Christmas Cottage  871 7th Avenue

Une femme s’arrête à hauteur de Wyatt Dumond qui musarde devant la vitrine de Christmas Cottage.
— Je déteste les fêtes de Noël dit Wyatt, regrettant aussitôt d’avoir abordé la passante avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.
— Moi aussi lui répond-elle, contre toute attente. C’est tous les ans la même chose…
— Les boules géantes sur la Cinquième…
— Sur la Sixième.
— Pardon ?
— Les boules, elles se trouvent sur la Sixième Avenue, en face de l’Exxon building.
— Vous avez raison… Et le sapin du Rockefeller ? Pour ma part, j’en peux plus de ce foutu sapin.
— À chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans une des forêts du Vermont.
— Cette année, ils l’ont abattu dans le Connecticut, précise Wyatt.
— Dit comme ça, ça fout un sacré coup à l’esprit de Noël.
— Prométhée perd de sa superbe sous ce géant de trente mètres, poursuit-il sans relever.
— Oui ! On dirait même qu’il cherche à fuir… Elle n’est pas cohérente cette situation pour un Titan.
— C’est humiliant pour lui.
— Je le pense aussi.

— Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leurs cloches diaboliques, reprend Wyatt.
— Les soldats de l’Armée du Salut n’agitent rien de diabolique.
— Oui, enfin…
— J’en suis presque sûre.
— Si vous le dites… Vous êtes croyante ?
— Superstitieuse.
— Moi aussi je suis superstitieux… Et croyant.
— Ça fait beaucoup, non ?
— Ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste quelques moments de liberté dans la journée.
Ils rient et marquent un silence, puis la femme dit :
— Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année…. Et il m’a donné des crayons de couleur.
— Vous avez rendu visite au Père Noël ? s’étonne Wyatt.
— J’y vais tous les ans avec mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.
— Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio… Si ça tenait qu’à moi, je m’éviterais bien toute cette mascarade.
— On est d’accord… Ce n’est même pas le vrai Père Noël.
— Exact ! Cette année, je lui ai trouvé un accent portoricain très prononcé.
— Je l’ai remarqué aussi.
Un nouveau silence.
— La dernière fois que je me suis assis sur ses genoux, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre son imposante poitrine à lui énoncer ma liste de vœux quand j’ai croisé le regard de mon père. Un terrible regard désapprobateur qui m’a glacé le sang. Alors l’année d’après, je lui ai fait savoir que je ne croyais plus au Père Noël. Il m’a simplement répondu : « Il était temps, fiston. »
— C’est dur de devoir mentir.
— Oui, répond Wyatt pensivement. C’est très dur.
Après quoi, la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et passe son chemin.

Cesser

Je voudrais au silence opposer pire encore
Un bâillon qui serrerait aussi ma gorge
Et mes seins et mon ventre
Je voudrais que le silence s'étonne 
De s'être trompé à ce point
Sur l'ampleur de sa  force
Je voudrais me taire si loin en moi
Faire tempête de glace

Ne plus voir 
Ne plus entendre dans le noir

Ne plus voir le noir

Je voudrais au silence opposer mon silence
Et qu'ils se battent à mort
Que ma main gauche s'affaisse une bonne fois pour toutes

Guerrière

Crédit photo CF 2019
Tu ne peux plus
Laisser se répandre
La couleur blanche
Sur les murs de ton crâne
Tu ne peux plus
T'enivrer de ton propre air
Livrer ton âme impolie
Au papier de verre
Tu ne peux plus attendre
Ce qui est en toi
Est à toi

Tu ne peux plus te déporter
Dans un coin de ce sol qu'on te loue
Pour espérer l'entrevoir
Tu ne peux plus ne pas être
Ne pas prendre
Tu ne peux plus ignorer
Ce temps de chacune
Que tu portes sur toi
Comme une peau
Qui te fait chair
Tu ne peux plus penser
Sans pouvoirs
Tu ne peux plus écrire
Sans territoire

Fatou Diome. Le ventre de l’Atlantique

Partir, c’est mourir d’absence. On revient, certes, mais on revient autre. Au retour, on cherche, mais on ne retrouve jamais ceux qu’on a quittés. La larme à l’œil, on se résigne à constater que les masques qu’on leur avait taillés ne s’ajustent plus.

Rendez-vous au Grand Jamais

Hier disais-tu
Hier nous a tout pris
Et jamais jamais
Au Grand Jamais
Il ne nous a rendu
La moindre petite chose
Pourtant combien de fois
Me demandais-tu
Combien de fois
Sommes-nous allées là-bas
Espérant reprendre notre bien
Je me souviens
En chemin nous scandions
Que le pillage cesse
Nom de Dieu
Que ça cesse
Nos poings cardinaux tendus
Une fois vers le ciel
Une fois vers la terre
Hier nous jetait à la face
Pour que nous décampions
Quelques heures vides
Totalement vides
Ah tu vois me disais-tu
Saloperie d'ingrat

Ni partir

Tes mains 
Regarde-les
Toujours avides
Mais toujours vides
Écureuils qu'affame
L'absence de mémoire
Regarde-les
Tout accomplir
Pour la centième fois
Comme première fois
Fouiller en vain
L'air et le vent
À la recherche du passé
Que toujours elles égarent devant
Tes mains
Voleuse habiles
Piètres penseuses
Instruments de l’éternité
Et de la mort
Tu ne peux les garder pour toi


Marcello Comitini a très justement traduit ce poème en italien. On peut trouver cette traduction ici :
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/12/03/gabrielle-segal-le-tue-mani-ita-fr/

S’efface

Je dois te le dire
Je t'ai égarée
Pas comme ça
Pas d'un coup
Tu n'as pas traversé
Subitement
L'une de mes poches percées
Je t'ai égarée lentement
Doucement
D'un geste machinal
Mes mains t'ont émiettée
Jusqu'à ce qu'il ne reste en moi
Plus aucune trace de ta perte

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