gage écossais mauvais comme la peste et con comme ses pieds. C’est seulement en tombant sur un exemplaire de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat, que ce descendant de suceur de cornemuse a découvert son homonymie avec l’écrivain. Ben ça alors ! Il a dit, en caressant le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts dégoûtants. Ben ça alors ! Il frôlait chaque lettre respectueusement, sauf le « e » qu’il grattait avec son ongle, comme pour l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, BlackRat aurait trouvé le geste poétique. Le véritable nom de l’écrivain était Melvill sans « e », exactement comme l’Écossais, mais il se garda bien de le lui dire.
Dans la journée, BlackRat rafle tout ce qui a une valeur marchande chez les débiteurs d’Herman Melvill. Il fonce à travers les appartements en hurlant et en moulinant l’air avec sa batte de base-ball. Là, deux scénarios sont possibles. Il les connaît par cœur. Le premier le laisse généralement sur le carreau parce que les mauvais payeurs n’ont rien à perdre et qu’ils le démolissent avec toute la rage qu’ils éprouvent envers eux-mêmes. Et Dieu sait qu’elle est grande. Le deuxième, le plus courant, est celui que BlackRat redoute le plus. Les larmes, les promesses mielleuses, les maris qui offrent leurs femmes pour épargner leur électroménager… La mécanique de la misère le désespère. C’est seulement quand il obtient ce qu’il veut en y laissant des plumes, que sa conscience s’en sort le mieux. Une petite parcelle de son âme aura tout de même droit au ciel. C’est toujours ça qui n’ira pas brûler en enfer. Ça n’est pas plus compliqué. Tout un chacun se fait une idée personnelle de l’au-delà par ici.
Vers dix heures, BlackRat se gare dans la 8e avenue, entrouvre le coffre de la Toyota plein jusqu’à la gueule du fruit de son racket. En quelques phrases chuchotées à l’oreille des passants, l’article est fait. Les objets changent de mains. À trois heures du matin, Herman Melvill se ramène pour récupérer le cash.
Aujourd’hui, l’Écossais sait que les choses vont mal tourner. Quand il monte dans l’habitacle, BlackRat tape du pied nerveusement contre la pédale de frein en regardant droit devant lui. Un plâtre recouvre son avant-bras droit. Sa lèvre supérieure est recousue et tuméfiée. Ses arcades sourcilières tellement gonflées qu’Herman se demande comment Colman a pu conduire jusque-là. Il se fend d’un : Putain, t’en as reçu une belle ! et réclame ses têtes de présidents.
Sans mot dire, Louis Colman tend sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, y dépose l’œil de verre de BlackRat. Mon « e », lui dit-il. Puis il descend de voiture en laissant les clés au contact et se dirige vers Times Square. Va s’exposer à la clarté artificielle en attendant que le jour se lève. Car quand il pointera, Louis Colman parcourra la ville de long en large sous le feu indolore du soleil éclatant.
Speed dating in New York city. Nashe Pozzi et Anna Karénine

Soirée à la chandelle. Les ombres s’étirent le long des parois ou s’aplatissent au sol à la faveur des flammes de bougies posées sur les tables et le comptoir. La semi-obscurité rassure Nashe. Elle dissimule ses imperfections. Oui, mais demain il fera jour. Il secoue la tête. Demain est un autre jour. Il attend qu’une nouvelle maxime vienne contredire celle-ci, mais non, aucune ne vient. Demain sera bel et bien un autre jour. Il se sourit à lui-même. Refuse d’entendre qu’autre ne signifie pas différent. D’ailleurs, il cesse de penser, se concentre sur la musique.
Il se sent assez bien. A tout misé sur l’apparence. Coupes et matières de qualité. Cuir, soie, coton, argent ainsi qu’une fragrance française, Égoïste. Il a longuement hésité avant de l’acheter. Si l’une de ses rencontres de ce soir l’interroge sur son parfum, ne tirera-t-elle pas des conclusions hâtives lorsqu’il le nommera ? Il recommence à cogiter. Se concentre de nouveau sur la musique pour divertir son esprit. Mais ça ne l’aide pas beaucoup. Quel est le bâtard qui a osé remixé un morceau de Coltrane ? Tintement de cloche. Il sursaute, s’éclaircit la gorge, rejoint à tâtons la table 6. Il ne sait pas quoi penser de la femme assise là. À cause des mouvements de la flamme, ses traits ne sont pas fixes.
— Nashe Pozzi, dit-il.
— C’est bien tenté, rétorque la femme. Mais vous tombez mal, je connais toute l’œuvre de Paul Auster.
— Pardon ?
— Nashe et Pozzi sont deux personnages de La musique du hasard de Paul Auster. Vous ne pouvez pas vous appeler comme ça.
— Je vous assure que si. Tous mes papiers le prouvent… Votre type, là, il aura trouvé mon nom dans l’annuaire, dit-il en haussant les épaules. Beaucoup d’écrivains font ça.
— Non, non. Sûrement pas. Auster n’est pas le genre à agir comme ça.
— Alors, je ne sais pas. Le hasard…
La femme fait une moue qui signifie : Si ça t’amuse, va pour Nashe Pozzi.
— Ah, au fait, dit-elle d’une voix contrariée, moi, c’est Anna Karénine.
— Vous plaisantez ?
— Non ! Pourquoi je plaisanterais ?
