Son « quand » à soi

Froisse ce maudit jour
Et glisse-le dans ta poche
Pour le lire plus tard
Beaucoup plus tard
Ferme les volets
Plie la maison dans le jardin
Et jette le tout dans la rigole
Couche-toi
Défroisse un coin du jour
Et mets un point de côté
Pour qu'il freine ton élan
Envers le jour d'avant
Un autre
Pour décider du quand

Poème domestique *5

Nous cherchions 
Sur la plage d'Esnandes
Des pierres en forme de cœur

Il y en avait toujours
Une ou deux

Deux c'était mieux
Chacun la sienne

Trois
C'est jamais arrivé

Promesse du jardin d’hiver

Inerte comme feuille 
Dans un jardin d'hiver
Tu attends

Parfois regrettes la chute
Accomplie outre-temps
La lenteur de la chute
L'ivresse de la chute

Te souviens
Qu'en voyant le sol
Piqué d'heures amères
Prédisant
De fatales blessures
Tu avais à la hâte
Nommé ta descente
Vol
Tes membres
Ailes ou voiles
La vitesse
Distance

Inerte tu oublies
Le possible
Et terrifiant herbier
L'épingle
Et l'encre
De la science

Tu oublies
La jeunesse
Captive du rameau
Et de l'arbre

Inerte comme feuille
Dans un jardin d'hiver
Tu attends
Que l'on te méprise
Pour aller

The wolves

Un jour gris aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Les costumes noirs sortis des placards. Mal dépoussiérés à cause de l’obscurité. C’est l’été. Fenêtres closes et stores baissés. Mais il entre quand même. En même temps que le bruit. Les sirènes souvent. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Les femmes à moitié nues. Se frôlent et se sourient par dessus le malheur. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances.
Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle se rappelle de quelque chose. Une fois, dans une ambulance, on lui a raconté une histoire. Un jour gris aurait mieux convenu, lui avait dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade dans le quartier. Des gosses armés tirent dans le tas des balles argentées. Pour devenir des hommes. Regs, le plus jeune, tire en l’air pour changer. À ses pieds tombe un dollar en or percé. Il le glisse dans sa poche. Sur le trottoir deux gamins agonisent. Bill Obson et Jack Kerouac.
Le cœur de la vieille s’était affolé en entendant ce dernier nom. Le secouriste l’avait rassuré. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gamin rentre chez lui. Sa mère affalée sur le canapé. Complètement défoncée. Il lui met sous le nez le dollar en or tombé des mains de Dieu. C’est ce qu’il lui dit : … tombé des mains de Dieu. La femme ne bouge pas. Regs la secoue. Une fois, deux fois, dix fois. La pièce trouée glisse de ses doigts. Roule entre les lattes du parquet. Se perd à jamais dans ce taudis de la Cuisine de l’Enfer. Regs se blottit contre sa mère et s’endort. Plus tard, pompiers, flics, ambulances. Fin de l’histoire. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill Obson et Jack Kerouac. Bill et Jack. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête.
Un jour gris aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombée. Le silence des hommes sifflent au-dessus des têtes comme des lames volantes. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol. Le vent frais s’enroule sur les épaules et les nuques. Personne ne s’en réjouit. Les têtes d’enterrement n’ont pas cette faculté. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les fenêtres. La nuit pénètre en catastrophe.

Be(e)

Des mains ont ce pouvoir 
De te faire venir

Je viens dis-tu
Sans l'avoir voulu

Et ces mains
Qui te savaient partie
Où vont-elles te chercher ?

Je viens tu le répètes
Sans l'avoir voulu

Tes lèvres comme pistil
Orné d'or poudreux
Ces mains comme abeilles
Qui le ravissent au lois
Pour prix de ta venue

Je viens tu le répètes encore

D'où viens-tu ?


La belle traduction en italien de ce poème est en lecture sur le site de Marcello Comitini
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/11/11/gabrielle-segal-bee-ita-fr/

L’être, l’avoir.

