Sylvie Germain. Magnus

Il cherche un endroit neutre, et reculé, un lieu-clepsydre où laisser passer le Temps, jusqu’à ce que son tour vienne. Le tour de quoi ? Il l’ignore, mais cette inconnaissance est à présent la seule aventure qui vaille pour lui.

Marronbleu. Conjectures

Tuer le temps. Mais avant, se demander
S’il se laissera faire. Son cadavre,
L’Éternité, l’embaumer, le faire durer,
Tenir sa petite main emmaillotée,
Jusqu’à ce qu’il ne se réveille pas,
Tout, et vide
Tu n’as rien lu
Le poème n’existe pas, plus


Marronbleu, recueil numérique « Ce que vos yeux vairons »
https://cequetesyeuxvairons.wordpress.com

Les poèmes de Marronbleu, souvent courts, racontent, content, nous donne à voir la source de ses observations intérieures ou extérieures. Sa poésie projette le lecteur en plein cœur de la vérité du texte. On lit, certes, mais aussi on entend, on sent, on ressent, on apprend, et, sortant du texte, on observe à notre tour. Pour ma part, je garde longuement à l’esprit l’atmosphère de ces poèmes, devenant comme des souvenirs qui me seraient propres. Incontestablement, les yeux vairons portent un regard poétique sur le monde et en distinguent de nombreuses dimensions.
G.S.

Une étoile pour Hermann Barrel

De la poussière d’étoiles tombe du ciel. Personne ne la remarque à part Hermann Barrel qui remarque toujours un tas de choses étranges en sortant du pub. Mais il en voit aussi avant d’y entrer. C’est pour les oublier qu’il va se mettre mal.
Les particules d’étoiles tournoient au-dessus de sa tête avant de tomber dans une flaque. Hermann s’agenouille pour fouiller délicatement le liquide. Ses compagnons le regardent faire et finalement l’abandonnent.
Les mains d’Hermann scintillent. Bouche bée, il admire les minuscules grains lumineux et cherche vaguement ses comparses du regard pour leur faire profiter du prodige. Il n’est pas surpris qu’ils ne soient plus là. C’est à peine s’il se souvient d’eux. Il y avait Eliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’a quitté depuis peu. Il ne pouvait être qu’au pub. Quant aux autres gars, trou noir.
Il pense à la femme d’Eliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Une bigote convaincue qu’il y a une part divine à l’intérieur de toute chose et de tout être et qui, pour son malheur, a épousé un homme qui en est dépourvu. Il y a trois jours, elle a fait venir un prêtre pour qu’il constate ce fait par lui-même et justifie auprès de Dieu sa décision de se séparer d’un tel individu. Elle craignait probablement que sans assentiment céleste, sa rupture lui coûte sa place au paradis. Eliott est rentré chez lui ce soir-là plus saoul qu’il ne l’a jamais été. Illico, le prêtre a déclaré que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il a rajouté que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent du sang de Lucifer. Par acquis de conscience, il a tout de même rappelé à la femme d’Eliott le pour-le-pire. Elle lui a rétorqué que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui a tendu un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu a hoché la tête en le pliant en deux, avant de lâcher sur le pas de la porte : « Je Lui parlerai.»
Hermann Barrel regarde les résidus stellaires s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il sait bien que ça n’est que de la limaille de fer. Ses mains sentent la pisse. Une odeur familière qui lui rappelle son chien. Une saleté d’animal qui se soulage systématiquement dans le hall d’entrée de l’immeuble après s’être retenu tout le temps de sa visite au parc à chiens.
L’aube sera bientôt là. Il faut filer. Hermann serre son poing. Il sait que les étoiles ne tombent pas en lambeau du ciel. Que cela n’arrive qu’aux hommes, à ras le sol.
Cependant, il serre plus fort, imaginant qu ‘une particule astrale pénètre dans son réseau sanguin et circule au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pense que la femme d’Eliott serait heureuse de constater qu’il possède en lui une part divine. Puis il pense qu’elle ne verrait rien du tout.
Quand Hermann rentre chez lui, son chien lui saute dessus comme à l’accoutumée et renifle son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Puis il se met à lécher consciencieusement une petite plaie dans la paume de sa main avant d’aboyer et de frétiller à la porte pour aller pisser dans le hall.

Décompositions

Mon esprit finira végétal
De sa dernière branche
Tombera la dernière feuille

Pourquoi suis-je la destination
De toutes mes pensées ?

Plaine blanche

Je suis devant une page blanche
J'attends
Se faisant je feuillette un livre posé là
« Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
* »
Je suis là
Mais il me faut partir
Je suis seule
Et il me faut rester ainsi
Écrire
Ici et seule
Pourquoi ?
Être seule dans la plaine
Être seule dans la nuit
Plaine blanche
Nuit sans insectes
Il me faut être là
Souffrir du silence
Peine blanche
Nuit sans sentence
Il me faut rester ainsi
Attendre
Écrire c'est attendre
Et haïr la patience
Il me faut être seule
Muette dans le silence
Attendre de disparaître
Pour dire


*Léopold Sédar Senghor, Je suis seul dans Poèmes Divers, Œuvre poétique Éditions Points essais.

Malcolm Lowry. Lunar Caustic

Une fois encore, un homme s’arrêta en sortant de l’hôpital municipal. Une fois encore, non sans vacarme et tremblements, la porte de l’hôpital se referma derrière lui.
Dehors, il n’éprouva nulle sensation de délivrance, rien que de l’inquiétude. Avec une pointe de nostalgie, il ne cessait de regarder, derrière lui, l’édifice qui lui avait servi de maison. Il le trouva vraiment beau et il contourna une boutique d’angle.

En écriture

J'y suis entrée seule
Quand le jour se levait
Premier jour de l'hiver
Accolé au cadavre
Du dernier jour d'automne
Qui avaient ses endeuillés

J'y suis entrée debout
En marchant crânement
Bien que morte de peur
Devant moi terre et ciel
Dans un corps concentrés
Sur lequel se trouvaient
Perles céruléennes
Qui firent ma Richesse
Nuages que je caressais
Non seulement du regard
Mais aussi de la paume
Jardin où je semais l'ortie
Pour que le papillon fleurisse

J'y suis entrée mélancolique
Solitaire par naissance
Tombée du firmament
Comme tombe la poussière
D'étoiles innommées
Comme cela est juste
Me disais-je alors
D'être ainsi oubliée
Comme c'est naturel
Qu'aucun son usiné
Ne puisse m'appeler

J'y suis entrée indélicate
Tel l'animal sauvage
Dans un champ cultivé
Sans vouloir faire mal
Sans intention de nuire
Bien sûr que j'ai nui
Bien sûr que j'ai fait mal

J'y suis entrée jeune
Mais il faut être vieux
Pour que ce temps chagrine
Et si je l'ai été
Je ne m'en souviens pas

J'y suis entrée nue
Ignorant que je l'étais
J'y demeure ainsi
À présent que je sais

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