— Comment ça, pourquoi ? Anna Karénine… le comte Vronski, Tolstoï !
— Le comte quoi ?
La mèche de la bougie se noie dans la paraffine. La scène est dans le noir. La scène est presque entièrement dans le noir. L’obscurité est percée d’auréoles orangées. Ils se taisent, probablement empêtrés dans leurs pensées. Cherchent quoi se dire. Ne trouvent rien. Tournent la tête vers la salle pour masquer leur gêne. Ils boivent en silence pour se donner une contenance.
Tintement de cloche.
Froissement de papier. Poubelle !
Sculpture « Love » de Robert Indiana, revisitée.
Les averses
De toi Ce que je vois Ce que je ne vois pas Je l'aime De toi J'invente tout Mais je n'invente rien, hein ? Tout est là sous mes yeux Tout se donne à mes mains Ou ne se donne pas Et m'arrache le cœur Chaque jour Me l'arrache Mais le cœur revient Sans cesse il revient se nicher À sa place de naissance Car le cœur est oiseau De quelle place je parle Tu aimerais le savoir, hein ? Qui le sait Qui sait la source de ce cœur Car le cœur est poisson De toi Ce que je vois Je l'aime Moins parfois Que ce que je ne vois pas Ce qui nage Ce qui vole Ce qui en a gros sur le cœur De toi je fais distance Entre moi et la mort Entre moi et la nuit La nuit qui est jour tu le sais Pour les bienheureux Pour les fous Toi et moi sommes les deux Toi et moi sommes À la fois tout et rien Nous trébuchons sans cesse Nous trébuchons Et les rires nous relèvent Ou la souffrance Parfois rire et souffrance Dans un même élan Nous remettent debout Pour que l'envie nous prenne De nous étendre là De toi Ma peau sait plus Que n'en sait mon esprit J'ai beau le voir écrit Cela peut s'inverser Le poème n'est pas roi De toi J'oublie toujours ce que je sais Car les minutes sont Je crois que les minutes sont Vidées par les averses Toi tu sais De quelles averses je parle
Près du Victorian Gardens

Chère Amie,
Face au Victorian Gardens, assise sur une roche granitique abritée par des grands arbres que vous ne saviez pas nommer, vous téléphoniez en France. Le vent transportait jusqu’à vous des voix aiguës et des musiques de fête foraine. Les rouges et les bleus des manèges saturés par un soleil plombant, transperçaient la verdure. Des câbles d’acier peinaient à retenir les rêves des enfants et leurs aéronefs dans le périmètre, et, de votre place, vous les entendiez se tendre. Vous êtes restée là longtemps après avoir raccroché. Pieds nus, vous goûtiez la fraîcheur relative d’un air qui tournoyait à cet endroit. Un jeune garçon est venu s’asseoir sur le rocher, un peu au-dessus de vous. C’était son rocher. Il a entouré ses genoux osseux de ses bras et il s’est mis à vous fixer avec insistance. Malgré son attitude qui se voulait intimidante, vous n’avez pas bougé. Aussi, après quelques minutes, il a sauté d’un bond juste devant vous et a fait bouh ! pour vous effrayer. Puis il a dévalé la pente jusqu’aux grilles du Victorian. Et, mains croisées dans le dos, à la manière d’un homme d’âge mûr, il s’est mis à faire des allers-retours près de la billetterie. Vous l’avez soupçonné de vouloir resquiller. Mais il ne l’a pas fait. S’est éloigné, non sans faire bouh ! à quelques gosses qui, sales petits cons de veinards ! avaient un ticket d’entrée. Vous deviez retrouver le garçon plus tard. Torse nu, près d’une fontaine, il effectuait une étrange danse en s’aspergeant le haut du corps et en poussant des cris étonnamment rauques.
Vous avez passé le reste de la journée dans le parc. À simplement suivre les allées. En espérant vaguement que l’une d’elles vous mènerait près de l’ange de la Bethesda Terrace. Tout entrait en vous de manière durable. Cela formait une œuvre qui vous sauverait la vie plus d’une fois.
En France tout allait bien. Tout le monde vivait encore.
Passe noire
Ce que nous finissons Ce que nous croyons finir S'achève dans un temps Où nous ne sommes plus Ce point que l'on appose À la dernière phrase Ne semble pas final Même s'il tord notre cœur Même s'il est comme balai Qui a fini son ouvrage Voilà La poussière revient Il n'est rien de terrien Qui ne revient jamais Ce que nous finissons Ce que nous croyons finir Nos vies Qui semblent s'achever Qui s'achèvent bel et bien Rien ne saurait nous dire Que cela est réel Car ce temps où l'on voit Se passe dans le noir Si vivre c'est chercher Mourir est-ce trouver ?
Pierre de ricochet
L'autre Agrippé Hélé Happé Ricoché À la surface de l’œil L'autre soi L'autre autre Tous deux fendus Sans division L'autre appris de soi-même L'autre mesure Et du vide et de la distance L'autre soi Ennemi de l'ami Ennemi de l'ennemi L'autre Hélé Happé Ricoché À la surface du temps De la peau et des os Cognant ce qui se voit Avec ce qui ne se voit pas Avec ce que la mort prend L'autre sait La mort prend tout Laisse tout Un autre trouve Ou ne trouve pas Ce qui demeure Après soi Un autre Un autre Est toujours là