Les rêves d'une vie 
Qui ne s'est pas faite
Bousculent le réel
Le mettent à terre
Le piétinent
Mes jambes ont basculé
Du côté onirique
Ici je ne peux plus marcher
Je ne peux plus parler
C'est là-bas que ma bouche
Délivre les mots justes
Qui m'arrivent en cris
En silencieuses déflagrations
Ici mes mains froides
Donnent des coups
Contre la croisée
Qui borne les conjugaisons
Pour la faire céder

Ici je suffoque
D'être enfermée là-bas

Sally’s hand

Mark s’est fait assez d’argent pour s’acheter un hot-dog et un soda, ou deux hot-dog et un café. Après réflexion, il opte pour les deux hot-dog. Un qu’il achètera tout de suite et un plus tard dans la journée. Seulement il est possible qu’il perde son argent entre temps et qu’il ne puisse pas acheter le deuxième hot-dog. Égarer quelques billets, ça lui est déjà arrivé, alors maintenant il se méfie. Il hésite aussi pour le café, tout de suite ou plus tard.
Il choisit de se faire quelques dollars supplémentaires avant de prendre une décision. Il mettra ceux-là dans sa doublure et pourra se payer ses deux hot-dog quand ça lui chantera, avec les billets qu’il possède déjà.
Il va se poster près du kiosque à journaux de Louis Bitcham. C’est un bon emplacement. Les gens se débarrassent facilement des quelques pièces de la monnaie pour ne pas encombrer leurs poches.
Il y a cinq ans, ici même, un type lui avait donné cinquante dollars. C’est évident qu’il ne l’avait pas fait exprès. Le gars n’était pas à ce qu’il faisait. Il avait dit à Mark : « Un, deux, trois, quatre, cinq dollars… C’est tout ce que j’ai, camarade. » en lui déposant, un par un, les billets dans la main. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil ou les pleurs, peut-être.
Mark a dépensé depuis longtemps les cinq dollars que l’autre avait cru lui donner. Mais il conserve les quarante-cinq dollars restants dans un sac en plastique plié dans sa doublure. Un jour, il les lui rendra.
— Je suis sûr que tu te fais plus de fric en une heure que moi , lui dit Louis Bitcham alors que Mark compte l’argent récolté.
— Sept dollars…
— Putain ! c’est ce que je disais.
La tête lui tourne à cause de la faim, mais Mark descend quand même jusqu’à Battery Park, car il aime manger devant le fleuve. Sur place, il achète un hot-dog et un soda et s’assoit sur un banc. Le Ferry de Staten Island est à quai.
La dernière fois qu’il est monté à bord, c’était un autre homme. Il y a plus de dix ans. Sally était à ses côtés. Sa toute petite main posée dans la sienne. Il la caressait avec son pouce comme il le faisait toujours, mais sentait bien que cette fois, ça la laissait de marbre. Peu de temps après, elle le quittait.
Le ferry entame ses manœuvres d’appareillage. Si lentement qu’on dirait qu’il n’a pas envie de partir. Qu’il est las de ces allers-retours incessants.
Il reste à Mark assez d’argent pour un second sandwich et un café. Dans l’allée, un homme le salue en passant. C’est Sandro. Il y a neuf mois, le vieux lui a refilé toute sa marchandise pour rien. Deux gros sacs plein de parapluies-canne noirs, en plein mois de novembre. Deux-cent dollars garantis!
— Une opération à cœur ouvert, mon ami, lui a dit Sandro. À cœur ouvert ! Je sortirai jamais vivant de cette boucherie. Prend tout, vend tout et garde le fric !
Les deux sacs ont encombré Mark durant des semaines, mais il n’a rien voulu vendre. Quand par hasard, il a croisé Sandro, il lui simplement rendu son bien.
Sans doute qu’à cette heure-ci, le ferry accoste sur l’île. Certains habitants de Staten Island n’ont jamais mis les pieds à Manhattan. Mark les envie tout d’un coup, sans savoir pourquoi.
Il pense au type des cinquante dollars. Ça lui arrive parfois. Cinq ans que les billets dorment dans sa doublure. En retenant sa respiration, il les sort du sac plastique, les palpe du bout des doigts et, précipitamment, comme s’il se les volait à lui-même, les range dans son portefeuille. Après, ses mains tremblent légèrement.
Il a maintenant assez d’argent pour se payer un hamburger dans un diner, un livre, un journal et des cigarettes.
Alors qu’il engage un mouvement pour se lever du banc, une femme se plante devant lui.
— C’est toi, Mark ? lui demande Sally, d’une voix inchangée.


Photo : Sculpture Marisol Escobar : American Merchant Mariners’ Memorial

Légèrement passée

Ce que je suis
Reste où j'étais
Ne me suit pas
Où je serai
M'accompagne
Ce qui n'est pas encore
Ce qui sera peut-être
Ou ne sera jamais
Où je serai
Rien n'est encore là
Rien n'est encore perdu
Rien n'est encore moi
Où j'ai été
Demeure un peu de temps
Légèrement passé

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